‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 64 sur 217 · IV. AUX PAYS SCANDINAVES · texte numérisé non relu

IV. AUX PAYS SCANDINAVES

Rien n’est plus beau que cette légende, si ce n’est pourtant la vraie histoire qui nous représente Guillaume, le grand comte de Toulouse le sauveur de

la bele par les flans l’embracha; — Sor un lit l’a asis geteïs à cristal, — Quarante fois li baisse et le vis et la char. » Et, conformément aussi à l’usage qui interdisait aux chrétiens le baiser d’une Sarrazine : « Cel li guenchi la bouche que el n’i adesa. » Le norvégien n’a rien compris à ces délicatesses, et a renversé les rôles. = Un dernier mot, à l’adresse des traducteurs. Espondele n’a jamais signifié les rideaux d’un lit, mais le bois de lit, le châlit.

Rosamonde la belc s’estut à la fenestre :

Vestu ot un bliaut d’un paile de Bi terne,

Afublé un mantel, à mcrvelles fu bele.

Tous les degrés avale, si est venue à tere Et desfrenie un guicet d’une fauce posterne,

Par ù el sieut issir et les soies puchelcs,

Quant vient cl’ mois de mai, por colir la florete. Venue est à Elye qui se pasme sor tere;

Son cief li a lor mis par dessous son brac dcstre. Puis l’en a appelé la cortoisse puchcle :

« Qui es tu, chevalier? » che li a dit la bele.

« Aimes tu Mahomet qui cest siècle governe?

« — Naie, che dist Elies, ne tous ciaus qui le servent. « Ains fui nés de Saint-Gille de Provence la belc.

« Fieus Julien le conte à le kenue teste.

« Avant hier m’adouba che vous di, damoisele.

« Illcuques me fu dit et conté tout achertes,

« Paien et Sarrazin essilloicnt la tere.

« Je les ving soz requere, sor moi torna la perte.

« Onze plaies ai grans qui durement m’apressent ;

« Je n’en quic escaper que la vie ne pergc.

« — Amis, bien vous connois, dist la franche puchele. « Ces nostre gent se plaignent au matin et au vespre : « De nos millors amis nous avés fait grant perte.

« — Dame, laissieme ester, perdus sui sans confesse, « Certes, et moût me het li rois de ceste terre :

« Hier li ochis son fil Ataignant d’Oliferne.

« S'il me pooit tenir, por tout l’or d’Engleterre « Ne seroie esparngiés, ne me tolist la teste.

« — Or ne vous esmaiés, dist la franche puchcle :

« L’Amiraus est mes peres, bien en quic le pès faire.

« Li enfes fu mes freres, li chevaliers lionestes.

« Or soiés asseiir ja n’en avrés moleste.

« Certes je vous aim plus que nulc riens en tere.

« Venés ent avoec moi, dist la franche puchele ;

« En tel lieu vous métrai ains petitet de terme « Que vos serés tous sains ains que viegne li vespres. » « — E Dieus ! che dist Elies, comment pora chou estrc? « Che ne poroit nus faire fors Damcldé chelestre ! » Galopins et Elies vont après la puchele ;

En une cambre en entrent, qui fu toute sos tere ;

Rosamonde sortit de sa chambre à coucher, et ne prit avec elle aucun compagnon. Elle était vêtue d’un bliaut de la plus belle étoffe de soie à fourrure blanche, broché d’or et d’oiseaux, qui tombait jusqu’à ses pieds. Elle revêtit par dessus un petit manteau du meilleur velours. Sa peau était plus blanche que la neige nouvelle tombée sur les arbres secs ou que la plus blanche fleur de l’herbe. 11 n’y a pas d’homme sur terre qui, plongé dans le chagrin et l’affliction, ne fût, en la voyant, réjoui et heureux dans son cœur.

Et elle vint à Elie et lui mit la main droite sur le cou, là où il était étendu sur l’herbe. Quand le Comte la vit, elle lui sembla si belle, si avenante, si agréable, si courtoise et si bien enseignée qu’il oublia toutes ses douleurs et se dressa sur l’herbe. Et la jeune fdle lui parla :

« Chevalier, dit-elle, qui es-tu ? Crois- « tu en Maliom qui gouverne le « monde? » — « Non, par Dieu, dit « Elie, ni à aucun de ceux qui le « servent. Je suis venu ici par mer; « j’arrive de l'ouest, de la bonne « terre de Provence- Les païens « m’ont fait prisonnier ; Dieu me « venge sur eux et leur fasse honte ! « Je me suis échappé aujourd’hui de « leurs mains, lorsque j’arrivais en « ce pays, Après quoi, ils m’ont « poursuivi et fortement endom- « magé ils m’ont percé de quatre « blessures que je crois mortelles, et « mon plus grand chagrin est de « mourir sans avoir confessé mes « péchés. — Par ma foi, dit la « jeune fdle, je sais maintenant de « vrai qui tu es et je connais tout « ce qui t’est arrivé. Ne te tour- « mente plus de ce que tu peux « craindre ; et suis moi au plus vite. « Nous irons sans bruit ; car je veux « t’introduire dans un lieu où avant « ce soir tu seras tout autre, si tu « fais ma volonté. » Et elle prit Elie par la main droite et le conduisit. Us arrivèrent dans sa chambre, où étaient incrustées toutes sortes de figures d’animaux, et elle le fit coucher dans un lit où les rideaux

