I. EN ALLEMAGNE
tant, terrassa son adversaire et alla (ce trait Y ho- 1 PART- L,VR- «•
' GHAP. XXIII.
nore moins) chercher le bourreau qui devait châtier — - — le vaincu. » On redoutait ses vers et ses saillies autant que son épée : il n’aimait pas les « doux » \
Wolfram vivait en un temps qui, à ne se placer qu’au point de vue de l’art, fut vraiment incomparable ; il vivait en cette belle fin du xn° siècle, en ce beau commencement du xiiic, qui correspondent chez nous au règne de Philippe-Auguste. Depuis longtemps, on n’avait point assisté dans le monde à une pareille éclosion de poésie. 11 y avait encore de l’héroïsme dans l’air, et c’est à peine si quelque scepticisme commençait à se manifester en France, avec les premières branches de Renart . Wolfram, s’il faut tout dire, emprunta à notre France presque tous les éléments de son œuvre.
Il se passionna tout d’abord pour la Table ronde et, dans son Parceval qu’il composa sans doute de 1204 à 1215, chercha à lutter contre cet aimable Chrétien de Troyes,dont il ne pouvait faire oublier le génie si facile et le style si vivant. Dans son Titurel, dont il ne nous reste que deux fragments, il reviendra plus tard à ces romans bretons qui furent ses premières amours, et nous avons encore huit chansons de lui dans l’une desquelles (ô merveille, et qui serait presque inouïe chez nos trouvères et troubadours) il fait l’éloge, non pas de sa maîtresse, mais de sa femme. C’est en 1214 que son dévoué protecteur, le landgrave Hermann de Thuringe, lui fit probablement présent d’un manuscrit de notre Aliscans. Il sentit alors je ne sais quel souffle de grandeur passer sur lui : il comprit qu’il y avait là des beautés très supérieures à celles du Parce-
1. V. un bon article de L. A. Pey, dans la Nouvelle biographie générale , XVI, col. .336 et ss. Nous avons dû, sous une autre forme, raconter plus loin, la vie de Wolfram (t. IV, p. 47 et ss).
r part. livr. h. vai se mit résolument à l’œuvre et commença le Wil-
- lehalm. Quand il l’acheva, le landgrave Hermann était
mort, et son fils, Louis le Saint, lui avait succédé. C’était le mari de sainte Elisabeth, et l’on voit que Wilfram a connu le parfum de cette « rose des t cieux » .
Le Willehalm n’est qu’une copie de YAliscans 1 : copie artistique d’un original populaire. L’affabulation est la même, les noms sont à peine changés, et la seule différence est dans le style qui, chez Wolfram, est travaillé, ciselé, voulu, tandis que dans Aliscans nous n’avons affaire qu’à ce style national qui est celui de toutes nos chansons de geste. L’auteur du Willehalm , comme celui du Ruolandes Liet, a des allures théologiques , que n’ont pas nos vieux poèmes 2. Parmi ceux-ci, il n’en est guère qu’un seul que Wolfram ait prétendu imiter, et ce n’est pas sans quelque hésitation et réserve que l’on a pu, en dehors d 'Aliscans, citer, parmi ses modèles, un Guibert d’Andrenas et un Département des en fans Aimeri 3; mais il est certain que notre minnesinger a connu beaucoup d’autres « romans de France », qui étaient avant lui répandus en Allemagne et dont il n’a pas eu lieu ou dont il a dédaigné de se servir : tels sont, pour ne parler que de ceux-là, le Charroi de Nîmes et la Prise d’Orange. Somme toute, la thèse soutenue naguère par Hermann Suchier4 reste généralement vraie, et c’est Alis-
1. Il sera facile de s’en convaincre si l’on veut comparer attentivement avec notre longue analyse d 'Aliscans (t. IV, p. 468 et ss.), l’analyse rapide du Willehalm que nous avons donnée ailleurs (1. c. pp. 47-49). — 2. Cf. plus loin, (t. IV, pp. 50 et 51) la traduction de l’admirable début du Willehalm : « O toi, très pur et sans tache, trois et pourtant un, etc.» Dante n’est certes pas plus théologien que Wolfram. — 3. Voy. t. IV, p. 46. — 4. TJeber die Quelle Ulrich von dem Türlin und die ælteste Gestalt der Prise d’Orenge, Paderborn, 1873. Cf* Romà hidi 1873, pt 111, 112: