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DEUX JOURNÉES

Même observation au sujet de la chanson de Gaydon qui, elle aussi, comme Huon (et comme certains

1. Déclaration du temporel de l’évêché de Beauvais, du 22 avril 1454. Archives nationales P. 1461 (citée par G. Desjardins en son Histoire de la cathédrale de Beauvais, p. 135.) — 2. Moniage Guillaume, Bibl. nat. fr. 774, f° 197. —3. Éd. Guessard et Grandmaison, p. 148; v. 4947 et ss. Cf. Gaydon, p. 342.

drames d’Alexandre Dumas) serait un poème en deux I PART. LIVR. II.

journées. Après le vers 5254 de ce poème en 10887 -

vers 4, le jongleur fait un appel analogue à celui que nous venons d’entendre. Il s’arrête très solennellement et, raccordant sa vielle, se prend à crier : « Seigneur, oez pour Dieu le royamant, — Chanson moult bonne dont ly ver sont séant. » Là-desssus, il nous

RÉSUME TOUTE LA PREMIÈRE PARTIE DE SON POÈME. Donc,

il chantait 5254 vers le premier jour, et 5633 le second.

Pas n’est besoin d’observer ici que ces interpolations ne se trouvent que dans un seul manuscrit d’ H non et dans un seul texte de Gaydon. Ce fait n’enlève rien à la force du raisonnement de Guessard et de ses partisans. C’est par d’autres arguments qu’il faut le combattre.

Il ne serait pas plus légitime d’opposer au texte de Gaydon tant de « recommencements » qui abondent dans un grand nombre de nos chansons. A tout instant nos trouvères s’interrompent pour nous dire :

« Ici commenche canchons de nobleté ; Ci commence « chançon de bien enluminée, etc. » Mais il n’y a là, en vérité, qu’un cri fait pour réveiller l’auditoire plus ou moins assoupi et lui annoncer les événements, les grands événements qui vont lui être racontés; tandis qu’il y a dans Gaydon un long résumé de tous les événements antérieurs, un résumé pouvant suffire aux auditeurs d’une seconde séance qui n’auraient point assisté à la première.

La difficulté reste donc entière, et je ne vois rien

2. Gaydon, éd. Guessard et S. Luce, p. 342, d’après le seul manuscrit C (Bibl. nat. fr. 1475, olim 7551.) Les éditeurs ajoutent : « C’est précisément au milieu du poème que se trouvent cet appel et ce sommaire de la première partie. Ce qui nous fait penser que Gaydon, comme H uon de Bordeaux, se récitait en deux journées. »

iPART.uvR.ii. qu’on puisse sérieusement objecter au système de

- Guessard, si ce n’est l’effroyable fatigue que le jongleur devait éprouver à chanter de suite cinq ou six mille vers.

Nous avons voulu nous rendre compte par nousmême du temps que l’on pouvait mettre à chanter un de nos vieux poèmes, et nous nous sommes convaincu qu’on ne pouvait guère chanter plus de mille vers par heure. La séance du jongleur qui débitait Huon ou Gaydon aurait donc été de cinq ou six heures, au moins. Car enfin, il fallait bien un peu souffler et boire. Six heures! ! Trois tragédies! ! !

Il faut bien avouer que nous n’avons que des hypothèses à opposer à un système qui se fonde sur deux maîtres-textes. Je me persuade, quant à moi, qu’on ne chantait pas toujours une chanson entière ; qu’on en résumait une partie ; qu’on en racontait un ou plusieurs épisodes, en profitant de ces « recommencements » dont nous parlions et qui avaient l’air de commencements « pour de bon ». Certains jongleurs, rompus au métier, chantaient les deux ou trois premiers couplets de leur chanson, ceux-là même où se trouvait parfois un résumé de tout le poème et, faisant un bond hardi au-dessus de quelques centaines de vers, abordaient l’épisode qui leur semblait le mieux fait pour « empoigner » leur auditoire. Ces chanteurs ont dû certainement faire des anthologies, des sélections. Et j’imagine enfin (sans preuves, hélas!) qu’il devait y avoir des séances épiques de fort diverse durée et que nos jongleurs ne devaient pas, le plus souvent, chanter d’affilée beaucoup plus de deux mille vers. C’est déjà fort raisonnable L

1. Nous n’ayons que des points de repère insuffisants. Cf. Anseïs fils de Girbert (Bibl. nat. fr. 4988, f° 264). « Il meïsmes emporta les

Le jongleur, cependant, s’est fièrement campé devant l’auditoire un peu houleux qui remplit la salle sonore : il est presque adossé au mur du fond et presse contre sa poitrine la vielle dont il essaie le timbre et la justesse. 11 y a toujours quelque chose d’un peu solennel dans ces préludes, et notre musicien espère obtenir par là un commencement de silence. Il essaie sa voix, et fredonne quelques vers de son poème sur cette espèce de mélopée dont un manuscrit d 'Aucassin et Nicolette , invoqué plus haut, nous donne peut-être une idée assez exacte et qui — sauf le dernier vers de chaque laisse auquel on réservait une notation particulière — semble avoir été la même pour tous les vers impairs et pour tous les vers pairs d’un même couplet 4. S’il en était ainsi, un tel chant devait nécessairement être un peu monotone ; mais nos pères ne s’y déplaisaient point et y retrouvaient quelque allure du chant d’église. Entre chaque couplet, le jongleur devait sans doute exécuter sur sa vielle une sorte de ritournelle qui lui permettait de reprendre haleine avant d’aborder une autre laisse. Quant au refrain de la Chanson de Roland,

Le jongleur s’apprête à chanter.

Les préludes.

escris — Dont puis pendi à Boulongne Aloris... — Com vous orés ains ke jours soit finis. » Le récit dont il est question se trouve 650 vers plus loin (au f° 267 v°) ■= Dans le même poème ( ibid f° 284) on lit encore : « À icele heure délaissa son rochier — Que puissedi ne pot en repairier, — Com vous orés ancui ains Vanuitier. » Or, la mort d’Anseïs est racontée 940 vers plus loin (f° 289), et la prise de son château 560 vers après (f° 286), etc. Nous avons bien là le terminus ad quem , mais il nous manque le terminus a quo. — Nous n’avons, d’ailleurs, parlé jusqu’ici que des séances solennelles dans un château : il est certain qu’en plus d’une occasion (en voyage par exemple ou dans les vergers) les jongleurs ne chantaient parfois qu’un ou deux couplets. Telle estcette laisse isolée des Loherains que chante dans Guillaume de Dole « la suer à un jougleor moût apert » : « Dès que Fromonz au veneor tença. » ( Guillaume de Dole , éd. G. Servois, pour la Société des anciens textes, p. 41, v. 1333.)

1. Aucassin et Nicolette, trad. de Bida, Introduction de Gaston Paris.

1 rcHAP xxn (îuaï1^ a ce terrible aoi qui a tant exercé l’intelligence — et la bonne volonté des critiques, on ne le retrouve dans aucune autre chanson, et je me persuade que c’était une sorte d’interjection analogue à notre ohé, et « ahoy » est encore en usage dans la marine anglaise i.

Le moment est venu de commencer ; mais on peut aisément s’imaginer le brouhaha au milieu duquel le pauvre chanteur était le plus souvent obligé d’élever la voix. Tous ces gens-là avaient bien dîné : les hommes se disputaient, les femmes jasaient, les enfants riaient. Quel tapage !

C’est alors que le jongleur, s’aidant au mieux de sa vielle, s’écriait : « Oiez chançon, et si nos faites pais; » 2 puis : « Si faites pais et laissés le noisier » 3; ou bien encore : « Seignors, or escoutés, n’i ait noise ne son; 4» ou bien enfin : « Seignours, or faites pais, franke gent honerée, — Gardés k’il n’i ait noise ne corous ne mellée. » 5 Puis, voyant que des groupes isolés s’étaient formés dans la chambre et que c’étaient autant de foyers de querelles ou de railleries, il les interpellait en bons termes : « Or faites pais et vos traiez vers mi 6, » et encore : « Bonne chançon qui entendre vodra — Si laistla noise, si se traie de çà 7. » On finissait par obéir tant bien que mal, par se tour-

1. V. plus loin, t. III, p. 808. — 2. Raoul de Cambrai, éd. Leglay,

p. 3. — 8. Huon de Bordeaux, éd. [Guessard et Grandmaison, p. 2,

v. 21. — 4. Maugis d’Aigremont, ms. de Montpellier, H 247, f° 154 r°.

— 5. Bestruction de Rome, Romania, 1873, p. 6. Cf. le long début de

Loon de Nanteuil : « Seigneur, soiez en pais... — Que la vertu de T

ciel soit en vos demorée. — Gardez qu’il n’i ait noise, ne tabort, ne criée. — Il est einsint coustume en la vostre contrée, — Quant uns chanterres vient entre gent henorée — Et il a endroit soi sa vielle atrempée, — Ja tant n’avra mantel ne cote desramée — Que sa première laisse ne soit bien escoutée. » ( Romania , 1884, p. 12 ; article de P. Meyer.) — 6. Moniage Guillaume, Bibl. nat., fr. 774, f° 124 r°. —

7. Renier , Bibl. nat. fr., 24369, anc. Lavall. 23, t. II, f° 52.

ner vers le jongleur et, ô miracle, par se taire un peu.

