Doon, f° 76 v°. — 2. F0 76 v° — 85 v
événements ultérieurs de son poème, et c’est ce temps 1 PART- LlVR-n-
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d’arrêt qui lui permet, quand il le veut, de le chanter -
en deux séances. Il n’est pas besoin, d’ailleurs, d’être grand clerc pour supposer — par une hypothèse qui n’a rien de hardi — que, durant le chant du jongleur, les femmes se sont surtout passionnées pour l’innocente Olive et le petit Landri ; que les barons, eux, auraient souhaité à Doon plus de clairvoyance et moins d’indécision ; que certains clercs, invités au château, ont été ravis de la belle physionomie que le poète a prêtée à l’archevêque de Cologne; que les jeunes filles ne se sont peut-être pas assez scandalisées de l’effronterie de Salmadrine et, qu’en revanche, clercs et barons, jeunes femmes et jeunes filles, ont été unanimes à conspuer le traître, et ont acclamé à l’envi le dénouement horrible de ce drame vraiment barbare. Quand le chanteur nous a montré l’héroïne de sa chanson, l’épouse calomniée et dont la vertu vient d’être remise en lumière, la pauvre Olive enfin; quand il nous l’a montrée, menant son persécuteur au gibet, et, de ses mains implacables et féroces, , lui mettant elle-même le carcan au cou, un frémissement a couru dans tout l’auditoire. Mais c’était un frémissement de joie.
Nous parlions tout à l’heure d’une pause du jon- Théorie gleur, qui a été plus importante que les autres et (< rp~®ncedurant laquelle on lui a, sans doute, fait « baillier le vin » ; mais il y avait évidemment d’autres temps de repos. Le jongleur était le meilleur juge de leur opportunité et les disposait, je pense, où il voulait.
Vingt fois, trente fois durant le chant d’un seul et même poème, il avait tout l’air de recommencer un nouveau roman, et se servait à peu près des mêmes formules solennelles qu’au début même de sa chanson : « Ici
t part. uvr. it. commence canchons de nobleté 1 » ; ou encore : « Or
- recommence bone chanson nobile 2. » Ces recommencements, comme nous avons eu Foccasion dê le dire, sont un des « procédés qui caractérisent le plus sûrement notre épopée nationale ; » mais il y en avait de plusieurs sortes. Ceux que nous venons de citer étaient les plus simples 3 : il en est d’autres qui étaient plus compliqués, et auxquels nous donnerions volontiers le nom de «prophétiques» parce qu’ils servaient d’annonce et de programme aux futurs épisodes de la chanson: « Seignor, or escoutés, nobile chevalier — Glorieuse chançon qui moult fait à prisier — Com Jursalem fu prise à cet assaut premier 4. » Et ailleurs: « Or commence chançon, s’il est que la vos die, — Com Guibers passa l’aigue à la lune sérié, — Girars
1. Bueves d’ Hanstone, Bibl. nat. fr. 12548, f° 154 v°. L’auteur ajoute : « N’oïstes mais millor en vostre aé. — 2. MortAimeri , Bibl. nat. fr. 24369, t. II, f° 23 r°. — 3. La plupart des « recommencements » peuvent être ramenés aux types suivants qui sont aussi, sauf le dernier, des types de « commencements » : 1° Le type Or commence ou ci commence, ou huimais commence. « Or commence chançon merveillose, anforcie, » etc. ( Siège de Barbastre, Bibl. nat. fr. 1448, f° 113. Deux autres Or * commence se trouvent aux fos 149 et 152 du même manuscrit, ce qui montre que les « recommencements » étaient parfois très rapprochés l’un de l’autre » ; 2° le type Or faites pais : « Or faites pais, et si orrés conter — Com il alerent le message conter, » etc. ( Moniage Renoart, Bibl. de l’Arsenal, 6562, f° 176 v°) ; 3° le type Plaist vos oïr plus ou moins modifié : « Seignor baron, antandeis, c’i vos plaist. » ( Enfances Guillaume, Bibl. nat. fr. 1448, f° 70 v°) ; 4° le type Oez, seignor ou Après orrez : « Oiez, seigneur, por Dieu de majesté. » ( Bueves d’üanstone, Bibl. du Vatican, Regina, 1632, f° 107.) « Après orrez comment Charles, le chief enclin, — S’en ala mendiant à guise d'orfenin.» ( Charlemagne , de Girart d’Amiens, Bibl. nat. fr. 778, f° 22 v°) ; 5° le type : Or vous lairai qui est fréquent : « Or lairay de Tristan, si diray de Guyon. » ( Tristan de Nanteuil, cité par P. Meyer, Jahrbuch fur romanische und englische Literatur, IX, 4, p. 353.) « Ci endroit vous lairons de 1’ roi de Saint-Denis... — Ci après vous dirons de l’amiral Persis, » etc. ( Siège de Barbastre, Bibl. nat. fr. 1448, f° 160 r°.) Etc. = Nous ne devons noter que comme exceptions le « Huimais orés chançon, s'il est qui le demant» qui se trouve dans Antioche (II, p. 241) a la fin d’une laisse et le « Huimès commence chançon à enforcier — Que vous orrez, se donez un denier. » {Renier, Bibl. nat. fr. 24370, f° 59 v°.) Cette sommation pressante du jongleur est des plus rares. — 4. Jérusalem, éd. Hîppeau, p. 165.
