‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 40 sur 217 · I. EN ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

I. EN ALLEMAGNE

time. On ne le connaît que sous le nom de S tricher qui précisément signifie « le rapsode » ou « l’arrangeur ». Il donna à son œuvre un titre nouveau, Karl , et Y édita vers fan 1225 ou 1230. C’était moins de cent ans après l’apparition du Ruolandes Liet, et le remaniement fît bientôt oublier l’original.

Un remaniement ne saurait être épique, alors même que son modèle le serait. Je comprends les excellentes observations que l’œuvre du Stricker a suggérées à Bartsch. J’admets avec lui que « le remaniement au xiiic siècle d’un poème du xnc présente mille difficultés dont le remanieur ne saurait toujours triompher, et que ce remaniement doit être regardé comme une traduction d’une langue dans une autre » ; j’ajouterai même, avec Bartsch, « qu’au lieu de la peinture chaude et vivante de Conrad, nous n’avons affaire, dans le Karl, qu’à un pâle reflet1». Mais surtout, et je ne saurais trop insister sur ce point, ce n’est plus là, et ce ne peut plus être de l’épopée. C’est en vain que, pour donner plus d’étendue à son récit, le Stricker a fait précéder son « Boncevaux » d’un récit des malheurs de Berte, des enfances de Charles 2. L’œuvre n’est qu’un travail de patience, une compilation, un document.

1. Karl, Introduction, p. xly, citée par G. Paris, Histoire poétique cle Charlemagne , p. 124. Il y a cependant chez le Stricker des traits « qui lui appartiennent en propre et qui sont positivement allemands : telle est la mention plusieurs fois répétée et touj ours élogieuse du duc Gerold de Souabe et des privilèges que l’Empereur accorde aux Souabes ». (Id., ibid.)— 2. Cf. un article de G. Paris dans la Romania de 1882, p. llOetss. L’auteur donne en note (pp. 111, 112) une traduction « abrégée » de tout le passage du Karl qui contient l’histoire de Berte et de la jeunesse de Charles. Il y a là plus d’un trait curieux : « Pépin, en mourant, laissa deux enfants, une fille qui s’appelait Gertrut et un fils qui était nommé Charles... Si Charles ne périt pas lui-même quand son père mourut, ce fut Dieu qui l’en garda. Du côté de son père, il avait trois frères d’âge d’hommes : deux étaient chevaliers; le troisième était clerc et devint le pape Léon. Wineman et Rapo>t, les deux autres, résolurent d’ôter la vie à Charles afin d’avoir sa terre : ils jurèrent sa mort, et douze seigneurs avec euxs Ce conseil meurtrier

Le Karl du « Stricker ».

Wolfram d’Eschenbach et le

Willehalm.

Mais voici venir un véritable poète et qui, s’il n’est pas populairement épique, nous consolera au moins des médiocrités du Karl ; voici venir Wolfram d’Eschenbach et son Willehalm \

C’est une belle et curieuse figure que celle de ce Wolfram que Frédéric de Schlegel a appelé, non sans quelque exagération, « le plus grand poète que l’Allemagne ait jamais produit ». Il était de race noble, et la seigneurie d’Eschenbach, comme nous le verrons ailleurs, est dans la Nordgau, à quelques lieues de Nuremberg; mais, étant cadet, il fut pauvre autant qu’il était noble, et même davantage ; et on le vit, comme nos jongleurs et ménestrels, comme la plupart des minne.singers, errer longtemps de cour en cour, de château en château. Son âme, cependant, était demeurée hère, et il attachait beaucoup moins de prix à son renom de poète qu’à son épée de chevalier. Il ne rêvait que de batailles, et était d’une nature emportée, parfois terrible. On put s’en convaincre à ce fameux tournoi poétique de la Wartburg, en 1207, dont nous aurons lieu de parler plus loin et que Maurice de Swind a peint d’une façon si magistrale au château de la Wartburg, dans la salle des poètes. « Choisi pour juge du combat, l’ardeur de Wolfram l’entraîna dans la lutte; d’arbitre, il devint combat-

fut surpris par un comte qui avait élevé l’enfant : c’était le comte Tibaut de Troyes, et il s’occupa de le sauver, etc. » G. Paris ajoute : « J’ai cru jadis que le Stricker et l’auteur de la Chronique de Weihenstephan avaient puisé ici à une même source. Cette appréciation me parait aujourd’hui erronée. L'auteur de la Chronique n’a eu d’autre source écrite que le poème du Stricker. Quant au récit du Stricker, je pense encore qu’il ne représente aucune version française réelle, mais qu’il a lui-même pour source un récit oral imparfaitement retenu. » {Ibid, pp. 112 et 113.)

1. Avant le Willehalm, on ne peut guère signaler (et encore sans aucune certitude) que les fragments d’un Gwillalm mit der hurzen Nase qui ont été publiés par M. Roth (Cf. notre t, IV, p. 46).

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