Ce demi-silence était une conquête dont le jongleur se hâtait de profiter, pour faire connaître en quelques mots le sujet du poème qu’il allait chanter. 11 aimait assez à procéder ex abrupto ; mais encore fallait-il que ses auteurs, ses poètes lui eussent rendu la chose possible. Oh ! le bon temps que celui où l’on pouvait débuter brusquement et entrer de suite in médias res : « Un jura fut Carlemaine à 1’ Saint Denis mustier 1 » ; ou bien encore : « Ce fut à la Pentecôte, au gai printemps. Charles tenait sa cour à Reims. Il y avait maintes personnes au cœur franc. Le Pape y fut et y prêcha. La messe dite, Charles monta au palais jonché de fleurs 2. » Voilà ce qui s’appelle des débuts rapides et vifs. Mais aujourd’hui, s’il en faut croire notre jongleur, il n’y a plus guère de ces heureux commencements que dans cette geste de Guillaume où tous les poèmes sont attachés les uns aux autres par des liens qui n’ont rien de factice, où toutes les chansons n’en font qu’une : « Or est dolanz Renoars et marriz — De sa moillier la gentiz Aaliz. » Ainsi débute le Montage Renoart 3, et l’on ne saurait plus prestement débuter. C’est court et saisissant; mais, hélas ! rien n’est parfait en ce monde, et le malheur ici, c’est qu’il faudrait connaître le commencement de l’histoire. Décidément, il vaut encore mieux se concilier la faveur de son public en procédant par interrogation et en lui adressant une sorte de supplique humble, brève et polie : « Rone chançon plest vos à es-

1. Début du Pèlerinage à Jérusalem. — 2. Commencement de Gi rart de Roussillon ; traduction de P. Meyer. Cf. le début du Siège de Barbastre : « Ce fu à Pentecouste, une feste honorée. — Li quens fu à Narbonne, sa grant cité fondée. » Etc. — 3. Bibl. nat., fr. 6985 : f° 231 bis r°.

1 PART. MVR. II.

Le jongleur entonne ses premiers vers.

Débuts ex abrupto.

Débuts précis.

Débuts

« prophétiques «

coûter — De Y meillor home qui ainz creüt en Dé? 1 » Qui oserait répondre non ?

Malgré tout, les auditoires des châteaux ont senti d’assez bonne heure le besoin d’être mis plus explicitement au courant des péripéties de cette chanson dont ils allaient écouter ou subir la lecture plus ou moins musicale. C’est quelque chose que de savoir, par avance, qu’on peut se préparer à entendre une « bone chanchon estraite de grant pris — Des Loherains qui tant furent gentis2». Il serait encore meilleur de connaître sur le champ le nom du héros avec lequel on va vivre durant quelques heures : «Che est de Vivien de Monbranc la garnie 3 », ou « Chançon voil dire per ryme e per leoin — De Y fil Filipe lo roy de Macedoin 4 », ou encore : « C’est d’Aimeri le hardi corageus — Et de Butor, un paien malastous, — Qui prist bataille à dant Guibert lou prot 5. » Mais c’est encore bien sec, et, dès la fin de l’époque héroïque, on veut être mieux renseigné. On adore les débuts en forme de prophétie et qui font connaître par le détail tous les événements ultérieurs. C’est une sorte de programme, comme ceux qu’on distribue de nos jours aux concerts classiques; c’est comme un fil qui nous guide dans le labyrinthe. De là, ces commencements verbeux de tant de chansons qui n’appartiennent pas encore à l’ère de la décadence. Écoutez plutôt : « S’entendre pie volés, ja vous sera contée — La vérité com Rome fut destruite et gastée — Et la cité fondue, destruite et cravantée, — Le pals exillés et la terre gastée — Et comme la corone d’iloc fu enportée. ü » Et dans un autre poème :

1. Charroi de Nîmes, éd. Jonckbloet, p, 73. — 2. Turin, G. III B, ms* du xme siècle. — 3. Bibl. de Montpellier, H, 247, f.° 173 vJ a. — 4. Ms. perdu de Y Alexandre, cité par Cl.Fauchet (Œuvres, Paris, MDCX,p. 552) et par P. Meyer (Alexandrele Grand, p. 205). — 5 .Prise de Cordres, Bibl. nat. fr. 1448, f° 164.— 6. Destruction de Rome, v. 20. Romania, 1873, p. 6;

« Et je vous chanteray des quatre fils Aymon... — Cornent ils guerroièrent l’emperere Charlon — Dont il avint en France tele perdicion, — Arce en fu mainte ville en feu et en charbon F » Il y a de ces débuts qui sont bien plus développés : il y en a de cinquante vers !

Nos vieux poètes estimèrent qu’il était parfois nécessaire de ne pas se borner au simple énoncé du sujet de tel ou tel poème, et force leur fut d’indiquer nettement le trait d’union qui reliait tel ou tel de leurs poèmes à quelque autre chanson. Le chanteur qui psalmodiait la Vengeance d’ Alexandre avait soin d’avertir le public que son œuvre était la suite naturelle du véritable Roman d'Alexandre 1 2. Il en était de même pour Gui de Nanteuil et, en un seul vers, le jongleur apprenait à son auditoire qu’il y fallait voir le complément A Aye d’Avignon : « Oï avez d’Ayen la bele d’Avignon 3. » Au lieu d’être regardés comme des suites, certaines chansons étaient au contraire représentées comme les commencements, comme les prologues de certains autres romans, et c’était le cas de Garin de Montglane 4. Il va sans dire que toutes ces indications étaient l’œuvre des trouvères, mais réclamées sans doute et commandées par les jongleurs.

Tous ces préliminaires n’étaient pas d’ailleurs sans quelque sécheresse, et les chanteurs sentaient, après les avoir imposés à leurs auditeurs, qu’il était temps de se concilier leur attention par quelque trait plus ai-

1. Quatre fils Aimon, British Muséum, Roi. 16 G, l,f° 290. — 2. « De la mort Alixandre avez oï assés — Cornent fu par les sers li Rois empoisonnés — Et couchiés el’ sarcu quant il fu regretés; — Mais anchois

qu’il i fust ne que il fust finés, etc. » (Bibl. nat. fr. 25517, f° 284: cité par

P. Meyer, Alexandre le Grand, p. 257.) — 3. Ed. P. Meyer, v. 1. —

4. « Aucuns en ont chanté et s’en sont aaty, — Mais au commencliement il y ont moult failly. » (Bibl. nat. fr. 1460, f° 1 r°.)

Débuts

traits d’union >'.

Débuts

« printaniers ».

1 PchIp 'xxh ma^leî par quelque couleur plus vive, par quelque

- sentiment plus relevé. Il y avait là des femmes et

des jeunes tilles : une petite description de printemps n’était pas pour leur déplaire, et le jongleur alors de s’écrier : « Ce fu el’ mois de mav que la rose est fleurie, — Que le rossignol chante et li oriol crie l. » Ou bien : « A l’entrée de mai, chelle douche saison, — Que florissent chil pré, chantent cil oiseillon — Qu’amant se resjoïssent 2. » Les hommes n’étaient certes pas insensibles à toutes ces effluves printanières ; mais le jongleur avait mieux pour eux. Il disait à ces barons que sa chanson était « estraite de lignaige 3 » et que c’était un poème « de bone geste 4 » . Parfois, mais trop rarement à notre sens, il leur brûlait le cœur avec des professions de foi patriotiques : « Quand Dieu créa cent royaumes, le meilleur fut France « la douce 3 ». A entendre de telles paroles, tous les cœurs battaient, et l’auditoire tout entier « laissait le noisier » .

Débuts de On a dit avec raison que l’épopée tient lieu d’his-

« protestation » . . P

et où toire aux peuples entants, et, pour mieux parler, que affirme k parfaite Fépopée est leur histoire. En ce qui concerne nos plus

historicité i 1 1 1

de sa chanson, anciennes chansons, cette affirmation est des plus exactes, et personne, certes, n’eut jamais songé à demander à l’auteur du Roland si son poème était vrai-

1. Foulques de Candie , début de la « sixième chanson, » dans l’éd. P. Tarbé. p. 150. — 2. Le Bastars de Buillon, éd. Scheler, v. 1 et ss. Le poète ajoute : « Car le tamps renouvelle, dont dame et danseillon — Reprendent en leur coers grant consolacion : — Car li dous louseignos va chantant sa chanson. » — 3. Huon de Bordeaux, 1. c., v. 1 et 2. Siège de Barbastre, Bibl. nat. fr. 1448, f° 110. — 4. Début de la Prise d’Orange, éd. Jonckbloet, p. 113. — 5. Début du Couronnement Looys, éd. Jonckbloet, p. 1. On connaît la suite qui n’est pas moins belle : « Li maine roi ot à non Charlemaine. — Cil aleva volentiers douce France. — Dex ne fist terre qui envers li n’apende. — Rois qui de France porte corone d’or — Preudons doit estre et vaillans de son cors, » etc. Il semble ici qu’on puisse dire, sans rien exagérer, que « c’est beau comme Homère.»

ment historique. On croyait au Roland*. comme nous IPART- LITR- n-

croyons à Tacite. Mais, en vieillissant, les peuples de- -

viennent sceptiques et, dès le xiT siècle, quelques doutes purent s’élever sur l’historicité de certains poèmes.

