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CHAPITRE XVIII

SUITE DU PRÉCÉDENT. — JONGLEURS CLERCS, AUTEURS ET ÉDITEURS. — JONGLEURS A POSTE FIXE ET JONGLEURS AMBULANTS.

Il PART. UVR. II, CHAP. XVIII.

Etude détaillée sur les

diverses classes de jongleurs énumérées plus haut.

1° Les jongleurs clercs.

Qu’il y ait eu des jongleurs clercs, on ne le saurait contester ; mais il convient tout d’abord de s’entendre sur le sens très élastique de ce mot « clerc ». Ce terme, un peu vague, dont on a tant abusé et sur lequel on a tant disputé, ne s’est vraiment appliqué, en beaucoup de cas, qu’aux simples tonsurés, lesquels étaient en droit de réclamer les privilèges et les droits de l’état ecclésiastique. « Le concile de Trente comprend sous le nom de clerc quiconque a la tonsure, porte l’habit ecclésiastique et se distingue par là des laïques, sans qu’on ait d’ailleurs égard à ce qu’il soit ou non ordonné b » Rien n’est plus net, et l’ôn comprend dès lors ces fameux clercs mariés du moyen âge, lesquels n’avaient même pas reçu les ordres mineurs. Il en fut ainsi, — on le peut présumer — de nos jongleurs « cléricaux »; mais on en vit alors de deux sortes: les bons et les mauvais. Nous avons déjà eu l’occasion de parler des premiers et de les montrer parcourant les villes et les campagnes, et y chan-

1. Session XXIII, c. vi, Dereform. Cf. l’article « Clerc », de Permaneder,dans le Dictionnaire encyclopédique de la théologie catholique, des docteurs Wetzer et Welte, trad. Goschler, IV, p. 446.

tant ces complaintes exquises de la Passion et de saint 11 "•

Léger, et cette belle chanson de geste consacrée à -

saint Alexis, qui sont les premiers monuments de notre poésie nationale. Où est la nation moderne qui pourrait opposer ses premiers chants aux nôtres? Où est le peuple qui a eu d’aussi nobles commencements poétiques et dont les premiers bégaiements ont été animés d’un aussi vif amour pour le Christ et son Église? Ce beau mouvement ne s’est pas allenti autant qu’on le pourrait croire, et je me persuade que, depuis le xie siècle, il y a encore eu de ces chanteurs-clercs qui ont fait entendre des complaintes pieuses ou de petites chansons de geste religieuses comme le Saint Alexis. Est ce qu’on me fera croire, par exemple, que l’admirable Vie de saint Thomas de Cantorbery soit uniquement restée sur le parchemin froid et n’ait pas été chaudement interprétée par des clercs ambulants qui faisaient bondir tous les cœurs en racontant la mort sublime de ce

grand défenseur de la liberté de l’Eglise? Je ne sais pas si les vers spirituels et charmants , si les contes pieux de Gautier de Coincy, si ces petits chefs-d’œuvre de belle humeur et de bon style, ont eu formellement le même honneur; mais vraiment ils le méritaient cent fois', et je serais surpris qu’une œuvre aussi française n’eût pas eu ce succès en France. L’Anonyme de Laon nous raconte, en revanche, une histoire qui n’est peut-être qu’un conte.

Donc, il y avait une fois un usurier, du nom de Vaudois. C’était à Lyon, en 1173, et ce financier sans scrupules s’était scandaleusement enrichi. Or, un dimanche, comme il passait sur une place publique, il vit une grande foule qui s’était groupée autour d’un jongleur. Il s’approche, il écoute, il

11 cHAP.Ïvm.11' entend. C’était la Vie de saint Alexis que l’on chantait: il emmène chez lui le jongleur, lui fait répéter sa chanson, est soudain frappé de repentir et donne aussitôt tous ses biens aux pauvres. Puis, il fonde une sorte de Congrégation religieuse, fait en 1178 le voyage de Rome et est reçu en audience par le Pape qui l’embrasse comme un frère et le félicite d’avoir fait le très noble vœu de pauvreté: « Seulement, « lui dit le Souveraain Pontife, je vous défends à « vous et aux vôtres de vous livrer à la prédication « sans la permission des prêtres. » Les disciples de Vaudois obéirent d’abord à l’ordre du Pape, mais ne tardèrent pas à l’enfreindre. De là la grande hérésie vaudoise b Le jongleur qui avait converti ce Yaudois était-il un clerc? Je ne saurais l’affirmer; mais, à coup sûr, il était le continuateur des clercs ambulants qui avaient naguère chanté la Passion et le Saint Léger.

Quelque probable que soit l’existence de ces honnêtes jongleurs qui auraient eu le caractère de la cléricature, il faut bien avouer qu’elle reste encore à l’état de conjecture. L’hypothèse est des plus plausibles ; mais, enfin, c’est une hypothèse. Les textes concluants, les textes irrécusables font défaut. 11 n’en va pas de même pour ces clercs dépravés qui, notamment aux xiie et xiii0 siècles, ont été de véritables jongleurs, mais dangereux, mais sceptiques, mais condamnables et condamnés. Il est trop vrai que la France, l’Angle-

l.Anonymus Lauclunensis, Monumenta Germanise historien, Scriptores, t. XXVI, pp. 447-449. Cf. dans les Acta Sanctorum aprilis (1, p. 672), cet épisode de la vie de saint Aybert : « Cum esset juvenis et laïeus in domo patris sui, et sanctitatis, ut dictum est, amator, forte quadam die audivit mimum cantando referentem vitam et conversionem sancti Theobaldi et asperitatem vitæ ejus, etc. » Ce mime, assurément, n’était pas un clerc; mais, sans doute, un imitateur ou un élève des anciens clercs chantants.

