II. EN NÉERLANDE
la popularité et de la diffusion de nos légendes épiques. Cette inimitié, d’ailleurs, ne dura guère moins de deux siècles, et c’est sans doute pendant ce temps qu’un certain nombre de manuscrits furent mutilés, sacrifiés, perdus. C’était le mépris, l’oubli, la mort. Tout à coup, qui le croirait? on vit nos vieux romans renaître et revivre d’une vie nouvelle. C’est l’imprimerie qui fit ce miracle, et les Néerlandais ne purent alors échapper à une sorte d’engouement universel. Depuis le Fierabras de 1478, la mode était à ces petits livres, souvent ornés de grossières gravures, où l’on trouvait de méchants remaniements en prose (et en quelle prose!) de quelques-unes de nos plus vieilles chansons. C’est ce qui devint plus tard la « Bibliothèque bleue », et l’on sait que, chez nous, ce furent surtout Fierabras, Huon de Bordeaux, les Quatre fils Aimon et Galien le restoré qui conquirent la vogue jusqu’à nos jours et ne l’ont pas encore tout à fait perdue. En Néerlande, c’est le xvi° siècle qui vit éclore la plupart de ces œuvres étranges et médiocres. De petits livres, vraiment populaires, circulèrent alors entre toutes les mains, et, sur leurs premiers feuillets, on put lire, en langue du pays, les titres de nos plus célèbres romans : La bataille de Roncevaux 4, Huon de Bordeaux 2 (qui avait déjà eu le rare honneur d’être choisi en 1400 pour le sujet d’un poème
néerlandais), la Reine Sibille3, les Quatre fils Ai-
1. Le titre de l'édition d’Anvers en 1576 est le suivant : Hier Beghint den droeflijcken strijt opten ber ch van der Ronceraie in Spaengien ghesciet, daer Roelant end Olivier metten fleur van Kestenryck verslagen Waren. (V. notre t. III, pp. 548.) — 2. Huyge van Bourdeus. C’est une des œuvres qui furent frappées par l’autorité ecclésiastique, mais seulement à titre provisoire. (Mone, Uebersicht der niederliindischen Volksliteratur altérer Zeit, pp. 16, 17. Cité par G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 145.) — 3. Editions de Wilhelm Worstermann, de 1500 à 1544.
Avec l’imprimerie, ils
redeviennent
la mode sous une autre forme
qui est encore plus
populaire;
mais celte « Bibliothèque bleue »
néerlandaise ne tarde pas à être condamnée par l’autorité ecclésiastique.
Nouvelle et dernière décadence.
mon 1 et Ogier 2 sans oublier ce Charles et Elegast 3 qui ne méritait certes pas d’être ainsi ressuscité. C’est ainsi que nos héros eurent là-bas comme un regain de gloire ; mais ils étaient décidément appelés à avoir en Néerlande une singulière destinée, et telle qu’ils ne l’ont eue nulle part ailleurs. A peine sortis d’un danger, ils tombaient dans un autre. C’est l'Église qui se prit alors à se défier de ces petits livres et qui n’hésita pas à leur déclarer la guerre. Elle en condamna certains, comme Maugis, sans restriction ni réserve ; d’autres, comme Huon de Bordeaux , ne furent frappés que d’une interdiction provisoire, et d’autres enfin furent, en quelque manière, « reçus à correction n 4. Malgré tout, et bien que les Quatre fis Aimon, à l’heure même où j’écris ces lignes, soient encore populaires aux Pays-Bas, ces sévérités de l’autorité ecclésiastique furent fatales, furent mortelles à nos pauvres romans. Ils ne s’en relevèrent pas.
Nous n’avons pas encore notre Simrock, et la Hollande a eu le sien : c’est cet Alberdingk Thijm 5 qui, en 1851, a essayé (comme le dit si bien M. Gas-
1. « Le livre populaire néerlandais est issu d’un poème dont parle Maerlant et dont il ne nous reste que des fragments»(G. Paris, 1. c. 139). En 1795 on imprimait encore à Amsterdam : Een schone Histoire van den vier Heemshinderre. Autre édition en 1802, chez Koene, d’après Van den Bergh, etc., etc. Le docteur Matthes en a donné une autre édition en 1872. — 2. Jan de Klerk avait, à latin duxme siècle, consacré à Ogier un poème dont il nous reste une traduction allemande de 1479. (G. Paris, 1. c. pp. 137, 138.*) — 3. Horæ Belgicæ, d’Hoffmann, part. IV, Préf. p. n, cité par Gaston Paris, 1. c. 142. —4. Id. Ibid., p. 145, d’après Mone ( Uebersicht , etc. pp. 16, 17). « Censure fut faite en 1621 par l’évèque Malderus des livres qui se lisaient le plus dans les écoles et parmi le peuple du diocèse d’Anvers. Les motifs d’improbation sont l’immoralité, l’abondance des enchantements et des jurements... Tels furent Galien, Beuves d’Hanstone, Florent , Huon de Bordeaux. » ( La Bibliothèque bleue en Belgique , article du Bibliophile belge, t. VII, 1872, pp. 59-69.) — 5. Oud nederlansche Verhalen, uit den Kring der Gedichten aan Karel den Groote gewijd, in nieuioer form overge bracht, Amsterdam, 1851.