A mesure que la société féodale devint plus savante et plus raffinée, ce scepticisme grandit et ces doutes prirent un corps. Nos jongleurs le comprirent mieux que personne et demandèrent h leurs auteurs de protester, avec une insistance énergique, contre une défiance aussi périlleuse que blessante : « Il faut que l’on nous croie, ou nous sommes perdus. » Rien ne prouve, du reste, que ces chanteurs n’aient pas été eux-mêmes des croyants ; mais, quoi qu’il en puisse être, ils protestèrent, et il n’y a rien de plus fréquent au début de nos chansons que ces affirmations de leur absolue véracité, de la vérité absolue de leurs récits : « Ecoutez,

« écoutez la plus historique de toutes les chansons.

« Pas un mot, qui n’y soit vrai, complètement vrai. Pas « un seul mensonge, pas un seul. Ecoutez. » Je ne connais qu’un seul jongleur, ou un seul auteur (si vous l’aimez mieux), qui ait eu le courage d’être un tantinet sincère et de dire que sa chanson « faite estoit de vraie estoire » et que « poi i avoit se voir non 1 ». Un peu de fable, mais si peu que rien. Tous les autres s’égosillaient à affirmer que leur poème était, comme nous le dirions aujourd’hui, un document historique 2.

1. Maugis, manuscrit de Montpellier, H, 247, f° 154 r°. — 2. « Signor, oez mervoilleuse chançon; — Jà de plus voire ne vos dira nus lion : — Renoars fu sor mer, » etc. {Bataille Loquifer , Bibl. nat. fr. 368, f° 218, etc.) = « L’estoire de riens ne fausserai ; — Mençonge ne oiseuse jà n’i ajousterai... — Ains dirai vraie estoire dont jà ne mentirai. » {Bueves de Commarcis, éd. Scheler, v. 22 et ss.) « Seignor, oies canchon dont li mot sont verai, — Si com dit li estoires, ne vos en mentirai... — La vérité en sai. » ( Chanson du Chevalier au cygne, éd. Hippeau, p. 1.) « N’i sera fable dite ne mensonge provée... — Jeo ne vous dirrai mie fable ne losengier... Chançon de vraie estoire plest vos à escouter. » {Destruction de Rome , Remania , 1873, v. 4,

1 part. livr. h. Là dessus la confiance du bon public se ranimait, et il

CHAP. XXII. i

— croyait, ou faisait semblant de croire.

Ils avaient encore fort bien compris, nos jongleurs et nos poètes, que tout cet auditoire des châteaux, que tous ces chevaliers et toutes ces dames avaient une foi aveugle dans la science des clercs. Aux yeux de ces hommes de guerre, c’étaient les clercs qui étaient les véritables juges en matière d’histoire et, en quelque manière, les dépositaires de la vérité historique; mais, dans la société cléricale, c’était aux moines qu’on accordait le plus de confiance. Deux idées dominaient ici le jugement de nos barons. Ils se persuadaient tout d’abord, qu’il y avait, dans la bibliothèque de tous les monastères, des armoires pleines de livres antiques et vénérables où l’on

trouvait, jour par jour, toutes les annales de l’Eglise et de la France. Leur autre idée (elle était plus conforme à la réalité), c’est qu’il y avait un monastère, auguste et célèbre entre tous, qui avait officiellement la garde de l’histoire nationale, qui était investi de la fonction d’écrire cette histoire et où, en effet, comme le dit un de nos vieux poètes, « étaient

48 et 69, pp. 6 et 7.) « Pour ce me plaist estoire à deviser — Certaine et vraie. » ( Enfances Ogier, éd. Scheler, v. 6 et ss., p. 1.) « Ce n’est mie menchoigne, mais fine vérités. » (. Fierabras , éd. A. Krœber et Servois, v. 3, p. 1.) « Ceste chanson ne vient pas de mençonge. » ( Foulque de Candie, « quatrième chanson », éd. Tarbé, p. 52.) « Bone chançon plaist vos que je vos die; — Celle n’est pas d’orguel ne de folie, — Ne de mençonge atraite ne fornie. » ( Gaydon , ms. B, éd. Guessard et S. Luce, p. xxi.) « Ains vous dirai chançon qui n’est mie coursable... — Quar elle est en histoire, c’est chose véritable... » ( Godefroi de Bouillon, Turin, XXXVIII, G II, 16.) « Huimais orrés canchon de bien enluminée. — Onques par jugleor ne fu meudre contée — Et si est vérité, en la Bible est trovée. » (, Jérusalem , éd. Hippeau, p. 241. C’est un recommencement, et non pas un début.) « Tuit ont chanté de la cité de Nyme ; — Pou est des homes qui vérité en die. — Mès g’en dirai que de loing l'ai aprise. » ( Prise d’Orange, éd. Jonckbloet, p. 113.) « Toute est de vielle hystoire de lonc tens pourpensée. ( Siège de Bar-* bastre, Bibl. nat. fr. 24369, 1, f° 115.) Etc., etc.

écrites les gestes de la France 1 ». J’ai nommé Saint- ‘ PART- LIVR- ,I-

Denis. -

Ces deux idées, ces deux convictions de nos pères ont été très habilement exploitées par les jongleurs. De là ces prétendues constatations qu’on peut lire en tête d’un si grand nombre de nos vieux poèmes : « A Saint-Denis en France fu li raules trouvés 2, » etc. On les crut aisément et longtemps. Puis, le jour où ils aperçurent quelque ombre de doute dans les yeux de leurs auditeurs, nos chanteurs en vinrent à donner à leurs affirmations un caractère plus anecdotique et plus précis : « C’était un matin de printemps, dit l’un d’eux, et il me prit fantaisie d’aller à Saint-Denis. Arrivé à l’abbaye, je m’acointai avec un

l.«Uns hom la fist de l’anciene vie. — Hues ot non, si la mist en un livre — Et seela èl’ mostier Saint-Denise, — La ou les jestes de France sont escrites. » (Mort Aimeri de Narbonne , éd. Couraye du Parc, p. 132.) — 2. Fierabras, 1. c., v. 4. Le ms. du British Muséum (Bibl. du Roi, n° 15, E VI, ajoute ce vers : « Plus de cent cinquante ans a yl esté celez. » = Aux textes nombreux que nous avons déjà cités (t. I, p. 118), on peut joindre les suivants : « A Saint-Dynis de France premièrement trovée, — De F rolle de l’eglise escrite et translatée, — Cent anz i a esté, ch’ est vérité provée. » ( Destruction de Rome, Romania, 1873, p. 6, vers 13-15.) « A Sain-Denis le fistung clers qui moult fu sage. » ( Boon de Nantueil, Romania , 1884, p, 15; art. de P. Meyer.) « A Saint-Denys, el’ moustier seignori, — Fupuis trouvez en un serqeu poli, — Et li escris et li oevre de li — Cent ans après qu’il i fu enfoy. » (Aubery le Bourg oing, éd. Tarbé,p. 155), etc., etc. On remarquera, dans le dernier texte cité,l’h3Tpothèse d’un manuscrit découvert dans un tombeau. = Saint-Denis n’est pas le seul moutier où les trouvères et les jongleurs prétendent avoir trouvé l’original de leurs chansons. L’auteur de Foulque de Candie (éd. P. Tarbé, « sixième chanson », p. 150), parle de Cluny: « Cliançon ferai nouvele et de grant seignorie : — Quar je fus une fois à Clugni l’abaïe. — Si trouvai là un livre de grant ançoiseurie — Et g’i verseillai tant que g’i trouvai la vie — Si com le roy de France ala à ost banie, » etc. Ailleurs, c’est Saint-Fagon : « L’estorie fu trovée el' mostier saint Fagon — Tôt droit en Rainscevals, si com oï avon, — Par dedans une aumaire où les livres met on. » ( Elioxe , Romania, 1890, p. 333, v. 6-10. Cf. le texte cité dans notre tome I, p. 118.) — En d’autres poèmes il est simplement question d’une abbaye dont on ne spécifie pas le nom: « S’oiez bone chançon de molt grant soignourie. — Molt a estez perdue, peça ne fu oie. — Uns clers Fa retrovée, cui Jhesu beneïe. — Les vers en a escriz, tote Fa restablie : — L’estoire an trova dedanz une abaïe. » ( Simon de Rouille , Bibl. nat. fr. 368, f° 140 r°.) Etc., etc.

t PART. LIVR. II.

Débuts

où l’on affirme tantôt l’antiquité, tantôt

la nouveauté d’une chanson.

moine et lui demandai comment je devais m’y prendre pour écrire une œuvre absolument vraie et sans aucun mensonge. Je le fis parler (c’est ainsi que procèdent nos reporters ) et ce bon moine finit par me montrer la vraie histoire. C’est celle que vous allez entendre. » Plusieurs chansons ont reçu cette même préface *, et le nom du moine y est seulement changé. 11 s’appelle tantôt Nicolas, tantôt Savari2; mais il est, sous tous les noms, également imaginaire. Une fiction, une fable nouvelle. On ne les compte plus.

L’idée d’ancienneté se reliait fort naturellement, dans l’esprit de nos pères, ave.c cette confiance absolue qu’ils accordaient aux antiques annales de tous les monastères, à celles surtout de Saint-Denis en France. Les pauvres jongleurs étaient souvent en d’étranges embarras devant certains auditoires qui, sous l’empire de ces idées, se montraient sans doute plus difficiles de jour en jour. A nos chanteurs on demandait à la fois du vieux et du neuf. Du vieux qui n’eut pas encore servi, du neuf qui fut profondément historique. 11 leur fallut, bon gré mal gré, donner quelque satisfaction à de telles exigences, et c’est ce qui les amena à supposer l’existence de quelque chronique très importante et très antique qu’ils découvraient soudain dans la poudre d’une bibliothèque monastique et dont ils livraient pour la première fois

1. Nous la trouvons, avec de légères variantes, dans les trois poèmes d’Adenet : Berte aux grans piés , éd. Scheler, p. 1, v. 1-16 ; Enfances Ogier, éd. Scheler, p. 2, v. 36-48; Bueves de Commarchis. éd, Scheler, p. 1, v. 1-20. Un texte plus précieux est celui des Enfances Guillaume : « Fist lai uns moines de Saint-Denise en France... — Uns gentis moines qui à Saint Denis iert, — Quant il oit de Guillaume par-

leir, — Avis li fut k’i fut antroblieis. — Si nos en ait les vers renove-

leis, — Qui o[n]t el1 rôle plus des cent ans esteis. — Je li ai tant et promis et donnei — Qu’i m’ait les vers ensaigniés et monstreis. » (Bibl. nat. fr. 1448, f° 68 v°.) — 2. Dans Berte, c’est Savari ; dans Bueves, c’est Nicolas, et dans les Enfances Ogier, « dantNicliolas de Rains ».

DE L’EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE, la traduction toute récente à la légitime curiosité de I PART. UVR. ».

leur public. En tout cas, il ne leur sembla pas inutile de -

répéter en entonnant la première laisse de leur chanson : « S’orrès canchon de Y tansanchiennour 1. — S’orès bonne cançon de l’anciien ouvrage 2. — Oiez chanson qui est vielle et antie 3. » C’est ce qui leur fournissait, tout naturellement, l’occasion de s’indigner (les bonnes âmes!) contre les romans de la Table ronde, contre ces nouveautés mensongères qui leur faisaient une si rude concurrence. Eux, ces chanteurs de geste ; eux, ces rapsodes qui regardaient la poésie comme un enseignement et une magistrature; eux, ces historiens, ils s’abaisseraient à chanter « ce Lancelot, ce Tristan etcetArtus dont on parle tant4» ! Puis donc qu’on était en si beau chemin, pourquoi ne leur demanderaiton pas de parler « dou songe Erminolai » et de raconter comment Crucados « trouva les fées en la forest dou glai 5 »? 11 ne leur manquait plus vraiment que d’avoir à réciter des fableaux 6. Décidément, pour qui les prenait-on?

1. Bueves d’Hanstone, Bibl. nat. fr. 12548, f° 79. — 2. Ogier, rema¬

niement en vers de douze syllabes, Bibl. de Turin. G, I, 38, f° 7. —

3. Début de Jourdains de Blaivies. C’est le même sentiment qui ins¬

pire l’auteur des Enfances Vivien, lorsqu’il dit : « Plet vos oïr chan-

çon de grant mesure. — Des vieles gestes ancienes qui furent. » (Bibl. nat., p. 368, f° 173 r°.) Etc., etc. — 4. « Teus i a qui vous cantent de la reonde table;... — Mais jou ne vous voel dire ne mensonge, ne fable. » [Helias, Bibl. nat. fr. 786, f° 92.) « Seigneurs, oyés chançon dont li ver sont plaisant, — Véritable et bien faite, d’un gracieux romant. — N’est mie de la fable Lancelot etTristant, — D’Artus ne de Gauvain dont on parole tant. » [Ogier, remaniement en vers de douze syllabes, Bibl. de l’Arsenal, anc. B. L. F. 191, 192, xve s.) « Maintes foies avés mainte novele oie — De la cort roi Artu et de sa baronie, — De Gavain son neveu et de sa conpaignie — Et des autres barons dont la fable est bastie. — Ce fu fable d’Artu u ço fu faerie. » ( Elioxe , v. 3292 et s.; Bomania, 1890, p. 335.) — 5. Bueves de Commarchis, éd. Scheler, v. 25 et ss. L’auteur ajoute : « Ain s dirai vraie estoire. —

6. « Signor, oiez cançon qui moult fait à loer; — Je ne vous vaurai mie mençoignes raconter, — Ne fableaus, ne paroles pour vos deniers enbler; — Ains vous dirai cançon où il n’a qu’amender. » (Début des Enfances Godefroi, dans le ms. de la Bibl. nat. fr. 12558.)

I PART. LIYR.

Débuts

moraux.

Puis, ils ajoutaient d’un ton convaincu : « Nos - chansons, pour être vieilles, n’en sont pas moins des nouveautés. Il en est ainsi de celle que je vais vous chanter : « Moult fet bien à oïr ; pieça ne fut contée l. » Ou bien : « Molt a esté perdue ; pieça ne fu oïe. » 2 « C’est inédit, original, nouveau. » Le public, ravi, croyait à ce prospectus et s’apprêtait candidement à savourer tant de fraîcheur.

Un dernier doute, une dernière appréhension pouvait encore rester dans l’esprit de la meilleure partie de l’auditoire. Certains jongleurs étaient venus au château, en ces derniers temps, qui avaient quelque peu scandalisé les vieux barons et les jeunes femmes. Il y avait tel épisode qui était véritablement trop vif, pour ne rien dire de plus, et le châtelain ne désirait pas imposer pareille épreuve à ses hôtes qui n’étaient pas d’ailleurs unanimes à la redouter. Ce qu’on désire entendre dans notre château, c’est un chant mâle et fier, profondément moral et vraiment chevaleresque. Le jongleur, bien entendu, fait ici toutes les promesses qu’on lui demande : « Qui sa chanson volentiers entendra — Mains bons essanples escouter i pora 3. » Il pourrait s’en tenir là; mais il va parfois plus loin et ajoute avec un élan poétique qui ne manque pas de beauté : « Seignor, j’ai commencié chançon de vaselage, — De grant chevalerie et de fort ahannage ; 4» ou encore : « De saintes et de sains est ma chanson furnie, — Et d’armes, et d’amours, et de chevalerie 5. » Il tourne même, il tourne trop au moraliste : « Bien doit chascuns son affaire arréer — A

1. Siège de Barbastre, Bibl. nat. fr. 24369, t. I, f° 115. — 2. Simon de P ouille, Bibl. nat. fr. 368. f° 140 r°. Cf., dans Anseis de Carthage :

« Onques n’en fu la droite rime oïe, » etc. — 3. Bataille Loquifer, Bibl. nat. fr. 1448, f° 290 v°. — 4. Renaus de Montauban, éd. Michelant, p. 21, v. 9. — 5. Baudoin de Sebourc ; éd. Boca, tome I, p. 123.

ce qu’il puist sa vie en bien user l. » Les bâillements 1 PAKT- L,VR-n-

i t CHAP. XXI£.

et le tapage de son auditoire l’avertissent qu’il fait -

fausse route, et le voici de nouveau mis en demeure de réclamer le silence : « Soiez en pais, qui chançon demandez. » Et il redit à plusieurs reprises, enflant sa voix : « Soyez en paix, soyez en paix. » Le bruit

redouble.

Le chanteur, un peu embarrassé et ému, espère se tirer d’affaire en se faisant alors gouailleur et satirique. 11 fait l’éloge du temps passé, et affirme que tout dégénère : « Yencu ad conveitise qui tut le mund suzprent ; — Nus ne vuelt mès doner à cui rien ne li rent. — Mès por naient le funt, car ne lor vaut naient. — Tut lor estuet guerpir à lor defînement. — Pourquoi perdez vos aimes2? » Tout cela est fort bien, et c’est presque un sermon ; mais le jongleur s’aperçoit, à ses dépens, qu’il n’est décidément plus dans le ton. Les conversations et la mellée reprennent déplus belle, et le pauvret s’époumonne en

Débuts

satiriques

et

où le jongleur dénigre

tous ses confrères.

