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CHAPITRE XXY

LES VOYAGES DE l’ÉPOPÉE FRANÇAISE. — III. EN ANGLETERRE

L’Epopée française n’exerce aucune influence en Angleterre avant

la conquête normande;

L’histoire de la diffusion de notre épopée à l’étranger est singulièrement complexe et variée. Chaque pays de l’Europe offre à cet égard un aspect différent, et Ton a pu s’en convaincre en lisant les pages que nous avons déjà consacrées aux Pays-Bas et à l’Allemagne. En Angleterre, le terrain n’était pas le même, et, de toute nécessité, nos chansons de geste n’étaient point point appelées à y avoir les mêmes destinées. On va en juger.

La grande date ici, la date initiale, c’est 1066. Avant elle !, aucune influence de l’Épopée française ne s’est exercée dans un pays qui, pendant plusieurs siècles, avait été si vivement disputé par plusieurs peuples, que dis-je? par plusieurs races. Avec Hastings tout

change, et l’on peut dire que, ce jour-là, l’Epopée française fut victorieuse autant que Guillaume. Le Rolant , que Taillefer chantait dans la bataille, a été le prélude, le véritable prélude d’une sorte de concert où l’on a bientôt exécuté un grand nombre

1. « Bretons, Anglo-Saxons et Danois se disputent l’Angleterre depuis Charlemagne jusqu’à l’expédition de Guillaume le Bâtard. Il ne pouvait pas, dans ces conditions, s’y former une légende épique. » (G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 154.)

de nos chansons de geste. C’est alors que commence la « période française » de l’histoire que nous racontons. Elle est intéressante a plus d’un titre, cette première époque, et vraiment glorieuse pour nous.

« Portée en Angleterre par les vainqueurs d’Hastings, l’Epopée française y trouva une seconde patrie l. » Les jongleurs qui la colportaient furent d’abord des jongleurs français, et qui viellaient aux châteaux, devant un auditoire qui comprenait leur langue, qui entendait leurs chants. Quand Paul Meyer dit qu’au xm° siècle, et surtout au xnc, nos chansons de geste n’avaient pas besoin d’être traduites « pour être comprises en Angleterre de tous ceux qu’elles intéressaient 2 », il ne pense sans doute qu’à la société aristocratique, aux barons : car il n’en était pas, il ne pouvait pas en être ainsi dans les auditoires vraiment populaires, dans les campagnes et dans les rues. Mais enfin, nos romans ont certainement franchi le détroit; ils ont été accueillis en Angleterre ; ils y ont été applaudis par tous ceux auxquels ils rappelaient cette «France la douce » qui était leur pays d’origine; ils y ont eu enfin la même floraison que chez nous. L’Angleterre est même devenue alors un beau foyer de littérature et de poésie françaises, et il ne faut pas trop s’étonner si, après avoir écouté les chansons composées en France, elle a un jour pensé à en faire composer d’autres par des poètes à elle, par des trouvères anglo-normands. La tentative était légitime, mais n’a pas réussi au gré de ses auteurs.

Qu’il y ait eu fort peu de chansons de geste de composition anglo-normande , le cas ne surprendra pas

1. G. Paris, ïbid. — 2. Recherches sur 'l’Épopée française. (. Bibliothèque de l’École des Chartes, 1867, p. 309.) Le français fut la langue populaire des tribunaux jusqu’en 1367.

I PART. LIVH. II.

mais,

depuis 1066, nos chansons y deviennent populaires.

Caractère exact et étendue de cette popularité.

A la

période française succède la période des poèmes

anglo-normands.

^es bons juges. Au moment où ces poètes — il serait plus exact de dire ces versificateurs — se mirent consciencieusement à l’œuvre pour doter ainsi la société anglo-normande d’un certain nombre de romans chevaleresques, l’idée de la patrie française, l’amour des traditions françaises ne hantaient plus ces chanteurs de bonne volonté qui ne pouvaient vraiment plus « commettre » que des poèmes artificiels, sans génie et sans flamme. Leur besogne fut mince, et ne demanda point beaucoup de souffle. L’un de ces écrivains donna une Suite à Renaus de Montauban, « où l’on ne retrouve ni la donnée traditionnelle, ni l’esprit de notre vieux poème ». Quand ils ne rimaient pas de ces compléments, ils imaginaient de placer je ne sais quelles introductions ou prologues en tête des chansons à succès. C’est ainsi qu’une Destruction de Rome fut sans doute placée en tête du Fierabras et un Siège de Milan, peut-être, en tête de YOtinel. Mais, comme il est facile de le voir (et l’on peut à la pauvre nomenclature qui précède 1 joindre hypothétiquement une des rédactions de Reuves d’Hanstone ), ce ne sont pas là des œuvres complètes, des œuvres vivantes. Il est trop

1. Romania, 1882, pp. 149-153; article de G. Paris, sur The English Charlemagne romances. Ces quelques pages forment véritable ment toute une histoire, en abrégé, de l’Epopée française en Angleterre. = C’est sans doute à dessein qu'on n’y a pas parlé de la chanson de Horn (Oxford, Douce 132, milieu du xmesiècle), comme n’appartenant pas rigoureusement à l’épopée française. (V. Horn et Rimenhild, Recueil de ce qui reste de poèmes relatifs à leurs aventures, par Fr. Michel, Paris, 1845) Cf., sur les versions anglaises de ce roman : King Horn,with fragments ofFloriz and Blanche fior, etc., editedwith notes and glossary by J.Rawson Lumby. Publié par la Société des anciens textes anglais; Londres, 1866. — Altenglische Sprachproben, d’Ed. Matzner, Berlin, 1867, p.207.

— Quellen and Forscliungen zur Sprach and Culturq eschichte Vôlker,h.g.g. von Bernhard ten Brinlv, Willelm Sclierer, Elias Steinmeyer, Strasburg, Trübner, 1876 (XVI, King Horn, etc., par Th. Wissmann).

— TJeber die Handscriften der Chanson Horn , par Rudolf Breda, Marburg, 1882.

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