et Guielins o proesce s’afîe ; — Mais cil donois lor dut 1 PART- UVR- IK
torner à grant folie — Dont la terre de France dut - —
estre asoploïe L » 11 y en a de plus longs encore ; mais surtout il y en a de plus beaux, et je ne saurais citer ici un meilleur exemple que ces vers de Jérusalem où Ton annonce un des plus magnifiques faits d’armes de la guerre sainte : « Or commence canchons de bien enluminée ; — Aine tele ne fu faite ne si bone cantée, — Si com la sainte vile fu prise et conquestée — Et com Tomas de Marne à la chere membrée, — Le blanc hauberc el’dos, la ventaille fermée, — Le fort escu àl’ col, el’ poing destre l’espée,
— Se laissa ens caïr entre la gent desvée 2. » Il y a de ces recommencements qui sont fiers et chevaleresques : « Vechi bele matière rimée de biaus dis;
— C’est d’armes et d’amours et de grans paletis, —
De prises de cités, d’acquerre los et pris 3. » Il y a d’autres recommencements qui sont pieux, et presque dévots : « Seigneurs, or entendés pour Dieu le droiturier ; — C’est de Sains et de Saintes que Jhesus ot tant chier, — Si que ceste chanson en fait plus à prisier. — On la pourroit moult bien ou moustier preeschier 4. » Quels que soient, d’ailleurs, la forme et le genre de ces recommencements, il n’y faut pas voir seulement un procédé littéraire et théorique. Nos jongleurs, gens pratiques, s’en servaient très utilement pour réveiller leurs auditeurs comme par un coup de tabor ou de timbre ,
1. Siège cle Barbastre, Bibl. nat. fr. 1448, f° 149 v°.Cf., dans le même manuscrit de la même chanson : « Or commence chançon merveillose, anforcie, — Ansin com Aymeris recovra sa maisnie — Et Looeis li rois ot la terre voidie. — Dec’ au perron Saint Jaque fu la terre essillie — Ains qu’il rentrast en France. » (f° 113 r°.) — 2. Jérusalem, éd. Hippeau, p. 165. — 3. Baudouin de Sebourc, cité dans Y Histoire littéraire, XXV, p. 549. — 4. Tristan de Nanteuil, v. 16017, cité dans le tome XXVI de Y Histoire littéraire , p. 257.
mais surtout pour se donner çà et là un repos nécessaire ; pour avoir le droit de finir, où ils voulaient, leur séance de chant; pour la recommencer où cela leur faisait plaisir; pour pouvoir enfin débiter en plusieurs journées une chanson qui semblait parfois un peu longue. Je prends la liberté de rappeler ici, (mais toujours sans textes à l’appui) que nos chanteurs devaient plus d’une fois pratiquer de larges coupures dans quelques-uns de leurs romans ; qu’ils devaient en ce cas remplacer, par un petit résumé de leur façon, les épisodes trop monotones et trop développés de certains de leurs poèmes, et, qu’en ce cas, les recommencements avaient cet avantage de leur fournir une excellente et toute naturelle rentrée en matière. Une <( rentrée en matière », voilà, en effet, quels ont été le vrai caractère et le but réel de nos recommencements épiques.
Quand le jongleur chantait aux carrefours et sur les places publiques, il n’oubliait jamais, comme on l’a vu plus haut, d'adresser un appel, qui était toujours pressant, à la générosité de ses auditeurs plus ou moins populaires. Même il allait plus loin, et faisait sans vergogne la quête dans toute l’assistance. Il se permettait, à l'occasion, des plaisanteries d’un goût douteux, et lançait en riant des excommunications funambulesques sur tous ceux qui n’ouvraient pas assez leurs bourses. Il allait même jusqu’à interrompre soudain sa chanson et à déclarer très solennellement qu’il ne la continuerait pas s’il n’était pas enfin récompensé de sa peine, et j’imagine qu’il allait, en plusd'un cas, jusqu’à fixer la somme. Enfin, il s’emportait contre ces pleutres, qui osaient le payer, lui, jongleur, avec cette abominable monnaie du diable, avec des mailles, avec des poitevines !