1. Enfances Ogier, éd. Sclieler, y. 1 et 2. V. encore le début de Y Alexandre : « Qui viers de rice estore viut entendre et oïr — Pour prendre bon exemple [et] proecce aquellir, — De connoistre raison d’amer et de haïr, — De ses amis garder et cièrement tenir, — Les laidures vengier et les bienfais merir, » etc., etc. (éd. Michelant, vers 1 et ss.) Cf. le début d 'Oberon, éd. A. Graf, vers 1-4, etc.= Quelquefois, la morale du poème est résumée en un précepte spécial et qui a les allures d’un proverbe : « Seignor, la geste le dit et le tesmoigne. — En foie femme orguelleuse et felonne — Ne vos fiés : car tous maus achoisonne. » ( Bueves d’Hanstone, ms. de Turin G III, 13, du xme s., f° 471.) = Un autre mode, plus pratique et plus vivant, c’est de présenter le héros du poème comme le parfait modèle de toutes les vertus. C’est ainsi qu’au début d 'Aspremont, on fait le panégyrique de Naimes : « Tel conseillier n’orent onques li Franc. — Il n’aloit mie les barons empirant, » etc. Même procédé au début d'Élie de Saint Gilles (éd. G. Raynaud, p. l,v. 4 et ss.) ; de ce JDoon de la Roche , qui sera résumé plus loin : (Harl. 4404, f° 1.) et d’une version des Quatre fils Aimon (Britisli Muséum, Roi, 16 G. I, xve siècle) où Renaud nous est montré comme « le plus loial baron, le meilleur chevalier — Qui oncques portast armes sur auferant destrier ». Etc. etc. — 2. Un récit eii vers français de la première croisade (d’après le ms. d’Oxford, Bodleienne, Hatton f° 1, 77), publié par P. Meyer, Romania, 1876; pp. 8 et 9 du tirage à part.

i part. livr. ». yain à répéter : « Or faites pais, barons, si m’escou-

- « tés. » On ne l’écoute pas.

Il ne lui reste plus qu’une faute à commettre, et il la commet. Étant en veine de satire, il croit le moment favorable pour dauber tous les autres jongleurs, ses confrères, en vantant à l’excès sa propre marchandise. C’est faire montre à la fois de fanfaronnade et de mauvais goût; mais, que voulez-vous, la jalousie l’emporte, et la petite vanité méchante, et le désir aussi de montrer l’esprit qu’on croit avoir : « Tous ces jongleurs, s’écrie-t-il, ne sont que des ignorants, et, s’ils se vantent, on peut vraiment se demander pourquoi. Des ignorants, vous dis-je, et qui ne valent pas la monte d’un bouton, d’un denier, d’une gousse d’ail ou d’un gant. Ce ne sont pas des chanteurs, mais des apprentis. Outrecuidants, par dessus le marché. Ils ont corrompu toutes les gestes et négligé la fleur, la vraie fleur de toutes les chansons. Je ne craindrais pas de le leur dire, s’ils étaient là. Oui, s’ils étaient un millier devant moi, je leur dirais : « Ignares, ignares! » Et que Dieu les maudisse »

1. « Cil troveor bastart font contes avillier. — Si se voelent en cort sor les millors presier — Et, quant il ont tôt dit, si ne vaut un denier. » ( Alexandre , version citée par P. Meyer, Alexandre le Grand, p. 138.) « Cil novel jougleor qui en suelent chanter — Le vrai commencement en ontlaissié ester. » (Antioche.) « Apprentie jougleour et escrivain mari — Ont l’estoire fausée. » ( Berte aus grans piès, éd. Scheler, p. 1, vers 13, 14.) « N’en sevent mie cist pluiseur jougleor;... — Carde l’estoire ont oublié la flour. ».(Bueves d’Hanstone, Bibl. nat., fr. 12,548, f° 79.) « Cil jugleor, saciés, n’en sevent guere :

— De la canchon ont corrompu la geste. » ( Chevalerie Ogier de Danemarche, éd. Barrois, v. 11859 et ss. ; début de la « onzième branche ».) « Niuls des altres jouglours k’els le vous ont contée. — Ne sevent de l’estoire vailant une darrée. » [Destruction de Rome, Romania, 1873, p. 6, v. 5 et 6.) « Les altres jougelours s’en soilent bien preisier;

— Mais s’ore en fuissent ci ensemble .x. milier, — Devant eus oseroie bien dire et afïichier — K’euls tous ne sevent mie la monte d’un denier. » (Ibid, v. 43 et ss.) « Chil novel jugleor par leur o utrecuidanche — Et par leur nouviaus dis l’ont mis en oblianche. » ( Doon de Maïence, éd. Pey, p. 1, v. 9 et 10.) « Cil jougleour qui ne sorent rimer...

Quelques murmures éclatent dans la salle ; mais le jongleur, qui est en verve, fait à ses auditeurs un nouvel appel au silence : « Or, faites pais, li grant et li menour1», et aborde vaillamment son propre panégyrique et l’éloge de son roman : « Les vers que vous allez entendre, sont bien faits et vraiment nobles. La chanson tout entière est gracieuse à dire et à chanter. Dès qu’on l’entend, on l’aime, et il n’y a que les traîtres à ne la point goûter. Jamais, en trestout vostre cié, vous n’en entendrez de pareille. Huimès commence chançon de grant valour, — D’amor, de dames, de pitié, de douchour. — Meillor n dis tes dire par jougleour 2. » C’est tout, mais que de compliments

— L’estoire firent en pluseurs liens fausser. » (. Enfances Ogier , éd. Scheler, p. 1, v. 13 et 15.) « Vilain jougleur, qui Damedieu mal donge, — Ne sevent tiex, qui qui morde ne ronge. » ( Foulque de Candie, début de « la quatrième chançon », éd. Tarbé, p. 52.) « Poy est jouglerre qui de ceste vous chant; — Car ilz n’en sçevent la montance d’un gant. » {Gaydon, 1. c., p. 342.) « Aucun vous chantent dou Loherent Garin — Et de Begon le vassal de Belin — Qui point ne sevent à dire dont il vint. » ( Les Loherains, ms. de Turin, G III, 13.) « Cil jugleor vous chantent de Maugis le larron... — Dont il ne sevent mie la monte d’un bouton. » ( Maugis d’Aigremont. Bibl. nat. fr. 766, f° 1.) « Cil jugleor en chantent en viele ; — Mais tiex en chant au matin et au vespre — Qui n’en sait pas vaillant une cenele. » ( Moniage Guillaume , Bibl. nat. fr. 774, f° 197.) « Cil jugleor n’en dient tant ne quant; — Tuit l’ont leissé, ki’l ne sevent nient. » ( Otinel , éd. Guessard et Michelant, p. 75.) « Cliantet vous ont cil autre jogleor — Chançon novelle, mais il laissent la flor. » ( Raoul de Cambrai, éd. A. Longnon et P. Meyer, p. 1.) « Chil autre jougleor ne vous en chantent mie, — Quar il n’en sevent pas la monte d’une alie. » ( Vivien Vaumacliour de Monbranc, ms. de Montpellier, H, 247, f° 273 v°.) Cf. les textes sur ce sujet que nous avons publiés en notre tome I, p. 380, et qu’il nous a paru inutile de réimprimer ici.

1. Bueves d’Hanstone, Bibl. nat. fr. 12548, f° 79. — 2. Aubery le Bourgoing, éd. Tarbé, p. 1. Cf. les textes suivants destinés à compléter ceux que nous avons publiés plus haut (I, p. 380) et à justifier toutes les lignes, tous les mots qui précèdent : « L’es- .oire iert si rimée, par foi le vous plevi — Que li mesentendant en seront abaubi — Et li bien entendant en seront esjoï. » ( Berte aus grans pies, éd. Scheler, p. l.)« Seignor et dames, por Dieu ore escoutez — Bone chanson, jamais tele n’orrez. » ( Covenans Vivien, éd. Jonckbloet, v. 1 et 2.) « Iceste estoire dont ci m’oés parler — Est gracieuse à dire et à chanter. » {Enfances Ogier, éd. Scheler, v. 51, 52.) « Je vous diray tel chose... — Dont li vier seront noble et li fait

Débuts en forme de

panégyriques.

Débuts pieux.

exquis en peu de mots ! A peine reste-t-il au chanteur le temps de nommer l’auteur de son poème1, ou le Mécène qui l’a commandé. Si ce dernier toutefois a été, en son temps, libéral et large pour les jongleurs, il lui consacre ici une sorte d’oraison funèbre : « Quant il morra, dit-il, li jougleour deveront bien plourer 2. » Il semble prêt à pleurer lui-même.

