‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 39 sur 217 · I. EN ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

I. EN ALLEMAGNE

romans, et je ne sais rien de plus grand, de plus touchant, de plus sublime que Roland mourant en conquérant sur le sommet d’un mont pyrénéen, si ce n’est Guillaume faisant faire à Vivien mourant sa première communion sur ce champ de bataille d’Aliscans qui est tout couvert de cadavres chrétiens...

Le Ruolandes Liet a été écrit durant le second tiers du xiic siècle — on n’est encore arrivé à rien de plus précis — par un prêtre allemand du nom de Chunrat (Conrad), qui vivait en Bavière ou en Souabe \ C’est une œuvre loyale et dont l’auteur n’hésite pas à déclarer la source. Il avoue, en toute sincérité, que l’original de son poème est français 2 ; mais il a eu la malheureuse idée de le traduire tout d’abord en latin. C’était sans doute pour se faciliter la tâche fort ardue de le rendre en allemand ; mais le procédé est regrettable, et cette traduction latine a fait perdre à l’original toute la vivacité de sa couleur. Les poèmes primitifs sont religieux, mais non pas pieux, et les vrais épiques ne sont jamais des théologiens. « Le latin, au contraire, prête à la religiosité, et un clerc, faisant passer en latin notre vieille chanson, devait, de toute nécessité, lui donner je ne sais quelle tournure mystique. C’est, en effet, ce qui arriva. » Au reste, on ne pouvait demander à un curé allemand de comprendre l’esprit, à la fois si guerrier et si français, de notre Roland du xi° siècle. Est-ce qu’un

I PART. LTVR. II.

Le

Ruolandes Liet.

1. Le Ruolandes Liet a été publié en 1838, par W. Grimm et en 1874 par K. Bartsch. Cf. Literarisches Centralblatt, n° 20 de l’année 1874 et surtout : Das Rolandslied des Pfaffeîi Konrad, seine poetische Technik im Verhæltniss zur Franzosischen Chanson de Roland, von Wolfgang- Golther, München, Straub, in-8°, 48 pp. La thèse soutenue par W. Golther est que l’introduction du Ruolandes Liet (dont on ne trouve l’original dans aucun de nos poèmes) a été empruntée à une chanson française qui est aujourd’hui perdue. V. Romania, 1886, p. 641, — 2, C’était une version différente de celle d’Oxford.

i part. uvr. ». clerc était en état de se passionner pour ces beaux

CHAP. xxm. A A

- coups d’épée qui tranchaient à la fois le cheval

et le cavalier? Est-ce qu’un Bavarois pouvait s’enamourer de « France la belle » et donner l’accent de l’enthousiasme à ce vers dont tout Français devrait faire sa devise : « Tere de France, mult estes duh pais ? » Il ne faut donc pas s’étonner à l’excès si, dans l’œuvre honnête du bon prêtre Conrad, notre Roland, qui était un cri de guerre, est devenu un cantique l.

Malgré tout, le succès dut être grand. Le Ruolandes Liet n’était, il est vrai, que de la lave quelque peu refroidie, mais qui avait cependant conservé quelque chaleur avec quelque mouvement. Puis, cette figure de Roland est si grande, si haute, si passionnante que le curé Conrad n’avait pu l’amoindrir en la transformant. L’Allemagne, d’ailleurs, était traversée par d’autres courants poétiques, et la légende de Charlemagne y était certainement connue d’un grand nombre de barons et de clercs. Les vers de Conrad, qui avaient un certain nombre de lecteurs, finirent bientôt par sembler un peu archaïques, et le besoin d’un remaniement se fit sentir. Il se trouva, à point nommé, un poète ou, tout au moins, un versificateur de bonne volonté pour donner satisfaction à un désir aussi légi-

1. « Le trait le plus remarquable de Conrad est la modification qu’il a fait subir au poème français. Celui-ci portait déjà l'empreinte d’une dévotion guerrière qui faisait croire aux héros qu’ils gagnaient le ciel en mourant; mais ce sentiment n’était pas le seul mobile de leurs actions : ils étaient poussés par l’amour de la patrie {Roland, v. 1090, 1695 et ss.), de l’Empereur leur seigneur (v. 1117, 1128, etc.), de leur famille (v. 1076) et surtout de la gloire : « Male cançun n’en deit estre cantée. » Tout cela est effacé dans le poème de Conrad pour faire place à la seule piété et au désir du martyre. » (G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, pp. 121,122. Cf. Chanson de Roland, lre édit. L. G. tome I, p. 121.) Plus loin, dans notre tome III (p. 568) nous avons placé en regard l’un de l’autre l’épisode du cor, d’après le Ruolandes I*iet (tradipar G. Paria) et le môme épisode d’après le texte d’Oxïord

Page 1