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LES MUSICIENS ET LES CHANTEURS

Entre tous les jongleurs, ceux qui avaient l’exis- 1 tence la plus rude, « la pâle vie », c’étaient assuré- ment les pauvres jongleurs-saltimbanques, dont la physionomie et les mœurs n’ont guère changé depuis les xiT et xnT siècles. Les baraques de nos foires ellesmêmes doivent ressembler d’assez près à celles de ces vieux siècles. Quant à la parade et au boniment, ils ont encore moins varié: Bobèche et Galimafré sont immortels. Vous l’avez entendu tout à l’heure, ce Jocrisse du temps de Philippe le Hardi ou de Philippe le Bel, s’écriant : « Attention ! Voici celui qui sait ven- « touser les bœufs et saigner les chats ; voilà le fabri- « cant de freins pour vaches et de gants pour chiens,

« de coiffes pour chèvres et de hauberts pour lièvres.

« Approchez tous, venez, venez L» Ce ne sont partout

1. Les deux troveors ribaux (A. de Montaiglon et G. Raynaud, Recueil général de fabliaux, II, 357; Achille Jubinal, Œuvres de Rutebeuf, 2e éd., 111, p. 6. Cf. notre note 1 de la p. 36). Voici tout le texte de cette palabre: « Ge sui cil qui les maisons cueuvre — D’uesfriz,de torteax en paele. — Il n’a home jusqu’àNeele — Qui mielz lescuevrequene faz. — Ge sui bons seignerres de chaz — Et bons ventousierres de bues. — Si sui bons relierres d’ues, — Li mieldres que el’ monde saches. — Si sai bien faire frains à vaches — Et ganz à chiens, coifes à chièvres ; — Si sai faire haubers à lièvres — Si fors qu’il n’ont garde de chiens. — 11 n’a el’ monde, el’ siècle riens — Que ge ne saiche faire à point... »

Les jongleurssaltimbanques.

La parade.

^chap LI\lx (lue grosses plaisanteries sans sel, calembours ineptes, facéties énormes. Toujours les mêmes, d’ailleurs; mais qui faisaient et font encore rire ce bon public qui n’est pas sans être grossier, et ne se montre jamais fort difficile. Imaginez l’effet que pouvait produire sur les tréteaux ce dialogue assez drôle entre un roi et un jongleur : « Le Roi. D’où es-tu? — Le Jongleur. « Je suis de notre ville. — Où est la ville? — Alice tour de l’église. — Où est l’église? — Sur la place. « — Où est la place? — Sur la terre. — Où est « la terre? — Sur l’eau. — Gomment appelle-t-on « l’eau? — On ne l’appelle pas : elle vient toute « seule 4.» Ne vous souvenez-vous pas d’avoir entendu quelque boniment de ce genre ; ne vous rappelez-vous pas aussi avoir vu, avant la représentation, deux compères « dont l’un faisait l’ivre et l’autre le sot -? » Et ces imitations de tous les cris d’animaux, des cantilenæ volucrum et des voces asininæ 3/ Et ce duel pour rire avec des rapières en bois 4! Et les calembourgs par à peu près, et les railleries contre les Anglais, et les plaisan-

1. La Riote du monde , (éd. Fr. Michel : Roman de la Manékine , p. ix).Cf. Y Histoire littéraire,XXIIl,p. 104, etc.=La Riote a sans doute servi de type au Jongleur d’Ely, (A. de Montaiglon et G. Raynaud, Recueil gênerai des fableciux, II, p. 243.) Il existe, comme on peut le croire, de très nombreuses variantes de cette bouffonnerie. =Autre parade : « J’escomeni les useriers, — Et les provos et les voiers, — Vilain qui devient chevaliers, — Jougleor qui n’est mençongiers... — J’escomeni touz sans noisier — Qui eve boit à son mangier, » etc. (L’Escommeniement aulecheor, cité dans Y Histoire littéraire , XXIII, p. 98.) — 2. Le Bit du Buffet. — 3. D’après une de ces litteræ commendatoriæ, dont nous aurons lieu de parler plus loin. Celle-ci se trouve dans Buoncompagno. = Le même programme est encore exécuté de nos jours ; « Le flageolet de Tarascon imita d’abord le gazouillement du rossignol ; puis, successivement le ramage de la mésange et de la fauvette, le sifflement du merle, le cri de la chouette, le roucoulement de la colombe, le gloussement de la poule, le chant aigu du coq et le croassement du corbeau. Ce flageolet était à la fois une volière et une basse-cour. » (Jules Sandeau, Le Concert pour les pauvres.) — 4. Sujet traité par plus d’un miniaturiste des xmc et xive siècles.

terics, déjà vieilles, sur la façon dont ils écorchent notre langue, et ces deux braves insulaires qui demandent un anel, et à qui l’on sert un petit âne au lieu d’un agneau M Quels rires, quels éclats! Je les entends d’ici.