Le silence, cependant, ne s’est pas encore rétabli, et il en faut venir aux grands moyens. Tout cet auditoire est chrétien, et c’est par là qu’il le faut prendre. Notre jongleur enfin s’en rend compte, et lui parle de Dieu. Pour tous ceux « qui entendront volontiers le son de ses vers », il va jusqu’à demander à ce grand Dieu « que ne voient enfer, cele male maison 3 » et il prie pour la guérison de leurs âmes. Bref, il en revient, tout simplement, à faire ici ce que tout le monde faisait avant lui, à imiter ces confrères en jonglerie dont il

avenant. » ( Florence de Rome , cité dans Y Histoire littéraire, XXVI, p. 336.) « Qui or voldroit entendre et escouter — Bonne chanson qui moult fait àloer, — C’onques traîtres ne pot nul jor amer. » ( Gaydon , 1. c. p. 1.) « Bonne chanson plaist vos que ge voz die — De haute ystoire et de grant baronie. — Millours ne puet estre ditte n’oïe. » ( Girars de Viane, éd.Tarbé, p. 1.) « Seigneur, oez chançon dont li ver sont bien fait» (Orson de Beauvais.) «Seignor, oiés chanson de grant nobilité... — Jamais n’orrès si bonne en trestout vostre aé. » ( Renaus de Montauban, éd. Michelant, p. 1, v. 1 et 3.) Etc., etc. = Certains de ces éloges, que les jongleurs se décernent à eux-mêmes, se rapportent à la transformation importante que les trouvères ont fait subir à de vieux poèmes dont ils ont changé les assonances en rimes : « Oï l'avès conter en une autre chançon; — Mais n’estoit pas rimée ensi com nous l’avons. — Rimée est de novel. » {Antioche, v. 69-71.) « Or vos comencerai l’estoire qui mult est bien rimée, — Tute faite par métré, sans sillabe fausée, — D’Antioche la grant. » {Un récit en vers français de la première croisade, d’après le ms. d’Oxford, Bodleienne, Hatton 77; Romania, 1876, article de P. Meyer; p. 9.) Cf. la fin de ce même récit: «La chanson est finie qui mult est bien rimée. »Etc.,etc. — 1. V. les débuts des Enfances Ogier, (éd. Scheler,p. 2, vers 24 et ss.); de la Destruction de Rome {Romania, 1873, p. 6, vers 7-12) et de Foulque de Candie (éd. P. Tarbé, pp. 3 et 52), etc. — 2. « C’est li cuens Guis de Flandres sor la mer. » Les jongleurs, ajoute-t-on, « moult porront aler — Ains que tel pere puissent mais recovrer. — Or le nous vueille Diex longuement sauver! » {Enfances Ogier éd. Scheler, p. 2, v. 24 et ss. Texte déjà cité.) — 3. Antioche, éd. P. Paris, I, 7.

parlait tout à l’heure avec tant de mépris, et à repro- 1 PART-UVR-”-

1 1 7 A CHAI*. XXII

duire enfin leur façon la plus habituelle de commencer -

leurs chansons. Une bénédiction, un souhait, telle est leur formule ordinaire, et il s’en empare : « Que Dieu vous bénisse , dit-il à son public décidément apaisé .Qu’il vous bénisse, le roi du Paradis, le « glorieux du ciel », le roi esperiîable ; qu’il vous bénisse, celui « qui le ciel et la terre et le mont establi — Et Adan et Evain forma et beneï ; » qu’il vous bénisse ce « Jhesu de sainte gloire qui en la crois fu mis » et qui fut pour nous « féru de la lance; » qu’il vous garde par sa douceur et « vous vueille octroier à la fin vray pardon 1 !» A la bonne heure, voilà qui est grand et vrai, et il n’y a rien de si beau que de placer ainsi, au début de son œuvre, l’idée de ce grand Dieu dont nos trouvères ont si bien parlé; de ce Dieu, de ce pur esprit 2 qui fu et est et iert 3, qui haut siet et loin voit 4, et qui est li voirs de h ciel 5 ; de ce divin Créateur qui nous a fait

1. « Signor, or escoutés, que Dieus vos soit amis, — Li rois de sainte gloire qui en la crois fut mis, — Qui le ciel et le terre et le mont establi, — Et Adan et Evain forma et beneï. » (Aiol, éd. J. Normand et G. Raynaud, v. 1-4.) « Or escoutez pour Deu le creator, — Que il nous garde par la soe douchor, — Bone chançon du tems ancienor. » ( Aubery le Bourgoing, éd. Tarbé, p. 1.) « Oiés, Seignor, que Jesu bien vous face, — Li glorieus, li rois esperitables. » ( Chevalerie Ogier.) « Or faites pais, signor, (lue Dieus vos beneïe, — Li glorieus del’ chiel, li fîeus sainte Marie. » ( Êlie de Saint Gilles , éd. G. Raynaud, v. 1, 2.) « Oiez, seignour baron, Dieus vous croisse bonté. » ( Gui de Bourgogne , éd.

Guessard et Michelant, v. 1.) « Segnour, oiiés, ke Jhesus bien vous fâche, — Li glorieus ki nous fist à s’ymage. » ( Huon de Bordeaux, éd.

Guessard et Grandmaison, v. 1 et 2.) « Oez, Seignor, que Dex vos beneïe, — Li glorieus, li fîlz sainte Marie ! » ( Prise d’Orange, éd. Jonckbloet, p. 113, v. fl et 2.) Etc., etc. On voit par ces citations que, contrairement à notre jongleur, nos chanteurs épiques débutaient souvent par cet exorde chrétien. = Les débuts des poèmes allemands tout en étant aussi religieux, offrent une autre physionomie. Tel est celui du Ruolandes Liet du curé Conrad : « Créateur de toutes choses, empereur de tous les rois, maître souverain, apprends-moi toi -même, » etc.

— 2. « Esperitables estes, biax sires rois.» (Amis et Amiles, éd. E. Hoffmann, v. 1217.) — 3. Ogier le Danois, éd. Barrois, v. 4102, Cf. Aiol,

1. c., v. 6888 et Amis et Amiles, 1. c., v, 1216. — 4. Renaus de Montauban, 1. c., p. 257, v, 11. Cf. p. 376, v, 4 (qui tôt ot et tôt voit). —5. Aiol,

Le chant du jongleur

présent de la lumière 4, et par qui croissent les herbes et les fleurs, les vins et les blés 2 ; de ce Miséricordieux qui est le vernis justisierre 3, mais qui est surtout le bel pere raemant 4, le dons peres de lassus 3 que tout l’univers prie G et dont la fonction céleste consiste en quelque sorte à nous pardonner sans cesse nos péchés 7. Tel est le Dieu en qui notre jongleur croit de tout son cœur et sous le patronage duquel il met enfin ses auditeurs et sa chanson : « Que Damediex de gloire nous doinst beneïchon. » Il aurait pu, comme tant d’autres, se borner à ce vers, qui dit tant de choses, qui dit tout 8.

Les préludes, pour le coup, sont décidément terminés et notre jongleur enfin va commencer sa vraie chanson. « Quel en est le titre, lui crie-t-on de toutes parts. — Doon de la Roche , répond-il. » Là-dessus un maître coup d’archet, et il débute .

1. Prise d’Orange, éd. Jonckbloet, p. 150. — 2. Renaus de Montauban, 1. c., p. 410, v. 37; Gaufrey, éd. Guessard et Chabaille, v. 132 et ss.; les Chétifs, éd. Hippeau, pp. 225, 226. — 3. Enfances Godefroi, éd. Hippeau, v. 1067 — 4. Antioche, 1. c., I, p. 128. — 5. Renaus de Montauban, 1. c., p. 426, v. 15. — 6. Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, pp. 75, 214. — 7. Les Chétifs, 1. c., p. 254. Cf. Gaydon, 1. c., v. 0110. — 8. En achevant ce qui concerne les débuts de nos chansons, il convient d’en signaler quelques-uns, plus rares et qui n’ont pu trouver place dans la nomenclature précédente. Tel est le début « critique » où le poète invoque le témoignage de certaines personnes encore vivantes, et qui attesteraient au besoin la vérité de ses dires : « A tesmoig en trairoie maint franc home gentil — Et maint duc et maint conte et maint riche marquis. » ( Aiol , 1. c., v. 10, 11. Cf. Amis et Amiles, 1. c., v. 7, 8, etc.) Tel est encore le début-songe : « Une noit, en dormand, me vint en avisée — L’arcevesque meîme, » etc. ( Entrée de Spagne, Bibl. S. Marc à Venise, mss. fr. XXI, f° 1 v°.) Tel est enfin le début particulier aux rifacimenti : « Pour ce qu’est mal rimée, la rime amenderai. » {Bueves de Commarcis, éd. Scheler, v. 20.) « D’Alixandre vus voel l’estore rafrescir.» {Alexandre, éd. Michelant,p. 1, v. 11.)= Les débuts de l’époque de la décadence sont trop souvent d’une longueur désespérante et faciles à reconnaître : « Qui veult aprendre honneur et suivre courtoissie — Les dames doit loer et l’amoureusse vie: — Car pour les dames est mainte honneur essaucie... — Or dirai à quel fin ma matière esttraitie, etc. » {Brun de la Montaigne , éd. P. Meyer, p. 1.)