terre et l’Allemagne ont été alors envahis par tout un 11 mauvais petit peuple de clercs erratiques, qui chan- — taient en latin de détestables petits poèmes où la cour de Rome et les moines étaient vilipendés, calomniés, traînés dans la boue. Ces bouffons avaient du succès près de tous ceux que le Pape gênait, et l’on riait toujours d’un mauvais rire quand ils accusaient de cupidité tous les clercs de leur temps (eux exceptés) et qu’ils leur faisaient chanter Y evangelium secundum marcas argenti. Il faudrait citer ici tous les Carmina Burana et toutes les satires empoisonnées qui ont été plus ou moins légitimement attribuées à Gautier Map. Ces petits Juvénals de rencontre étaient bien des clercs , et ils ont été flétris, comme tels , dans un acte officiel de la Papauté qui est entré dans le recueil des Décrétales : Clerici qui, clericalis ordinis dignitati non modicum detralientes ,se joculatores seu goliardos faciunt... careant omni privilegio clericali 4. Cette constitution de Boniface VIII est confirmée en 1 310 par le second concile de Salzbourg dans le canon De clericis joculatorïbus 2 et complétée, en 1440, par le concile de Freisingen qui assimile une fois de plus, et d’une façon très nette, les goliards aux mimes et aux jongleurs : « Statuimus ne clerici mimis, joculatorïbus, histrionïbus , buffonibus, galliardis, largiantur 1 2 3. » Ils

1. Sexti Decretalmm liber 111, tit. 1, cap. i (de’Boniface VIII). Il y a dans le texte pontifical certaines dispositions faciles à comprendre: «Si per annum artem illam ignominiosam exercuerint, ispo jure ; si autem tempore breviori et, tertio moniti, non resipuerint...» = Dès le xe siècle, les clerici ribaldi , maxime qui vulgo dicuntur de familia Goliæ, avaient été condamnés et flétris dans les Constitutions de Gautier, archevêque de Sens (f 923) V. Labbe, Concilia , IX, 578. Etc. —

2. « Item, juxta constitutionem domini Bonifacii quæ est talis : Clerici qui clericalis, etc., (c'est l’acte dont il a été question ci-dessus)

monemus, liujus approbatione Concilii, omnes et singulos taies, ut talem habituai et vitam non assumant, et assumptam deponant infra très menses, quorum unum pro primo, alterum pro secundo et tertium pro tertio termino et peremptorio assignarnus, etc. » — 3. Labbe, XIII, 1286.

11 chaÏ'. xvm. vivaient donc encore, ces mécontents, ces révoltés, ils

- vivaient en 1440. Ils avaient la vie dure.

N’étaient-ce pas encore ces méchants clercs qui, avec des plaisanteries de très gros sel, chantaient des pièces farcies, telles que le « Credo de l’ivrogne » et vingt autres du même crû? Faut-il les rendre responsables de la propagation de ces insanités : Les Miracles de saint Tortu ou les Miracles de saint Oison, frere de saint Gourdin l, qui excitaient alors et exciteraient encore aujourd’hui un gros rire épais et bête? Je n’ose les en accuser; mais voici certainement un jongleur qui était clerc, ou un clerc qui était jongleur. C’est ce singulier personnage qui nous a légué en vers le récit de ses infortunes, lesquelles n’ont véritablement rien de touchant. Il avait perdu tout son argent au jeu de tremerel, et se vit obligé, pour vivre, de vendre successivement tous ses livres : « C’est ainsi, dit-il, que j’ai laissé ma Patenotre à Soissons et mon Credo à Laon; mes Sept psaumes à Tournai, mes Quinze psaumes à Cambrai, mon Psautier à Besançon et mon Calendrier à Dijon. Comme je m’en revenais par Pontarlier, j’y vendis ma Litanie et je me débarrassai de mon Missel dans la ville où l'on fait le sel 2. Enfin, j’ai abandonné mon Antiphonaire à Montpellier, et, à Dun-le-Château, mon Légendier et mon Graduel 3 ». C’est assurément là, comme il est facile de s’en convaincre, la bibliothèque d’un clerc, mais d’un mauvais clerc, qui était à la fois joueur et ivrogne. Il ne connaissait certes pas ces beaux vers de Gautier de Coincy, qui s’appliquent aux jongleurs comme aux poètes et sont tout parfumés d’une

1. V. Histoire littéraire, XXIII, 494, 495; Dinaux, Trouvères artésiens, pp. 257-259, etc. — 2. Salins. — 3. Méon, Nouveau Recueil, I, pp. 404- 406. Cf. Histoire littéraire, XXIII, p. 99.

exquise dévotion à la Vierge : « Je ne truis pas pour avoir robe, — Je ne truis mie por avoir, — Mais por l’amour la bele avoir — Qui n’a compaigne ne pareille — A sa biauté l. » Ce Gautier là était un bon clerc, et qui ne vendait pas ses livres.

Il PART. LIVR. 1t.

« On a souvent voulu distinguer entre les trouveurs 2° Jongleurs et les jongleurs », et l’on y a eu quelque peine. C’est ou « trouveurs ». qu’en effet, beaucoup de jongleurs ont été fort naturellement tentés de trouver, e t qu’ils ont réellement trouvé. Le fait n’est que trop facile à comprendre, et nous avons connu, en notre siècle, plus d’un comédien qui n’a pas su résister à la même tentation.

Sans parler ici du texte de la Chronique de Novalèse, dont il faut toujours se méfier et où l’on voit un jongleur lombard qui, devant Charlemagne, en 794, vient chanter une cantiuncida composée par lui 2, les documents provençaux sont ici d’une précision qui ne laisse rien à désirer. Ce fameux Daurel, ce type incomparable du parfait jongleur, il est habile à vieller, à jouer de la harpe; il s’entend à dire des chansons ; mais il sait aussi en composer 3 et son cher Bétonnet, son élève, tient de lui le même talent :

Quan ac set ans, Beto sap gen violar — E cansos dire, de si mezis trobar 4. Encore ici, les Biographies des troubadours sont une précieuse ressource. A toutes

1. Le même Gautier de Coincy dit encore : « Je ne truis pas por avoir pris, — Ne por robes, ne por avoir, — Mais pour l’amour la Dame avoir — Qui tost revest les âmes nues — Et ses amans enporte es nues. » —

2. Chronicon Novaliciense. (Muratori, Scriptores rerum italicarum,

II, pars II, lib. I,cap. x. p. 717.) Cette œuvre, écrite au milieu du xie siè¬

cle, est toute remplie de fables, et il y a d’autant plus lieu de n’avoir ici aucune confiance que le fait dont il s’agit remonte, ou est censé remonter, à l’année 794. — 3. « Senlior, Daurel ay nom , e say motz gen arpier — E tocar vihola e ricamen trobier » ( Laurel et Béton, éd. Paul Meyer, p. 4, vers 84, 85. Cf. 1943.) — 4. Ibid., p. 48, v. 1419-1420.

" pr, xvm. "* leurs pages, on trouve ces deux mots accouplés, en parlant de quelque jongleur plus ou moins célèbre : Cantet e trobet. C’est ainsi que Perdigon fo joglar e sa b trop ben violar e trobar e cantar 1 ; c’est ainsi qu’Aimeri de Sarlat fetz sejoglars e venc trobaire 2 ; c’est encore ainsi qu’Albertet Cailla si fo joglar s... e fes una bona canson 3. Ce sont là des faits irrécusables et qui ne sauraient passer pour exceptionnels ; mais enfin la distinction entre auteur et acteur ne pouvait disparaître et ne disparut pas. Certain jour, Gui d’Uissel et ses frères, avec leur cousin, fondèrent une association fort intelligente et où chacun eut son rôle. Gui composait les «bonnes chansons», Elie, les «bonnes tensons », et Ebles les mauvaises : Pierre, lui, chantait tout ce qu'ils composaient4. Voilà bien le jongleur réduit à sa vraie fonction, et ce cas était le plus fréquent. Les troubadours avaient à leurs gages de ces jongleurs qui chantaient leur répertoire, et c’est de la sorte qu’Albert de Sisteron 5 se tourne vers son jongleur en un de ses sirventes et lui dit : Peirols, violatz e ehantatz cointament — De ma chanso los motz e l’so legier. Au nord, même mélange à constater, mais aussi même distinction à établir. L’auteur d'Ogier, de ce poème héroïque et superbe, fut à la fois un gentilhomme et un jongleur : « Raimbers le fist à l’aduré courage, — Jouglere fu 6 ». La plus ancienne œuvre historique « écrite en français sur des

1. Raynouard : Choix de poésies originales des troubadours, t. V, p. 278 — 2. Ibid., p. 13. — 3. Ibid., p. 14. Il y a d’autres textes de même ordre, qu'il est superflu de citer. — 4. « Gui d’Uissel,... e Y siei traire e son cosi, si ero senhor d’Ussel... E Pus de ses fraires avia nom ’n Ebles e l'autre en Peire e T cosin avia nom ’n Elias. En Gui si trobava bonas cansos, en Elias bonas tensos, en Ebles las malas tensos, e’n Peire cantava tôt quant els trobavan. » {Ibid., p. 175.) — 5. Ibid., p. 15. Cf. Lavoix, 1. c. p. 368. — 6. « Joug-lere fu, si vesqui son eage; — Gentishons fu et trestout son lignage; — Mainte chanson list il de grànt barnage. »

faits contemporains qui soit parvenue jusqu’à nous », 11 JJ”; c’est V Histoire cle la guerre sainte , en douze millevers octosylabiques, dont Fauteur, Ambroise, paraît avoir été un jongleur1. Le Moniage Renoart, cette sorte de grosse farce héroïque, est l’œuvre de Guillaume de Bapaume qui s’est fait détester de tous les jongleurs, « parce qu’il les a tous dépassés » 2. Pour les chants lyriques, le cumul est souvent le même, et Jean de Condé s’écrie quelque part : « Si sui des me- « nestrex le conte ; — Car biaus mos trueve et les « reconte » 3. On pourrait trop aisément multiplier de telles citations, et il vaut mieux conclure en disant que le plus grand nombre des jongleurs se sont borné à chanter les œuvres des trouvères; mais que, parmi ces chanteurs, il en fut plus d’un, au midi comme au nord, qui voulut et qui sut composer lui-même4 .

1. « La troisième croisade nous a laissé une œuvre considérable qui est (sauf quelques œuvres anglo-normandes) le plus ancien écrit historique sur des faits contemporains qui soit parvenu jusqu’à nous.

C’est Y Histoire de la guerre sainte en douze mille vers octosyllabes, par Ambroise, qui parait avoir été un jongleur plutôt qu’un combattant et qui, né dans une des possessions continentales des rois d’Angleterre, était attaché à Richard Cœur-de-Lion , et raconte les événements en se plaçant toujours à son point de vue ». (G. Paris, La Littérature française au moyen âge, p. 126.) — 2. « Or, les vos a Guillaume restorez, — Cil de Batpaumes qui tant est bien usez — De chançons fere et de vers acesmez, — Por quoi l’ont pris maint jogleor en liez — Qu’il les avoit de bien fere passez. » ( Moniage Renoart ,

Bibl. nat. fr. 368, f« 258 v°.) — 3. Jean de Condé, LXVI, v. 247. Cf. Les trois aveugles de Compiègne : « On tient le menestrel à sage — Qui met à trouver son usage — De faire biaus dis et biaus contes —

Qu’on dit devant ducs, devant contes » (De la Rue, I, p. 204). Y. aussi ce texte très précis, cité par Th. Wright en ses La, tin stories (p. 127) d’après un manuscrit du British Muséum : « Mimus quidam optimus fuisse fertur, dictorum elegantium et rithmorum pulclirorum inventor. » Etc., etc. — 4. Nous ne pouvons qu’effleurer en passant la question de la composition musicale. M. Henry Lavoix, dans sa Musique au siècle de saint Louis, estime, avec raison, qu’il y avait des « paroliers » qui composaient la musique de leurs chansons, et qu’il y en avait d’autres, au contraire, qui se servaient d’une musique préexistante et ajustaient leurs vers sur des airs connus (h c., pp. 369, 370). Dans l’un et dans l'autre de ces deux groupes, il devait y avoir des jongleurs.

Il PART. LIVR. tî.

Un jongleur qui devenait trouvère, c’était de l’avan- • cernent.

3° Jongleurs Les jongleurs ne s’en tinrent pas là, et se firent éditeurs. « Une chanson de geste était une propriété, qu’on exploitait comme on peut le faire aujourd’hui d’un drame ou d’un opéra. Si l’auteur était lui-même jongleur, il faisait sa tournée en chantant son œuvre et se gardait d’en donner copie à ses concurrents. Sinon, il en tirait parti, soit en l’apprenant à des jongleurs qui lui payaient des honoraires, soit en en vendant des copies. » Nous avons longuement insisté là-dessus 1 et n’y voulons pas revenir. Il importe seulement de rappeler les vers si précieux qui se

lisent au début de la chanson de Doon de Nanteuil :

« Huon de Villenoeve l’a molt estroit gardée; — N’en volt prendre cheval ne la mule afeltrée, — Peliçon vair ne gris, mantel, chape forrée, — Ne de buens paresis une grant henepée. — Or en ait-il maugrez, qu’ele li est emblée 2. » Chose curieuse, ces vers, ces mêmes vers, ou, du moins, des vers à peu près semblables, se retrouvent au début de la Destruction de Rome : « Ch il ki la canchon fist l’a longuement gardée, — Ains n’en vout prendre avoir, voire nulle darrée, — Ne mul ne palefroi, mantel, chape fourrée 3. » Donc, les jongleurs exploitaient les œuvres littéraires; mais leurs bons petits confrères leur faisaient souvent subir les douleurs d’un plagiat plus ou moins effronté : on leur emblait leur chan-

1. V. notre tome I, pp. 214-218. Cf. Romania, 1875, pp. 471-472. —

2. Nous avions à tort, comme tous nos devanciers, attribué ce texte

à un Renaut deMontauban. C’est M.Paul Meyer ( Romania , 1884, pp. 12, 13) qui a restitué la véritable attribution, et c’est également lui qui a le premier indiqué la ccnnexité de ces vers avec le début de la Destruction de Rome. — 3. Romania, 1873, p. 6. Texte corrigé par P. Meyer.

son1. Aussi se mettaient-ils en garde, et le posses- 1 PCAHRATP> seur de Gccydon s’écrie-t-il, non sans une certaine fierté de propriétaire satisfait : « Mais je la sçay dès le « commencement — Jusqu’à la fin : car j’en ai le « rommant. » Les jongleurs, en outre, en arrivèrent par la force des choses à être un jour de véritables entrepreneurs de fêtes, comme il y a aujourd’hui des entrepreneurs de noces et festins. En 1320, il est attribué douze livres à Robin de Cavron et à Touset, ménétriers du roi, pour être par eux distribuées aux nombreux ménestrels qui ont été aux noces de Robert de Saint-Venant et de Roberte deMoreul 2. Mais, pour en revenir au jongleur-éditeur, c’est en Italie qu’il s’est surtout épanoui, et il faut lire ici Pétrarque pour achever d’être édifié. L’auteur de tant de lettres charmantes accuse légitimement les jongleurs de son temps « d’avoir plus de mémoire que d’invention, et plus d’effronterie que de mémoire ». Voilà un exorde qui promet, mais il faut écouter la suite : « Gomme ils ne vivent qu’aux dépens des autres, ils apprennent par cœur des vers en langue vulgaire et s’en vont les débiter chez les grands et chez les riches dont ils reçoivent en retour de l’argent, des habits, des présents.

Il y a des auteurs qui leur vendent leurs vers ; mais il y en a d’autres qui les leur donnent. » C’est ici que Pétrarque aborde, avec son esprit ordinaire, l’exposé de certains faits qui lui sont personnels : « Ces gens-là me demandent encore de mes vers. Il est vrai qu’ils m’en demandent moins qu’autrefois, soit par égard pour mon âge, soit parce que le genre de mes travaux

1. « Après tout, il faut peut-être ne voir là qu'un simple artifice littéraire, et Huon de Villeneuve peut fort bien avoir rédigé luimême le prologue où il est représenté comme un jongleur peu scrupuleux ». ( Romania , 1884, p. 13.) — 2. Mahaut, comtesse cV Artois et de Bourgogne, par J.-M. Richard, p. 109.

i. faut. livr. ii. a changé. Cependant je me laisse encore fléchir quel-

CHAP. XVIII. 1 il J.

- quefoispar leur humilité ou par leur misère, et j ’emploie

alors quelques moments à leur procurer de quoi vivre. J’en ai vu qui, contents et vêtus de soie, revenaient chez moi pour me remercier. Fatigué un jour de leur importunité, je leur dis : « Que ne vous adressez-vous « à Boccace ? — Eh, oui ! me répondirent-ils ; mais « Boccace a brûlé tous ses vers, et il n’en veut plus « donner1. » Ne croirait-on pas entendre un dialogue entre libraires et auteurs, en l’an de grâce 1892?

4° jongleurs C’est une grosse affaire que la question du domi-

ambulants .

et jongleurs à Clle.

poste fixe.

Ménestrels toujours eu un contraste frappant, et même une véridesdseigneiirs, table opposition, entre la maison et la tente. Les ‘desTôques?5’ nomades, les bohèmes ne connaissent et ne connaîtront jamais que la tente... ou la maison des autres. Il en fut ainsi d’un très grand nombre de jongleurs au moyen âge, qui étaient ambulants par nécessité plutôt que par goût. Non hcibent certum domicilium , dit Thomas de Cabham en son P énitentiel, et il s’indigne vivement contre ces errants qui ne servent à rien icibas, si ce n’est, dit-il, « à engloutir et à dire du mal 2 ». Mais, à côté de ces vagi qui couchaient plus d’une fois à la belle étoile, il y avait des jongleurs qui semblaient d’un ordre supérieur, qui se gonflaient davantage et qui, à tout le moins, étaient plus assurés du lendemain. C’étaient ceux qui étaient attachés à la

l.Epistolæ seniles,V,3. Citée clans T Histoire littéraire, t. XXIII, pp. 94, 95. — 2. « Sunt etiam alii qui nihil operantur, sed criminose agunt, non habentes certum domicilium, sed sequuntur curias magnatum... et dicuntur taies scurræ yagi, quia ad nihil aliud utiles sunt nisi ad devorandum et maledicendum. » ( Pénitentiel de Thomas de Cabham, fin du xme siècle, Bibl. nat. lat. 3218, f° 32, v° et 3529a f° 40; cité par B. Hauréau, Notices et extraits de manuscrits, XXIV, pp. 284, 285.) — V. plus haut, p. 21, note 1, le texte in extenso.

Depuis les premiers temps du monde, il y a

personne des seigneurs et des rois Ils descendaient 1™RAT; 11 de ces anciens serviteurs du château, de ces ministri dont nous avons ailleurs esquissé l’histoire : ils faisaient partie de la maisnie, de la domesticité féodale.

Un de leurs noms est « famles 2 ». Assez tard, ils ont conservé ceux de « serviteurs 3 » et de « varlets de chambre 4 ». Ils étaient hébergés, nourris, choyés.

Il ne leur manquait guère qu’un peu plus de liberté, et ils n’avaient vraiment à se plaindre, comme le chien de la Fontaine, que du collier. « dont ils étaient attachés ». Encore n’était-il pas trop serré, ni trop rude.

Quand ils n’étaient pas nés au château et n’y continuaient pas les fonctions de leurs pères, les jongleurs à poste fixe (nous les appellerons désormais ménestrels ) étaient engagés par les seigneurs, à telles ou telles conditions spéciales qui étaient débattues de gré à gré. Donc, un jour, on annonce au seigneur l’arrivée d’un jongleur en son donjon : « Si vous le « désirez, dit celui-ci, je prendrai volontiers demeure « en votre château. » Le châtelain est encore jeune, et se plaît aux chansons de guerre ou d’amour : il accueille avec joie le nouveau venu, et le retient près de lui. Les choses vont leur train, et, quelques années ou quelques mois plus tard, quand l’engagement du ménestrel touche à son terme, le châ-

1. V.,dans Du Cange, le mot ministelli et, dans F. Godefroy, les articles consacrés à menestre et à menestrel. Ce dernier vocable luimème a eu le sens très net d’ouvrier, d’artisan, de serviteur. — 2. «Dont a li famles son chant plus haut levé. » ( Montage Guillaume, Bibl. nat., fr. 774, f° 191 v°.) « Adont commance li fanles à noter. »(ibicl., fr. 368, f° 263.) — 3. «Jehan le Blanc, de Bourricourt, povre jeune homme, menestrel de haulx instrumens et serviteur de nostre amé et féal le vicomte des Quesnes. » (Arch. nat., Trésor de Chartes, JJ, 142, n° 145.) — 4. « A Fedric, menestrel et varlet de chambre de monseigneur. » (Archives de la Côte-d’Or, B, 319. Compte de février 1370.) Ces derniers textes sont cités, comme type, entre cent autres.

