I. EN ALLEMAGNE
a été inspirée par des contes ou des poèmes venus de 1 chez nous? Non, et il est démontré que dans cette œuvre d’origine probablement bavaroise, tout est vraiment allemand. Il y a là de ces traditions qui circulaient en Allemagne avant l’invasion victorieuse de nos chansons épiques, et qui peut-être y avaient donné naissance à des chants germaniques depuis longtemps perdus. C’est un des documents où l’on trouve notamment l’invraisemblable légende de cette armée de 53,066 jeunes filles qui sont prêtes à engager pour Charles la grande bataille décisive du Val Charlon. 53,066 ! quelle précision !
. Et cette curieuse Weltchronik \ due au Viennois Enenkel, qui écrivait durant la première partie du xiiic siècle, ne connaît-on pas aujourd’hui les éléments dont elle se compose? Ne sait-on pas que son auteur n’a même pas été « touché » par le souffle français, et qu’il n’a guère utilisé pour l’histoire de Charlemagne que le témoignage des textes latins, de la Kaiserchronik et (le cas est douteux) de quelques anciennes poésies allemandes? Ce n’est pas à dire qu’il n’y ait point là des beautés saisissantes et des épisodes profondément dramatiques, dont on trouverait peut-être l’origine dans certaines traditions extrafrançaises, relatives à l’histoire légendaire du fils de Pépin. Tel est, par exemple, le récit du retour inopiné de Charles à son palais d’Aix. Il était en Hongrie, et le bruit se répand qu’il y estmort. Tout aussitôt le Conseil s’assemble et, fort politiquement, somme l’impératrice de prendre soudain un autre mari. Elle obéit, peut-être un peu vite, et les noces se préparent ; mais Dieu intervient et envoie à
l.V. F. H. von derllagen, Gesammtabenteuer, et Massmann, Kaisercronik. Cf. Histoire poétique cle Charlemagne, p. 120, et notre t. III, p. 697.
1 ^chap^xxui.”' Charles un ange qui lui annonce ces tristes nouvelles et " lui procure le moyen de se rendre à Aix avec une rapidité miraculeuse. Il était temps que l’Empereur y arrivât : car c’était précisément le jour des secondes noces de l’impératrice. Terrible et tranquille, Charles entre à la cathédrale, s’y revêt de ces ornements impériaux qui avaient un aspect si pontifical et va s’asseoir, l’épée nue sur ses genoux, devant le grand autel. On ne l’attendait pas. Le cortège nuptial entre à l’église et aperçoit soudain le grand empereur qu’on croyait mort, et qui, silencieux, immobile, vivant, est assis sur le trône même qu’on avait préparé pour son successeur. Cris, terreur, affolement universel, noces finies avant d’avoir commencé. Dans un drame lyrique de nos jours, cette scène serait d’un puissant effet.
Elle est bien mal nommée, cette compilation énorme qui ne renferme pas moins de 35,800 vers et à laquelle on a par accident donné le nom d’une de ses branches, qui est consacrée à l’enfance de Charles : Karl Meinet L C’est une œuvre du commencement du xivc siècle et dont l’auteur a eu la prétention de nous offrir toute une histoire poétique du grand empereur. On a depuis longtemps comparé cette rapsodie à une élucubration de même ordre que Girard d’Amiens, vers le même temps, consacra en France à la mémoire de l’oncle de Roland. Le versificateur du Karl Meïnet n’a pas directement travaillé d’après des modèles français, mais il s’est inspiré, sans parler du faux Turpin, de certains poèmes néerlandais, tels que le Mainel et le
1. Le Karl Meinet a été édité par Adalbert Keller en 1859, et est l’objet d’nn des meilleurs ouvrages du regretté Karl Bartsch : Ueber Karl Meinet. Em Beitrag zur Karlsage, Nürnberg, 1861, in-8°. Cf. G. Paris (1. c., p. 127-128) qui a donné du Karl Meinet une analyse très développée (p. 485 et ss.) « d’après celle dont Adalbert Keller avait fait suivre son édition ».