Doon

de la Roche.

« C’est une chanson courtoise et avenante, c’est une I PART. LIVR. lt. « vieille chançon sur Doon l’Allemand que je vous prie « d’entendre. Ce Doon servit en cour, mais seulement Analyse complète

7 de

« les armes à la main. Pas un denier ne lui vint « jamais de pillerie ni de vol. Il ne songeait qu’à essau- « cier les chevaliers pauvres, les sergents, les orphelins.

« Dans tout son lignage, il n’y eut jamais un seul baron qui « possédât un seul arpent de terre, si ce n’est la Roche et « la terre autour. Mais vous allez voir, s’il est qui vous en « chant , quels dons lui fit le doux Roi de gloire. Ecou- « tez 4. »

Doon vivait sous Pépin, et c’est Pépin qu’il servait. Bien que ce père de Charlemagne fut un grand roi, Doon lui parlait en toute liberté et rudesse et, si Pépin commettait quelque injustice, Doon le redressait. Même il avait certaine vertu qui commence à se faire rare : il était généreux pour les jongleurs, et ne comptait pas les manteaux qu’il leur donnait 2. Il était pauvre cependant ; mais, si pauvre qu’il fût, il était aimé de la sœur du roi Pépin qui s’appelait Olive. Tant de pauvreté, tant de vertus ne touchèrent pas le Roi qui, dans sa grande distribution de fiefs, oublia un jour l’humble seigneur de la Roche. Il y avait là de quoi réjouir les courtisans, race gouailleuse, qui n’aime pas les gentilhommes pauvres et se plaît à les railler: « Il gardera la court et l’iver et l’esté « — Et tanra les chemises quant le bain est chauffé ! » De telles plaisanteries n’eurent pas le résultat que ces mauvais plaisants en espéraient. Pépin, honteux et repentant, offrit à Doon sa sœur Olive et, avec elle, la « Laorroigne ». Le bon chevalier estima que le don (en ce qui concerne la terre) était vraiment excessif : « Li oisel qui « ce haite ains que puisse voler — Chiet à terre. » Malgré tant de modestie, les noces de Doon et d’Olive sont

1. Doon de IcC Roche ; British Muséum, Harl. 4404, f° 1 r°. — 2. « Ja ne s’en plai[n]deront li petit ne li grant ; — Et jugleors plusours ot à sa cort tous tems. — Si leur donnoit manteaulx et bliaux bés et gens. » {Ibid., f° 1.)

joyeusement célébrées 4, et voilà un honnête homme qui est enfin heureux.

Ce bonheur, hélas ! ne devait être que de courte durée, et le traître fait ici son apparition dans notre drame. Pas n’est besoin de dire qu’il est de Ja race de Ganelon dont il est, en effet, le neveu, et de Hardré dont il est le cousin. Il se nomme Tomile, et est appelé à jouer un grand rôle, un rôle odieux, dans toute la suite de cette chanson : « Yotre femme (dit-il un jour à Doon qui est « encore dans toute la fraîcheur de ses premières joies « et a déjà un bel enfant, le petit Landri), votre femme « est une infâme, et je l’ai trouvée hier couchée avec un « garçon. » La vérité est que Tomile avait traîtreusement fait coucher je ne sais quel misérable dans le lit de la très innocente Olive 2. Doon y est trompé, juge sa femme coupable et la veut tuer. Injustement accusée, Olive demande à être brûlée vive. Le traître, que rien ne désarme, souffle la haine au pauvre baron désespéré : « Si seras cous clamés, se dient li enfant. » Doon furieux et qui s’apprête à en appeler au roi Pépin, pénètre comme un fou dans la chambre où est son petit Landri, le jette brutalement par terre, et l’enfant, « qui brait » gardera toute sa vie la cicatrice de la plaie qui lui est faite 3. C’est sur ce spectacle qu’il convient de finir la première partie du Drame que chante notre jongleur, et qui jusqu’ici a été vraiment bien mené. Le tableau final, la scène de la fureur de Doon et de l’enfant blessé serait goûtée des meilleurs juges.

Le tableau qui suit n’est guère moins émouvant, Accablée sous le poids de la colère de son mari et aussi de l’indignation de son frère Pépin, Olive, qui se défend en vain, reste à la Roche et fait à Doon qui part les plus

1. j Doon, f° 1 v° — 2°. — 2. F0 3 — 4 v°. — 3. F0 5 r° — 6 r°.

touchants adieux \ Au milieu de tant d’émois, le petit 1 part. livr. n.

Land ri est fait pour attirer sur lui la sympathie de tous -

les auditeurs de la chanson, surtout des femmes. Cette sympathie si naturelle, il la mérite d’autant mieux que son père se remarie et qu’à tous ses malheurs va se joindre celui d’avoir une marâtre. Et quelle marâtre! C’est la propre fille du traître Tomile, c’est Audegour. Le petit garçon, d’ailleurs, a déjà le cœur très fier et s’indigne de cette seconde union qui jette sur le nom de sa mère un déshonneur immérité. Il interpelle l’archevêque qui a béni ce nouveau mariage, et lui dit : « Quand je serai grand, je vous tuerai 2. » Il avait raison de s’indigner, l’enfant. La pauvre Olive est forcée de s’éloigner, après de nouveaux et derniers adieux à Doon. Le pauvret, lui, est cruellement persécuté par la fille du traître, par l’intruse qui le bat à coups de pied et de poing, et lui crie sans cesse : « Bâtard , bâtard 3 ! » La naissance d’un fils qu’Audegour a de Doon, et qui est aussi laid que Landri est beau, exaspère encore la haine de la marâtre. Un terrible incident va, d’ailleurs, changer plus profondément tout le cours des choses. Sauvage, indompté, vengeur, l’héritier légitime, Landri, se jette un jour sur Tomile et le frappe d’un grand coup d’échiquier d’or; même il tue un des neveux de son ennemi juré, et est forcé de quitter ce palais maudit où son père ne peut plus le défendre. Les traîtres ont juré sa mort, mais un moine, par bonheur, prévient Doon de l’abominable complot. Vite, il envoie son fils à la cour de Pépin qui se montre assez lâche pour ne pas oser le

1. Doon,f°6 r° — 10 r°.«Doon envoie son chapelain à Paris pour apprendre au roi Pépin le crime d’Olive, et Pépin, avec quinze mille hommes, se rend à Cologne qui est déjà et sera le principal théâtre des événements de notre poème. Douleur publique de Doon, dont le deshonneur est connu de tous; indignation de Pépin contre sa sœur.» C’est à dessein que nous n’avons pas fait entrer le récit de ces faits dans une analyse qui doit nécessairement être très rapide. — 2. F0 10 r°. — 15 r°. Olive fait à son fils cette recommandation expresse : « Dès que ton père sera remarié, tu iras dans un moutier » (f° 13 v°). La fille de Tomile est appelée dans le poème « Audegour-la-co verte ».— 3. F0 15 r°. — 18 v°<

part. livr. n. garder près de lui. Rien n’est plus émouvant ni plus

- naturel que les derniers adieux de la pauvre Olive à son

fils : « Tu t’en iras, biaulx filz, à Paris à ton oncle. — « Je remainrai, biaulx filz, chaitive et besongneuse. — « L’arbre que tu plantas baiserai à ma bouche. » Landri, que le Roi craint de protéger, n’hésite pas à se séparer d’un défenseur aussi pusillanime et part, sans plus tarder, pour Rome et pour Constantinople. Olive reste seule. Quand reverra-t-elle son fils, son bien-aimé fils ? « La dame se pasma qui trop fu dolereuse \ » C’est sur cette pâmoison que prend fin notre second tableau. Il est plus dramatique encore que le premier

Nous voici à Constantinople, chez le roi Alexandre qui fait à Landri le meilleur accueil : « Amis, ce dit le roi, « frere, belle jouvente — Et je vous retenrai et vos « gens tous ensamble. » Le fils d’Olive veut prouver qu’il est digne d’un tel accueil, et remporte sur les paiens une glorieuse victoire. Il n’en faut pas davantage pour lui valoir l’amour de la fille du Roi qui s’appelle Salmadrine et qui l’aura pour mari, ou se laissera, dit-elle, mourir de faim. Le Roi cependant ignore quel est ce vainqueur, quel est ce Landri, et il envoie, pour le savoir, des messagers en France 2. A peine arrivés à Cologne, ces messagers tombent au milieu des traîtres qui font bonne garde autour de Doon et d’Audegour, et commencent par enlever leurs chevaux aux envoyés d’Alexandre. Par bonheur, il y a à Cologne un défenseur vaillant du bon droit : l’Archevêque prend en main la cause de ces étrangers, et jure qu’il déposera la

1. Doon, f° 18 v°— 26 v°. — 2. F0 26 v°— 29 v°. Le roi de Constantinople donne à Landri le titre de chambellan et le fait servir par des chevaliers. Quant à Salmadrine, elle arrête au passage les messagers de son père : « Si vous ne rapportez, leur dit-elle, que de bonnes infor- « mations sur Landri, je vous ferai riches pour toute votre vie » (f° 30 r°).

crosse si justice ne leur est pas rendue. Indignés contre 1 rART- «•

les traîtres et contre leur engeance, les bourgeois de la -

ville prennent parti pour leur évêque, et la guerre ensanglante les rues de la vieille cité. Un cousin de Doon, Gontiaume, se fait le champion du bon droit et lutte corps à corps avec le propre fils de la marâtre, avec Malingre l. Une femme cependant sort du moûtier Saint- Honoré: c’est Olive, c’est l’épouse innocente et persécutée. Elle entend qu’il est question de Landri ; elle apprend qu’on est venu à Cologne chercher des nouvelles de son fils.