1 PchYp. x^it.”' telain le congédie à regret et lui donne au départ « roncin et robe neuve » J. Il y avait de ces amuseurs qui étaient « continuelment » 2 au service d’un même seigneur ; il y avait de ces engagements qui duraient à tout le moins un fort long temps 3,et les seigneurs y prenaient goût. Même il arrivait que, malgré leur fortune quelque peu restreinte, certains châtelains, à l’imitation des grands seigneurs, entretenaient en même temps plusieurs ménestrels, au grand détriment de leur bourse 4, et il fallut parfois des lois somp-

1. « Et [Blondiaus] vint au chastel, et s’acointa dou chastelain de laienz, et dist qu’il estoit menestreus et moût voulentiers demour roit à lui, se il vouloit. Li chastelains estoit juenes chevaliers et jolis,

et dist quil le retenroit volentiers . Quand li chastelains vit qu’il

nou porroit retenir, si li otria le congié et li donna roncin et robe nueve. » (Récits d'un menestrel de Reims, édition Natalis de Wailly, p. 42.) — 2. « A Symonnet, menestrier... qui continuelment est ou service de Jehan, fils du duc de Bourgogne. » (Mandement du Duc donné le 4 avril 1375, avant Pâques. Arch. de la Côte-d’Or, B, 1445, f° 88, v°.) Etc., etc. — 3. « J’ai esté el’ servize du preu conte Gaifier; — En plusors leus avons esté por tornoier. » ( Garin de Montglane, Bibl. nat., fr. 24403, f° 8.) C’est un menestrel qui parle. Cf. Floovant, (v. 2027) où Maugalie, qui se fait passer pour jongleur, dit de même : « Juglaours sui mou bons... — Je ai lonTans servi un chevalier honeste, » etc., etc. Même constatation pour le midi : « Rambauz de Vaqueiras... estet longa saison cum lo princeps d’Aurenga, Guillem del’ Baus. » (Raynouard, 1. c. t. Y, p. 416.) Un certain nombre d’autres troubadours, qui étaient jongleurs, se trouvaient dans le même cas. — 4. C’est ce que fait Doon de la Roche dans le roman qui porte son nom : « Et jugleors plusours ot à sa cort tous tems; — Si leur donoit manteaulx et bliaus bés et gens» (Harl. 4404, f° 1). «Si sui des menestrex le conte. » (Jean de Condé, LXVI, v. 247, V. plus loin, p. 53, note 2, le texte de Jehan de Dammartin et Blonde d'Oxford.) Les textes historiques sont innombrables, et attestent que la mode d’avoir plusieurs ménestrels à son service a pris sans cesse un plus grand développement. On ne s’étonnera pas qu’un haut seigneur comme le comte d’Artois en eût à ses gages un nombre assez considérable au commencement du xive siècle. ( Mahaut , comtesse d’ Artois, par J.-M. Richard, pp. 107, 108). Même remarque pour les ducs de Bourgogne, les comtes de Lancastre et de Namur. {Ibid., p. 108), et, vers la fin du même siècle, pour les ducs de Berry, de Bar, de Bourgogne, pour les comtes de Flandre et de Foix, pour le grand Prieur de France, etc.) (Comptes des ducs de Bourgogne pour les années 1367, 1370, 1372, 1373, 1375 : Archives de la Côte-d’Or, B, 1430, f° 46, r° et 47 r° ; 1438, f° 52 r°, 48 v°, 46 v° ; 1445, f° 82 r° et 87 r°.) Mais des seigneurs moins puissants et moins riches ont aussi plusieurs ménestrels à leurs ordres : tels sont les seigneurs de Sully et de Fiennes,

tuaires pour les défendre contre eux-mêmes et les 1 préserver de ce luxe ruineux l. Ils ne s’y résignèrent qu’avec peine. Les chants de leurs ménestrels leur étaient devenus nécessaires. Ils les emmenaient dans leurs voyages et se faisaient endormir par eux 2 ; ils les employaient aussi pour amuser leurs enfants 3. Une familiarité, toujours déplacée et souvent périlleuse, se nouait d’elle-même entre les seigneurs et leurs ménestrels 4. Il est vrai que les barons ne payaient pas toujours fort régulièrement les appointements de leurs musiciens ou de leurs chanteurs, et que ceux-ci en étaient souvent réduits, comme Sganarelle à la tin de Don Juan , à crier sans profit : « Mes gages, mes gages, mes gages 5. » Mais, en général, le métier était bon.

Rien n’était plus recherché, on le conçoit, que d’être le ménestrel d’un roi, et il n’était pas de

et Jehan de Pouvoire signalés dans les comptes de Mahaut (1. c. p. 108); tels les sires de Laval et de Craon, et Olivier de Claquin, mentionnés également dans les Comptes des ducs de Bourgogne. (Archives de la Côte-d’Or, B, 1438, f° 20 r°; 1430, f° 47 r°; 1445, f°83v°.) Nous ne pouvons, encore ici, procéder que par types.

