LES VOYAGES DE L’ÉPOPÉE FRANÇAISE. - I. EN ALLEMAGNE
Nature voyageuse de l’Epopée en général,
L’Epopée est une voyageuse, et qui marche vite. A n’étudier que les apparences , on pourrait croire qu’une chanson lyrique, une chanson de guerre ou d’amour, leste et brève, alerte et vive, serait de nature à faire aisément plus de chemin qu’un poème de quelques milliers de vers. 11 n’en est rien, et les poèmes homériques, pour ne parler que de ceux-là, en fournissent une preuve qu’aucun juge ne récusera. Avec quelle étonnante rapidité ne les a-t-on pas vus faire autrefois le tour de tout le monde antique? Quel magnifique itinéraire, quelle vélocité, quels triomphes!
Il ne faut pas s’étonner de ces heureux voyages de l’Epopée à travers tant de pays qui diffèrent souvent d’origine, de religion, de langue. La Chanson lyrique, qui devient si facilement populaire, a d’autant plus de succès qu’elle est plus narrative; mais l’Epopée,
elle, l’Epopée est essentiellement narrative, et c’est pour des récits, comme on le sait, que se passionnent les peuples primitifs et les enfants. De là tant de conquêtes.
et, en particulier « Dès le xii° siècle l’Épopée française était populaire
de
l’Epopée française dans une grande partie de l’Europe; » mais elle a dû surtout cette admirable popularité au merveilleux
développement de la langue qui lui servait de véhi- 1 part- «•
,A J 1 CHAP.. XXIII
cule. Etant donnée la belle universalité de notre par- -
1er, la même fortune fut réservée à la poésie qui avait fait un si bon usage d’un langage si populaire. Il y eut un temps, au xni° siècle, où la Méditerranée fut vraiment un lac français, et où le prétendu empire « latin » de Constantinople méritait en réalité le nom d’Empire français. Notre langue a été le puissant moteur de
notre Epopée.
Cette Epopée, une fois lancée dans le monde occicidental, n’a pas cessé, durant quatre ou cinq cents ans, d’en parcourir toutes les régions et de faire en chacune d’elles une halte plus ou moins prospère, plus ou moins longue. On ne l’a pas vue seulement chez les nations romanes , dont le parler ressemblait au sien; mais chez les peuples germaniques et chez ces Scandinaves eux-mêmes, auprès desquels un Français pouvait dire : Barbarus hic ego sum quia non intelligor illis. Notre épopée, d’ailleurs, est la seule qui ait ainsi battu tous les chemins du moyen âge et qui se soit, pour ainsi dire, imposée victorieusement à l’hospitalité de toutes les nations. On ne lui retirera pas, on ne saurait lui retirer cette gloire.
Ces voyages de notre épopée nationale, nous nous proposons de les raconter ici en quelques pages, que nous souhaiterions vivantes et claires 4.
l.Dans les Notices bibliographiques et historiques dont nous avons pris soin d’accompagner le résumé de chacune de nos chansons (tomes III et IV), nous avons réservé une place notable à l’histoire de leur « diffusion à l’étranger ». C’est là que nous donnons, par le menu, toutes les indications bibliographiques et historiques qui, de près ou de loin, se rapportent à cette étonnante et universelle diffusion. Les chapitres suivants ne sont qu’une vue d’ensemble, une synthèse; mais nos lecteurs savent où ils trouveront l’analyse et le détail. Quelques répétitions, parfois, ont été rigoureusement nécessaires : on voudra bien les excuser et les comprendre.
t PART. LIVR. II.
Plan
des chapitres qui vont suivre.
Voyages
de
l’Epopée française en
Allemagne.
Notre plan sera des plus simples.
Après avoir indiqué nettement quels ont été les caractères généraux dè la diffusion de notre épopée dans tel ou tel pays — Allemagne, Norvège ou Italie, Néerlande, Danemark ou Espagne, — nous nous attacherons seulement aux deux ou trois grandes légendes épiques, venues de France, qui ont reçu chez ce peuple Eaccueil le plus enthousiaste et y ont conquis le succès le plus durable. Nous ne ferons guère qu’énumérer ceux de nos autres poèmes qui ont été connus ou imités làbas; mais nous chercherons surtout à mettre en lumière la forme artistique que nos chansons de geste ont revêtue dans chacune de ces langues et de ces littératures lontaines, les déformations qu’elles y ont subies, la couleur qu elles y ont prise.
Nations germaniques, nations Scandinaves, nations romanes : tels sont les trois groupes que nous aurons lieu d’étudier successivement ; telle sera aussi la division de toute cette partie de notre livre h
Que l’épopée française ait été accueillie en Allemagne, que des héros français y aient été l’objet d’une sorte d’engouement et de faveur littéraires, et que Charlemagne lui-même n’ait guères été revêtu, dans la poésie germanique, que d’une gloire et d’une auréole d’origine certainement française , le cas peut sembler surprenant; mais il est des plus naturels.
Charlemagne, à coup sûr, est un tudesque; mais où en était l’Allemagne quand ce grand homme mourut « enveloppé d’un des plus magnifiques linceuls que la
1. Le groupe germanique est représenté par l’Allemagne, la Néerlande et (en partie du moins) par l’Angleterre. De là les titres des trois chapitres qu’on va lire.
I TART. LJVR. II.
GHAP. XXIII.