Aux châteaux, les choses ne pouvaient point se passer de la sorte, et l’on n’y payait que trop bien les jongleurs. Robes, manteaux, bliauts, pleuvaient sur lui. De l’argent et du vin, des chevaux et des mules, on lui offrait tout, et il ne refusait rien. Tout au plus, quand ses hôtes étaient avares et que le noble auditoire se faisait trop prier, le chanteur allait-il jusqu’à protester contre les mauves et les achars, contre ceux « qui n’ont cure fors d’avoir amaser, de gages prenreet de deniers prester, et qui n’ont soing d’autre chanter L » Encore ces dernières paroles s’adressaientelles plutôt à un public bourgeois, et ce n’est certes pas Tavaricequi était alors le vice ordinaire des chevaliers et des nobles.
Jusqu’à présent, cependant, nous n’avons pas vu paraître le jongleur désintéressé et qui chante seulement pour l’amour de l’art. Je ne l’ai rencontré que dans la chanson d 'Antioche, dans ce superbe poème historique et chrétien : « Jou ne Y di pas pour ce, bone gent honorée, — Que jou mise de Y vostre vaillant une denrée 2. » Et ailleurs : « Qui de Jherusalem vuet oïr comencier, — Si se traie envers moi, por Dieu l’en veul proier. — Je ne lui ruis de Y sien palefroi ne destrier, — Peliçon, vair ne gris, ne vaillant un denier 3. » Les jongleurs qui chantaient Antioche , ont-ils toujours été aussi détachés des biens de la terre? Ont-ils toujours chanté les nobles vers qui précèdent? Il est permis d’en douter; mais il vaut encore mieux le supposer, et croire au bien.
Il ne reste plus à notre jongleur qu’à finir sa chanson, et à la finir comme il l’a commencée, en chanteur qui sait son métier. Le mode le plus primitif,
l PART. LIVR. 11.
Des
différentes façons de terminer le chant d’un poème.
1. Bibl. nat. fr. 2494, f° 82. — 2. Antioche, 1. c., II, p. 193. — 3. Ibid., I, pp. 3 et 4.
c’est le mode ex abrupto , qui correspond aux débuts de même ordre que l’on admire si légitimement dans le Roland et dans Y Aliscans. Latin du Roland a été trop souvent citée pour que nous en rappelions ici la naïve beauté; nous préférons en faire connaître d’autres qui sont plus ignorées. Je ne sais rien de plus absolument féodal que les derniers vers d 'Aliscans : « Li cuens Guillaumes mie ne se targa, — Isnelement por les maçons manda — Et charpentiers quanques il en trova : — Au miex qu’il pot Orenge restora — De granz fossez et de murs la ferma K » Au reste, toutes les fins de poèmes se ressemblent dans cette geste de Guillaume où toutes les chansons ne font vraiment qu’un seul et même poème en plusieurs chants 1 2. Dans les autres cycles, Y ex abrupto triomphe moins aisément, et il est rare de trouver un dénouement aussi bref que celui d 'Otinel : « Sa fin fu bele, plaine de grant bonté. — Diex en ait l’ame par la soe pitié 3. »
Une « fin de poème » que les jongleurs commandaient plus souvent à leurs approvisionneurs de chansons, c’est cette fin banale qui correspond à Yexplicit des textes latins, et qui se résume en quelques mots : « Fin de la chanson » ou, si vous l’aimez mieux : « Alés vos en : li romans est fenis. » C’est le procédé employé par l’auteur des Saisnes : « Nostre chançons des Saisnes fenist à icest tor. —
1. Aliscans, éd. Jonckbloet, p. 427. — 2. Telle est la lin du Couronnement Looys : « En grant barnage fu Looys entrez ; Quant il fu riches, Guillaume n’en sot grez » (éd. Jonckbloet, p. 71); telle est celle du Charroi de Nimes : « Li Rois l’entent, grant joie en a menée, — Deu en aore et Marie sa mere. » {Ibid., p. lll.)Telle est enfin celle du
Covenant Vivien : « A grant dolor fait Sarrazin finer. — Braient et crient, grant duel ont demené; — Jamès nul j or si grant dolor n’orrez. » {Ibid., p. 213.) Ces derniers vers ont. pour suite évidente et immédiate le premier vers d 'Aliscans : «A icel jor que la dolor fu grans, » etc.—