1. « Aucun noble ne doit avoir à sa suite plus d’un jongleur, et les jongleurs ne doivent pas s’asseoir à la table du chevalier : » telles sont les dispositions d’une Ordonnance rendue en 1234 par Jacme Ier, roi d’Aragon, et conquérant du royaume de Majorque. {Jacme Jer, le Conquérant, par Ch. de Tourtoulon, 2e partie, p. 159.) — 2. « Entre tex mox, tant nagié ont — Que à Bouloigne arivé sont... — Quant leur hueses furent hostées, — Leurs tables furent aprestées. — Si souperent à grant délit. — Après çou furent fait leur lit, — Endementiers qu’il escouterent — Menesterex qui vielerent : — Car sans tel jent mie n’estoient ; — Demie dousaine en avoient — Qui moût leur firent de déduis. — Tant se déduisent qu’il fu nuis. » {Jehan de Dammartin et Blonde d’Oxford, édit. Bordier, v. 5472 et ss.) — 3. « Mandatum est Hugoni Giffarde quod retineat Ricardum le harpur ad solaciumpuerorum, et ei necessaria sua inveniat. » ( Rôles Gascons , p. p. Fr. Michel,

I, p. 22, n° 149.) Le mot harpur nous semble indiquer ici la profession, et ne pas être un nom de famille. — 4. Dans les Tournois de Chauvenci (v. 4383), on voit un simple menestreus de viele qui conduit le « jeu du chapelet » avec la comtesse de Luxembourg, etc. — 5. « Sire quens, j’ai vielé — Devant vos en vostre osté. — Si ne m’avez rien doné, — Ne mes gages aquité. » (Colin Muset, cité par E. Freymond , Jongleurs et ménestrels, p. 39: Histoire littéraire, XXIII, p. 552.)

prince qui put alors se refuser, sous peine de paraître ladre ou étrange, le luxe d’en avoir un certain nombre à son service. Saint Louis, qui n’aimait guère les chansons et dont F austérité s’accommodait assez mal de cette mode de son temps, avait lui-même été forcé de se plier à cet usage, et nous avons, pour l’espace de quelques mois, la liste des ménestrels qui furent admis à chanter à sa cour L Ce n’étaient là, je le veux bien^que des jongleurs de passage; mais, assurément, il n’en fut pas de même pour Louis X 2, Philippe Y 3, Charles le Bel 4, Philippe de Valois 5, et nous connaissons, sans parler de tant d’autres, les noms de plusieurs de leurs ménestrels en titre. Thibaut, roi de Navarre, avait les siens, et c’est ce qui n’étonnera personne, puisqu’il était du métier. L’auteur d’une Chronique en vers de la troisième croisade, dont nous avons déjà parlé et qui est connue sous le nom à' Histoire de la guerre sainte , « est un jongleur, du nom d’Ambroise, qui était attaché à Richard Cœur de Lion et qui raconte les événements en se plaçant toujours au point de vue du roi anglais 6 ». Jacme II, roi de Majorque, alla plus loin dans ses Leges palatinæ et éleva jusqu’à la hauteur d’une théorie ce qui n’était, en réalité, qu’une habitude de luxe : « Suivant les traditions antiques, il est permis d’avoir des mimes et des jongleurs dans les palais des rois. Leur office consiste à communiquer cette joie que les princes doivent particulièrement rechercher et qu’ils doivent honnêtement entretenir dans leurs âmes, afin

1. V. l’énumération de ces ménestrels dans Y Histoire littéraire , XXIII, p. 90 (d’après M. Natalis de Wailly). — 2. Archives Nationales, Trésor des Chartes, JJ, 61, n° 10. — 3. Archives nationales, Trésor des Chartes, JJ, 61, n° 43. — 4. Ibid., JJ, 64, f° 90 v° et 91 v°. — 5. Ibid., JJ, 68, n° 22 bis; 71, n° 155, etc. — 6. G. Paris, La Littérature française au moyen âge, p. 120. Cf. la note 3 de notre p. 47,

d’en chasser la tristesse et la colère, et de se montrer plus aimables à tous. » Ce préambule, qui est quelque peu solennel, est fait pour amener un dispositif qui n’a rien d’extraordinaire. Le roi de Majorque y crée cinq charges de musiciens officiels, parmi lesquels il devra toujours y avoir deux tubicinatores et un tabelerius, deux trompettes et un tambourin, qui devront se faire entendre au commencement et à la fin des repas royaux h Il nous reste à dire, pour ne rien omettre, que nos ménestrels ne restaient pas longtemps au service d’un même prince, et l’on voit (c’est un exemple pris au hasard) Hugues de Saint-Cyr exercer tour à tour son métier à la cour d’Alfonse IX de Léon, à celles de Pierre II d’Aragon et de plusieurs autres seigneurs2 . La race est mobile.

Ce serait bien le cas de parler ici de ces Nains et de ces Fous qui n’ont été, auprès des seigneurs et des rois, qu’une sorte de ménestrels infirmes et cyniques. Il ne faudrait pas s’imaginer que les Nains d’office, comme on a pu le croire, remontent seule-

I PART. UVR. II.

CHAP. XVUI.

Les Nains et les Fous.