ipcahRap xxvi.11' toute la race chrétienne à Villedaigne sur l’Orbieu, le Charlemagne du midi ; qui nous le représente, dis-je, humble moine dans l’abbaye de Gellone et très gravement occupé à conduire au moulin le petit âne du monastère l...

Moût fu bien pointurée à oiseus et à bestes.

En un lit le coucha, dont d’or est l’espondele ;

D'un covertoir l’acevre por le caut qui l’apresse. Rosamonde s’en torne et son escrin deferme ;

A ses mains qu’el ot blances en a traites deus herbes Que Dieus ot sou ses piés, li glorieus Chelestre, Quant en crois le levèrent la pute gent averse.

En un anap de madré les souda la puchele.

Onques Dieus ne fist home, si le col en traverse, Que ne soit aussi sains con li pisson en eve.

Ele en dona Elie, au chevalier honeste.

Li ber en a beü por l’amor la puchele ;

Tous fu sains et garis, Galopin en apele :

« Chaiens est Paradis et la gloire chelestre.

« Je n’en quic mais issir, si tous jors i puis estre.

« — Sire, dist Galopins, por la Vierge puchele,

« Moût par devés amer Rosamonde la bele. »

Rosamonde la bele ama moût le vasal.

Tous nuef herbes li done, qu’ele li destenpra,

Puis qu’il en ot beü et le col trespassa,

Tout fus sains et garris, à mangier demanda :

Le gentieus lion en ot plus que il ne rova.

Li bains fu aprestés u Elies entra.

Un tel baing li dona quens ne dus tel n’en a ;

Puis li vest un hermin qui jusc’aval li bat,

Heusses ot cordouanes, espérons à esmal ; Rosamonde la bele par les flans l’enbracha,

Sor un lit l’a asis geteïs à cristal ;

Quarante fois li baisse et le vis et la char.

Gel li guenchi la bouche, que el n i adesa.

« Galopins, dist Elies, vois quel feme chi a :

« U roialme de France si gente n’en avra... »

( Elie de Saint Gille, éd. de la Société des textes français, v. 1401-1473.)

étaient d’or. Les couvertures du lit étaient de la plus belle soie : celle de dessus était convenablement et noblement apprêtée, et tout le reste de l’arrangement du lit était si excellent que le plus noble prince de ce monde pouvait s’y reposer délicieusement. La jeune fille alors tira de sa réserve quatre herbes si puissantes que Dieu ne fit jamais homme ou créature vivante qui, goûtant ces herbes et les sentant descendre du cou à la poitrine, ne se trouve soudain aussi bien portant que le poisson dans l’eau. La courtoise jeune fille pila de ses propres mains les herbes et les donna à boire à Elie, le brave et fort chevalier. Quand il en eut bu et que la potion lui descendit dans la poitrine, il se sentit aussitôt guéri, et appela Galopin, et lui dit : « C’est le Paradis et la « splendeur céleste ; nous y sommes « entrés. Jamais je ne veux partir « d’ici, si j’ai toujours pareilles délite ces. »

Rosamonde la courtoise, la belle et la renommée, la rayonnante et la bien prisée aimait beaucoup le fameux et noble comte Elie d’un amour ardent et profond. Elle lui prépara elle même la potion. Quand il eut bu et que le breuvage l’eut bien remis, il revint complètement à la santé et demanda à manger, et aussitôt un repas fut apprêté, comme il pouvait le désirer. Puis, un bain fut préparé, et il entra dedans. Au sortir du bain,ilresta quelque temps sur le lit; puis, on lui apporta des vêtements. Jamais duc ou prince ne revêtit de plus riches habillements.

La jeune fille s’assit alors auprès de lui, et il la prit sur son giron, et l’embrassa plus de cent fois : « Galo- « pin, dit Elie, vois quelle femme anciens « elle est. Dans tout le royaume du « roi de France, on n’en trouve pas « une seconde semblable... »

(La Saga d'Elie , traduction française, d’après la translation allemande d’Eugène Kôlbing : Elie de Saint Gille , éd. de la Société des anciens textes français, pp. 136-138.)

1. Avant de passer à l’étude des nations romanes dans leurs rapports avec l’jLjpopée française, il convient de ne rien laisser derrière nous et de constater l’influence de nos vieux poèmes chez des peuples qui ne

Page 1