‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 42 sur 217 · I. EN ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

I. EN ALLEMAGNE

cans qui fut le modèle, à peu près unique, du contemporain de sainte Élisabeth.

Le Willehalm a-t-il été terminé ? On a longuement discuté ce problème que Clarus, le premier je pense, a nettement résolu dans le sens affirmatif1. Suivant cet excellent écrivain, qui est trop peu connu parmi nous, ce serait à dessein que Wolfram aurait reculé devant la complication, et surtout devant la grossièreté de certains épisodes 2 dont Rainouart est le héros et qui se trouvent à la fin de YAliscans français. L’argument est spécieux, mais, comme nous le verrons, n’a pas été victorieusement défendu.

Ce qu’il y a d’assuré, c’est que, le Willehalm ayant réussi, il se trouva d’autres poètes pour en exploiter habilement le succès et pour le « compléter ». L’un d’eux, Ulrich von dem Türlin, s’écria : « Mais il est incomplet par le commencement, » et l’autre, Ulrich von Thürheim : « Mais il est incomplet par la fin. »

L ' Arctbellens Entführunq d’Ulrich ' von dem Turlin et le

Rennewart d’Ulrich von Thürheim.

1. Voy. t. IV, p. 49. Nous avons voulu étudier de plus près la question. Wolfram s’est arrêté dans son imitation de notre Aliscans, au vers 7493. Or, depuis ce vers jusqu’à la fin du poème français, il y a encore 942 vers. L’auteur d’ Aliscans y raconte successivement le retour de Guillaume à Orange, l’ingratitude dont Rainouart est l’objet de la part de ce Guillaume qui l’oublie soudain comme il a été jadis oublié lui-même par l’empereur Louis, la réconciliation de Guillaume et de Rainouart qui se fait enfin connaître comme le propre frère de Guibourc, le baptême du géant « dans une cuve de vert marbre listée », son adoubement par Guillaume, le baptême du païen Baudus qui a été naguères vaincu par Rainouart, et enfin le mariage de celui-ci avec la nièce de Guillaume, avec la belle Aélis. Le tout se termine par le tableau touchant du pauvre Guillaume qui reste triste et seul, à Orange, près de sa femme Guibourc qui le console : « Plore Guillames, Guiborc le conforta, » etc. On ne saurait disconvenir que la fin de notre vieux poème ne soit plus épique et plus belle que celle de Wolfram. J’imagine que le poète allemand était fatigué et qu’il a brusqué son dénouement. Pour le précipiter, il a supposé une disparition de Rainouart, dont il n’est aucunement question dans l’original français, et c’est ainsi qu’il s’est tiré d’affaire en terminant son poème... sans l’achever. — 2. Il ne peut guères être ici question que de l’épisode bizarre du champ de fèves {Aliscans, v. 7374-7493) et surtout des lourdes plaisanteries de Rainouart au moment de son bap* tèmei {Ibüia v» 7873-7944,)

VOYAGES DE L’ÉPOPÉE FRANÇAISE, t part. uvr. h. gur ce ie premier de ces deux Ulrich composa l’Ara-

- bellens Entführung : et le second, son Rennewart .

Ulrich von dem Türlin écrivait, entre les années 1252 et 1278, sous le règne d’Ottocar de Bohême. Il est maintenant établi qu’il n’a eu sous les yeux aucun poème français — ni les Enfances Guillaume, ni nul autre — et qu’il a emprunté tous les éléments de son œuvre soit à Wolfram, soit à sa propre imagination h Il n’en est pas ainsi d’Ulrich de Thürheim qui, vers 1250, n’a pas craint, pour son Rennewart , de puiser à pleines mains dans notre Rataille Loquifer et dans nos deux Montages 2. Quoi qu’il en soit, voilà l’œuvre de Wolfram qui est encadrée entre deux œuvres d’intérêt secondaire et de moindre valeur, et dont une seule a des origines directement, véritablement françaises.

Et voilà aussi que nous connaissons les deux empreintes, vraiment fortes et profondes, dont l’Épopée française a marqué la poésie germanique et le génie allemand. En dehors du Ruolandes Liet et du Willehalm nous aurons encore à signaler plus d’un témoignage de notre influence littéraire au-delà du Rhin ; mais ce ne seront le plus souvent que des vestiges a moitié effacés et des œuvres sans vie.

Cette Chronique des Empereurs, cette j Kaiserchronik ;j du xii° siècle, ce long poème où deux mille vers sont consacrés à la légende du grand empereur Charles, est-ce qu’elle contient rien de français, est-ce qu’elle

1. V. l’opuscule d’Hermann Suchier précédement cité. On trouvera plus loin (IV, p. 52) une analyse de VArabellens Entführung dont Casperson avait, dès 1781, publié une édition à Cassel. — 2. L’œuvre d’Ulrich von Thürheim, Las stark Rennewart, a été publiée en partie par Cari Roth : Ulrich von Thürheim, Reinwart, Gedicht des XIII Jahrhunderts, Regensburg, 1856. Cf. notre t. IV, p. 53. — 3. Publiée par Massmann, Quedlinburg, 1849, trois vol. in-8°. Sur l’origine bavaroise de la « Chronique des Empereurs », cf. un article de M. Scherer (dans Zeitschrift fur deutsches Alterthum, N. F. VI, 2) au sujet d'un travail de M. Wilzhofer qui avait mis cette origine en lumière.

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