‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 35 sur 217 · Otinel, éd. Guessard et Micheiant, p · texte numérisé non relu

Otinel, éd. Guessard et Micheiant, p

N’en troverez q’an die avant nul jugleor1. » Cette 1 PART. LIVR. H.

Xm ' . . CR AP, XXII,

même protestation anticipée contre les jongleurs qui -

annonceraient des Suites, onia retrouve en plus d’une chanson : « Des Loherains ne porés plus oïr, — S’on ne le vuet controuver et mentir 2. » Et ailleurs : « De Gaydon est ci la chansons fenie. — Jà n’iert nus hom qui avant voz en die, — Se il n’i weult trouver nouvelerie 3. » A cette prudence, je préfère la bonne franchise de ce poète sans habileté qui s’écrie candidement : « Je n’en sai plus, foi que doi saint Denis — Ne plus avant n’en truis en mes escris 4 *. »

Notre chanteur ajoute, plus simplement encore, qu’il a très soif3, et voilà qui se comprend.

Des compliments ne sont déplacés ni à la fin d’une préface, ni à la fin d’un de nos vieux poèmes. Le jongleur les adresse tout d’abord à ceux qui l’ont grassement payé. Que Jésus-Christ le leur rende et les mette en son Paradis 6. Mais, après tout, le chanteur ne prétend pas s’oublier lui-même, et il est, en effet, des limites au désintéressement : « Vous qui avez écouté ma chanson , sachez qu’aucun homme n’en

1. Les Saisnes, éd. F. Michel, II', p. 190. — 2. Fin de Girbert cle Metz

dans le mss. de la Bibl. nat. fr. 19160. — 3. Gaydon , éd., Guessard et Siméon Luce, p.328. — 4 . Anseïs de Carthage,Bih\. nat. fr. 12548, f° 78 v°. — 5. « Il est tems d’aller boire; j’en ai grant desirier. » (Fin de

Tristan de Nanteuil, cité par P. Meyer, Jahrbuclx fur romanische und englisclie Literatur , IX, 4, p. 398.) Parfois, le jongleur invite

ses auditeurs à aller boire eux aussi : «Seignors, or alez boire, li romanz est finé. » ( Maugis d’Aigremont, Bibl. nat. fr. 766, f° 55.)= Dans Aubri

le Bourgoing (Bibl. nat. fr. 860, f° 206), on parle d’un chanteur auquel on fait « le vin baillier » à « chascun vers », c’est-à-dire à chaque couplet de son poème. Il y a là une exagération manifeste. —

6. « Si proiiés Dieu, le roi de maïsté, — Vous ki m’avés de vos deniers donné, — Que Diex vous laist tés oeuvres demener — Qu’en Paradis vous meche reposer, — Et moi aveuc ki le vous ai conté. » (. Huon de Bordeaux , 1. c. V. 10491-10495.) « Segnors et belez dames, Dex vous fâche pardon, — Vous qui de vostre argent m’avez donné foison. — Jhesu Crist le vous rende qui soufri passion. » ( Vivien VAmachour de Monbranc, Bibliothèque de Montpellier, H, 247, f° 178 r°.)

». part. uvr. h. chantera iamais une pareille, et dites tous : Amen h »

- Quant au véritable auteur du roman, quant au poète,

il est rare que son nom soit ici prononcé. On l’a parfois nommé au début : une fois suffit.

En revanche, le poète et son jongleur estiment que l’heure est venue de faire de la morale : « Oyez tous la chanson, joyeux et affligés ; les joyeux pour être plus aptes à toute prouesse; les affligés pour ne plus faire la guerre et pour ne plus causer de tels désastres 2. » C’est un peu tard, je l’avoue; mais, devant les auditoires féodaux, c’est topique et presque audacieux. Plus mélancolique est l’auteur de Foulques cle Candie, lequel termine son trop vaste poème et qui a eu trop de succès par ces vers un peu macabres : « Puis, vint la Mort qui les sépara bientôt, comme elle fait de tous les hommes 3. »

Cette morale un peu philosophique n’était pas pour frapper l’esprit de nos pères qui étaient surtout des chrétiens et aimaient à entendre parler chrétien. C’est par une prière que se terminaient les plus anciens monuments de la poésie française et, en particulier, ces petites chansons de geste religieuses dont la Vie de saint Alexis reste le type incomparable. C’est par une

]. « Or dites tuit amen qui l’avez escoutée — Que jamais par nul home ne sera tels chantée. » ( Récit en vers français de la première croisade , d’après le ms. Hatton. 77, p. 370; art. de P. Meyer, Bornania, 1876. Tirage à part, p. 41.) « A Dieu vous comman-je, ma canchons est fînée. — De cest roumant est boine et la fin et l’entrée — Et en mi et partout, qui bien l’a escoutée, etc.» ( Fierabras , 1. c.v. 6216- 6218.) — 2. Girart de Roussillon. Cf. la traduction (plus littérale et plus complète) de Paul Meyer, p. 319, 377. V., pour une époque plus récente, la fin des Enfances Ogier : « Ci vous lairons des enfances Ogier, — Qui teles furent, qui droit veut tesmoignier — C’on les doit bien à tousjours mais prisier — Et recorder pour les bons ensaignier

— Le droit chemin c’on ne puet esprisier. — Car on i puet, ce sachiez sans cuidier, — L’amour de Dieu et hounour gaaignier, etc., etc. » (Éd. Scheler, p . 242, v. 8215 et ss . ) V. aussi, pour la période de la décadence, les derniers vers d 'Hugues Capet (éd. du marquis de Lagrange, p. 242).

— 3. Fin de Foulques de Candie, dans le manuscrit de Boulogne.

prière aussi que se terminent vingt, trente de nos 1

chansons. « Jhesus, le roi de gloire, par son saintisme -

non — Nos otroit par sa grâce de Paradis le don 1 ! »

Cette prière, le jongleur la fait dévotement pour ses auditeurs, et aussi pour lui-même : « Seignor, franc chevalier, la chançons est finée. — Diex garisse celui

1. Vivien VAmachour de Monbranc, Bibl. de Montpellier, H, 247, f° 178 r°. Cf. les textes nombreux que nous avons déjà cités (I, p. 399) et auxquels on peut joindre les suivants : « Ceus qui m’ont escuté lor pri jou qu’il n’oblient — E de l’romans Aiol est la rime finie. — Dieus nous consaut trestous, qui tout a en baillie. — Amen, amen, après cascuns de vous en die. » (Aiol, éd. G. Normand et G. Raynaud, v. 10980 et ss.) « Cil Damedeu qui onques ne menti — Nous doinst tretous venir à sa merci —Amen, amen, que Deu l’otroit issy.» ( Aubery le Bourgoing, éd. P. Tarbé, p. 155.) « Ichi faut le rommans de l’estoire polie. — Dex gart tous cheus de mal qui par cuer l’ont oïe, — Moi meïsme si fâche et me giet de hasquie, — Qui dite la vous ai et à point radrechie. — Dex nous doinst à trestous la pardurable vie. » (Doon de Maïence, éd. A. Pey, p. 346, v. 11501-11505.) » Dex vos garise toz qui m’avez escouté — Et moi avec n’oblit qui la vos ai chanté. » (Floovant, éd. Guessard et Michelant, p. 77, v. 2532, 2533.) « Dieu veulle par sa grâce leurs pechiés pardonner — Et ceulx qui l’ont ouy veulle Dieu honourer. » (Florent et Octavian, cité dans YHistoire littéraire, XXVI, p, 333.) « Or prion le Segnour qui maint en Orient — Que Paradis aion par no deservement. — Seignor, dites Amen, que Dieu par son talent — Nous vueille tous oster de paine et de tourment. » (Gaufrey, éd. Guessard et Chabaille, p. 322, v. 10728-10731.) « Seignor, franc chevalier, la chansons est finée. — Diex garisse celui qui le vous a chantée — Et vous soiés tuit sauf qui l’avés escoutée. » (Gui de Bourgogne, éd. Guessard et Michelant, pp. 130, 131, vers 4302- 4304.) « Or proion Dieu qu’il nous face pardon, — Si corne il fist Guillame le baron. — Amen en die cascuns et à cler ton.» (Fin du Moniage Guillaume, d’après le texte publié par C. Hoffmann.) « Ore proiom por celui qui si bien l’a ditée, — S’il ia rien dit u parole ajostée — Que estre n’i deüst, que lui soit pardonée. — Ore dites tuit Amen qui l’avez escutée. » (Récit en vers français de la première croisade, d’après le ms. Hatton, 77, p. 370; art. de P. Meyer, Romania, 1876, p. 40; « D’or en avant faut la chançon ici. — Beneois soit cis qui la vos a dit, — Et vous ausi qui l’avés ci oït. » (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 338.) « Or proions cel Seignour qui fist le firmament — Que nous prenge à tel fin par son commandement. — Que ne perdons les âmes par engien de serpent, etc. » (Renaus de Montauban, éd- Michelant, p., 457, v. 23-25.) « Seignors, ci faut l’estoire dont je vous ai conté. — Or proion Dameldeu qui maint en Trinité — Qu’il receive nos armes par la soe bonté » (Renaus de Montauban, ms. Douce, 121.) = Une de ces fins de roman mérite une attention particulière : c’est celle de Girart de Roussillon. Ce beau poème se termine ainsi qu’il suit : « La chanson est finie, j’en suis tout las. Si tu la tiens à haut prix, toi qui la diras, tu en pourras avoir bonne paie en argent et en vêtements/ Disons maintenant : Tu autem, Domine. » (Trad. P. Meyer,

CHAP. XXU.

Le jongleur annonce que son roman aura une Suite.

qui le vous a chantée — Et vous soiés tuit sauf qui l’avés escoutée. » La sainte Vierge n’est pas oubliée « qui n’out, à conceyver Dieu, nemeisun mot : Ave.» Le tout se termine souvent par un Amen plusieurs fois répété, qui achève de donner un caractère religieux à tout le poème : « Or dites tuit Amen qui l’avez <c escoutée. » « Amen, amen après cascuns de vous en « die. » <( Amen, amen, amen, par sainte charité. »

Eh bien! parmi tant de « finales » diverses, nous n’avons pas encore fait connaître celle que préféraient les auditeurs enthousiastes de nos vieilles chansons. Cette finale, qui est la plus goûtée, au xiic siècle surtout et même au xiiic, c’est celle où l’on annonce que la chanson aura une Suite : « Ichi faut li romans de Julien le ber — Et d’Elie son fil qui tant pot endurer. — Cil engenra Ayoul qui tant fist à loer, — Si con vous m’orés dire, se 1’ volés escouter L »

Une Suite, quelle joie, quel espoir!

Pour s’en faire quelque idée, il suffît aux gens de mon âge de se rappeler avec quelle impatience fébrile les lecteurs des Trois mousquetaires attendaient Vingt ans après.

Le jongleur ne saurait mieux terminer 2, à moins

p. 318, p. 674.) = Quand notre poésie a été imitée ou traduite en Islande, les Sagas ont conservé la même finale pieuse : « Et maintenant que cette Saga est arrivée à sa fin, fasse Marie que nous nous tournions vers Dieu, en sorte que nous vivions dans l’éternité avec Dieu sans fin. » (La Saga d’Êlie , traduite à la fin de Uédition d'Élie de Saint- GiUe> par G. Raynaud, pp. 180, 181.)

1. Élie de Saint-Gille, éd. G. Raynaud, p. 90. Cf. Vivien VAmaehour de Monbranc, Bibl. de Montpellier, H, 247, f° 178, r°; Girars de Viane, éd. P. Tarbé, p, 181; Doon de Mdience, éd. Pey, p. 346; Gaufrey, éd. Guessard et Chabaille, p. 322; Aliscans, éd. Jonckbloet, p. 154. v. 8423 et ss., etc., etc. — 2. Il n’y a plus d’autre fin de chanson à signaler si ce n’est Yenvoi du poème à un Mécène, à une protectrice. Cf. les Enfances Ogier, éd. Scheler, v. 8226-8229 : « Ce livre vueil la Royne envoyer— Marie, cui Jhesus vueille adrecier — De ce chemin tenir sans forvoyer. — Ci explicit. Diex le vueille octroyer; Amen. »>

qu’il n’ait affaire à un auditoire déjà sceptique et gouailleur... ou qui se soit endormi.

Mais non : voici qu’on l’applaudit bruyamment ; voici qu’on lui fait de nouveaux présents; voici enfin que tous ces barons et toutes ces dames (qui ont eu le rare courage de se taire si longtemps) commentent, expliquent, admirent le roman qu’ils viennent d’entendre.

La séance épique est achevée.

Fin de la séance épique.

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