1. Jacobi II, regis Majoricarum, leges palcitinæ, Acta sanctorum junii, IV, p. xxiv. Le Roi ajoute : « Nisi mimi extranei vel nostri, qui tantum instrumenta sonant, in Une mensæ vellent, nobis volentibus, instrumenta sua sonare. » Puis, en prince chrétien, il fixe les jours où l’on ne fera pas de musique à sa table : « Ceterum nolumus quod in quadragesima nec diebus veneris (nisi festum magnum esset) dicti tubicinatores et tabelerius suum officium faciant in principio mensæ nec in fine. Alii vero duo mimi sint, qui sciant instrumenta sonare..., et instrumenta sua sonare debeant coram nobis, diebus tamen veneris [et] quadragesimæ... exceptis. » Et il termine en prenant des mesures pour le temps de guerre : « Jubemus etiam quod, tempore guerræ, tam tubicinatores quam alii (nisi esset mimus de tali instrumente quod tune sonari non conveniret) plus solito sint diligentes in suo officio et ita nobis [prope] existentes quod, cum opus erit, promptos inveniamus ad suum officium peragendum. » Cf. en regard de la page ix du susdit volume des Acta , une planche représentant (n° 28) les musici regii , les deux tubicinatores et le tabelerius d’après un mauscrit du xive siècle décrit par Papebrock (1. c., p. m) et qui a appartenu, au xve siècle, à Guillaume de la Baume, chevalier d’honneur de cette Isabelle qui fut la troisième femme de Philippe le Bon, etc. — 2. Raynouard, 1. c., t. V, p. 223, etc., etc.

i part. liyr. a. ment à la Renaissance : on les trouve installés et puis-

- sants dans nos romans des xiic et xiiic siècles, si ce n’est

plus haut. On sait le rôle ignoble que joue le nain de Charlemagne, ce Triboulet anticipé, dans la chanson de Macaire où il sert d’entremetteur au traître du roman h L’héroïne du Siège de Barbastre, Malatrie, a un nain qui porte le nom charmant de Galaciel1 2. Ces petits êtres chétifs et gâtés accompagnent les dames en voyage, et ont toutes sortes de privilèges dans les cours. Il est vrai qu’ils se rendent parfois dignes de cette influence, et nous voyons le nain sicilien Calo Jean, que le père de la comtesse d’Artois avait un jour ramené d’Italie, devenir un des serviteurs les plus dévoués de Mahaut 3. Les Fous ont eu à peu près la même destinée et la même histoire que les Nains. Plus d’un texte, historique ou poétique, constate exactement leur existence. Dans Mainet, qui est une œuvre du xnc siècle, on voit le jeune Charles et ses amis se déguiser en fous 4. Dans le Brut il est question de Fous qui sont rasés et n’ont qu’une moustache 5. La belle Floripas, dans la Destruction de Borne Joue avec son follet qui lui chante des sonnets, et ce follet, comme tant d’autres, a tout l’air d’être à la fois un nain et un fou 6. Au xiv° siècle, même engouement. On achète à grands frais, pour certains fous, un harnais de chevalier ou un costume d’évêque (destiné à figurer l’évêque des fous), et l’on donne partout à ces étranges favoris une certaine liberté

1. Macaire, éd. Guessard, pp. 12 et ss.Voy. plus loin, tome III, p. 704.

— 2 .Le Siège de Barbastre, Bibl. Nat. fr. 1448, f° 120 r° a .— 8. Mahaut ,

comtesse d'Artois, 1. c. p. 111. On constitue à ce Nain une rente viagère de vingt livres tournois. — 4. Mainet , I, 40. Passage très obscur

et que G. Paris a essayé de restituer ( Romania , 1875, p. 308). —

5. V. 9341 et ss., cités par Schultz: Bas hôfische Leben zur Zeit der

Minnesinger (lre éd., I, p. 162). Cf. le Moniage Renoart, Bibl. nat., fr. 368, f° 32 : « Bien semblez fol, se vos estiez rés. » — 6. Vers 316- 360. Voy. plus loin, tome III, p. 372.

de langage et d’allure. Le fou du comte Robert II d’Artois I PART. LIVR. II.

s’appelait Pierre du Tau. Il avait un fromage gravé sur — son sceau et terminait ainsi, en décembre 1300, une quittance pour sa pension : « Ou quel tesmoignage « — Je, qui ne suis pas sage, — Ai scellée ceste page —

« De mon scel à fourmage l. » On leur passait tout, à ces mauvais plaisants, et l’avenir leur appartenait.

Des amuseurs et des fous auprès des rois, il n’y a rien là qui soit de nature à nous scandaliser; mais il est peut-être plus surprenant de trouver des ménestrels au service des évêques. On sait cependant jusqu’à quel point les évêques s’étaient féodalisés, et que, chez eux, trop souvent, le baron faisait tort au pontife. Enguerrand de Créqui, évêque de Térouanne, avait à ses gages, en 1322, un ménestrel du nom de Philippot, et cet exemple, certes, est loin d’être unique 2. Il n’y a pas jusqu’aux Communes qui, dans le même temps, ne se croient autorisées à inscrire à leur budget une dépense de même ordre. « Depuis le milieu du xiv° siècle jusqu’au milieu du xvi°, la commune de Pérouse entretenait à ses frais un de ces canterini ou chanteurs publics. » Rien n’est d’ailleurs plus touchant, ni plus noble que les arguments invoqués pour justifier ce crédit. Tout d’abord il est nécessaire que les magistrats municipaux, que les Prieurs prennent quelque repos. Leur fonction, en effet, est loin d’être une sinécure, et ils sont vraiment épuisés par les labeurs de leur charge. Or, y a-t-il rien qui délasse comme la musique et le chant, et pouvait-on choisir

1. Mahaut, comtesse d’Artois, 1. c. pp. 111, 112 (d’après des Comptes de 1302, 1304, 1322, 1328). Pour Jeannot, le petit folet, « la comtesse d’Artois achète divers accoutrements, robe bizarre ornée de bestelettes , équipement militaire et cheval de bois : il court une quintaine à Conflans en 1321. » (1. c. p. 112.) — 2. Mahaut, comtesse d’Artois,

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