Ilne faut pas songer à peindre sa joie, et il convient, à la fm de ce troisième tableau, de la laisser, pleine d’espérance, suivre du regard ces messagers du roi de Constantinople qui vont voir son fils 2. Que ne peut-elle partir avec eux 1

Quelque faible qu’il ait pu paraître jusqu’ici, Doon ouvre à la fm les yeux et commence à découvrir, à travers la méchanceté de sa seconde femme, l’innocence de la première. Il prend, il ose prendre la défense d’Olive et va jusqu’à frapper cette Audegour qui est secourue par son fils. Ce triste château devient alors le théâtre de luttes contre nature, et il faut séparer le père et le lils qui se veulent tuer 3. Le mal qu’on ne peut faire à Doon, c’est encore Olive qui va le subir. Les traîtres veulent décidément en finir avec elle et la jettent sur un roncin qu’ils poussent loin de Cologne ; mais l’évêque est toujours là, qui la protège et qui la sauve. La race de Ganelon,

1. Doon, f° 30 r° — 35 r°. Les messagers sont reçus à Cologne dans la maison de Gontiaume, cousin germain de Doon. C’est Hardré qui apprend à Tomile le but de leur mission, et ce sont ces deux traitres qui avec Malingre, s’emparent des chevaux et des dromadaires des messagers. D’après cette intervention de Malingre, et d’après l’âge qu’on peut lui supposer, on voit qu’un long espace de temps (quinze ou vingt ans) s’est écoulé depuis le second mariage de Doon. — 2. F0 35 v° — 37 r°. Les messagers retournent à Constantinople, et communiquent au Roi le résultat très favorable de leur enquête sur Landri (f° 37 r° — 40 r°). — 3. F0 41 r°.

se sentant impuissante contre l’épouse fidèle, espère être plus heureuse avec le mari lui-même dont il est temps de se débarrasser. Doon était sorti de la ville pour je ne sais quelle expédition militaire : lorsqu’il y veut rentrer, il en trouve les portes fermées, et les gens de Tomile lui crient grossièrement : « Après vostre putain vous coven- « dra aler. » C’en est trop : une guerre éclate entre Tomile, qui est toujours à la tête des félons, et Doon, qui va demander secours au roi de France, au frère de sa vraie femme. Pépin finit par s’émouvoir, et vient mettre le siège devant le château de la Roche où s’abritent les traîtres 4. Au milieu de tant de bagarres, Doon lui-même a pris la fuite, et l’on ne sait où il se cache. Nous le retrouvons à Constantinople où une guerre terrible met aux prises le roi Alexandre et les Hongres. Doon a mis son épée au service de ces ennemis du roi de Constantinople, et (singulière et émouvante complication) c’est son fils, son propre fils, son Landri, qui remporte une victoire décisive contre les Hongres et contre lui. Le jeune vainqueur, d’ailleurs, ne connaît pas son père, et voici que le malheureux Doon est jeté dans un cachot où il ne restera pas moins de sept années. Olive 2, elle, est toujours réfugiée chez l’évêque qui la défend. Ils sont aussi éprouvés, aussi misérables l’un que l’autre ; mais le jongleur prend enfin pitié de notre émotion, et nous annonce que l’heure de la « fière vengeance » va bientôt sonner 3. Il en est temps, et qu’un cinquième et dernier tableau nous console de la tristesse des quatre premiers

Landri est en pleine gloire, et Salmadrine — * qui l’aime plus que jamais et ne sait plus résister à la brutalité de cet amour — emploie, pour en finir, le vieux moyen des

1. Doon, f° 41 r° — 46 r°. — 2. F0 46 r° — 48 v°. — 3. F0 48 v° — 49 v°. ~ C’est ici que se trouve l’appel du jongleur: « Dorénavant comance la melée, » etc., qui peut faire croire que Doon de la Roche se chantait en deux séances.

héroïnes de nos chansons : elle vient impudemment se glisser dans son lit h Landri, lui, consentirait volontiers à se fiancer avec elle ; mais il pense surtout à venger sa mère, et il y pense toujours. S’il savait que son père est tout près de lui, en prison ! Ici se place un épisode plein de grandeur et vraiment dramatique. Doon, le pauvre prisonnier Doon obtient enfin la permission de se présenter un jour devant le roi de Constantinople et devant Landri. O joie ! Le père et le fils se reconnaissent et tombent dans les bras l’un de l’autre, au milieu des larmes de toute l’assistance. Ce n’est point l’heure cependant de s’attarder en ces tendresses, et il s’agit d’infliger aux méchants le châtiment qu’ils méritent 2. Landri, avec une armée que lui confie le roi Alexandre, prend le chemin de Cologne où les plus graves événements vont se passer. L’évêque, tout évêque qu’il est, a compris qu’il ne viendrait à bout des traîtres que les armes à la main, et il a résolument engagé la lutte contre Tomile et toute la famille de Ganelon et d’ïïardré. 11 en triomphe enfin, et l’infâme Audegour est faite prisonsonnière. Doon, sous un déguisement, pénètre alors dans Cologne et se fait aisément reconnaître d’Olive qui, avec une belle fierté et n’ayant pas de pardon à lui demander, lui tient ce très noble langage : « Bien sai l’enor est vos- « tre — - Et je vous reprendrai à honour et à noces; — « Mais de gésir ensemble n’i aura ja parole 3. » Le dénouement est proche, et Landri livre aux traîtres une suprême bataille : «C’estmoi, leur crie-t-il, c’estmoi, qui suisLan- « dri; c’est moi, qui suis le fils de Doon. » La plus belle scène de toute la chanson est peut-être celle où nous assistons à un premier entretien entre Landri et sa mère qui ne le reconnaît pas 4. Vaincu et sans espoir, Tomile fait alors l’aveu de son crime et proclame à haute voix l’innocence de la mère de Landri B. On voudrait

1. Doon, f° 51, 52. — 2. F<> 52 — 57 v°. — 3. F° 57 v° — 69 r\ — 4. F0

i part. ltvr. h. rester sur cet aveu et faire appel à la miséricorde d’OIive ;

— mais ils sont durs, les temps où cette chanson a été écrite. La douceur, ici, ne serait pas comprise, ne serait pas goûtée. Olive deviennt soudain féroce, et c’est elle, c’est elle-même qui veut avoir la joie de tuer, de pendre Tomile. « La duchesse meïsme monta sus l’eschaillon — Et par dcsous la goule li feri le cranpon. « Audegour n’a pas un meilleur sort : on l’écorche et on la brûle h De tels spectacles, de telles pénalités sont horribles, et n’ont rien de chrétien. Landri, par bonheur, nous en console un peu en faisant contre les païens une nouvelle campagne qui n’est pas moins glorieuse que les autres et en délivrant le roi de France dont ces mécréants s’étaient emparés durant une partie de chasse. Rien ne s’oppose plus au mariage du fils de Doon avec la fille du roi de Constantinople. Landri épouse Salmadrine 2, et la vertu, dont nous aurions souhaité le triomphe moins cruel, la vertu est enfin récompensée.

Un dernier coup d’archet, et le jongleur annonce que Doon de la Roche est achevé.

Impressions des auditeurs durant

le chant du poème; procédés du jongleur pour les tenir en haleine.

Telle est la chanson de notre jongleur, et nous n’avons pas voulu en interrompre l’audition pour constater, à tout instant, les diverses impressions du public. Il est certain qu’il y a des longueurs en ce Doon, et le chanteur a dû réveiller, à plus d’une reprise, l’attention un peu engourdie de ses auditeurs fatigués. Même il lui a fallu les rappeler plus d’une fois au silence, et se servir de ces formules qui sont constantes dans toutes nos chansons : « Or, faites pais, si me laissez oïr, » ou : « Seignor baron, entandés, s’il vos plaist. » Vers le milieu de sa chanson, il a fait un temps d’arrêt plus long pour annoncer les

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