Mais enfin tout prend fin, les parades et les boniments comme tout le reste. Voici la « représentation » qui va commencer, qui commence .

La première place, en ce spectacle heureusement varié, appartient sans conteste aux acrobates, aux vrais acrobates, c’est-à-dire aux sauts de carpe et aux culbutes savantes. Faire de ces culbutes, de ces « tours,» c’est ce qui s’appelle tomber ou tumer, et celui ou celle qui les exécute se nomme tombeor ou tomberesse. Il y en avait de toute espèce et auxquelles on avait donné les noms de différentes provinces, régions ou villes. Il y avait le tour français et le tour champenois, le tour de Bretagne et le tour de Lorraine, le tour de Metz et celui d’Espagne; et, enfin, le tour romain 2. Les lumières me manquent absolument pour caractériser toutes ces variétés de cabrioles. Mais voici d’autres « sujets ». L’un nous fait assister à la danse des éperons ; l’autre saute à travers un cerceau; le troisième appuie ses poings sur le tranchant d’une épée, et le dernier marche sur ses deux mains, tandis

1. Des deux anglois et de Vanel {. Histoire littéraire , XXIII, p. 107). L’Anglais que l’on met en scène voulait parler comme on parle en France : « Mais onc tant ne s’ i sot garder — Que n’ i entrelardast l’anglois; — Ains i farcisoit le françois.» — 2. « Lors li commence à faire saus — Bas et petis et grans et haus. — Primes deseur, et puis desos... — Lors tume et saut et fait par feste — Le tor de Mès entor la teste. — Après li fait le tor françois — Et puis le tor de Chanpenois — Et puis li fait le tor d’Espaigne Et les tors c’ on fait en Bretaigne, — Et puis le torde Loheraine... — Après li fait le tor romain — Et met devant son front sa main — Et baie trop mignotement... — Lors tume les piés contremont — Et va sor ses deus mains et vient — Que de plus à terre n’avient etc.»(De V tumbeorNostre Dame , Romania, 1873, p. 319.)

Une

représentation foraine au xme siècle.

Pc!!I;>.LI™x.IT' cIue ses pieds battent l’air b Le malheur est que cer- — tains de ces saltimbanques ne craignent pas de faire des gestes obscènes, et même de se mettre plus ou moins à nu devant un public qui ne s’en indigne pas assez vivement2. En voici d’autres qui, dès leur première enfance, ont eu leurs membres barbarement assouplis et disloqués; voici les désossés qui sont à la fois étonnants et horribles, et qu’on ne regarde pas sans un effroi mêlé de dégoût3. Cependant on a tendu sur la place une corde immense, à une certaine hauteur du sol. Tous les yeux sont tournés vers le pauvre homme qui va jouer sa vie à ce terrible exercice. Il grimpe jusqu’à la corde, il s’y tient en équilibre, il marche, il avance, il est déjà plus qu’à moitié chemin, il marche encore et d’un pas plus sûr : victoire, il est arrivé! Il raconte d’ailleurs qu’il en a fait bien d’autres, et notamment à Bâle où l’on avait tendu pour lui une corde depuis le clocher de la cathédrale jusqu’à la maison du chantre 4. Mais il n’entend pas borner à cet exploit sa hardiesse un peu plus que téméraire, et annonce qu’il marchera prochainement sur la corde,

1. « Ainz veïssiez toz ayant traire — Ces jogleors et maint jou faire.

— Li lins dançoit des espérons... ; — Li autre saut — Amont parmi un cercle aut; — Li -autres trait s’espée nue — Et au tranchant des poinz s’apue — Et tombe desus sans dotance; — Li autre ovrent de nigremance ». {J ouf rois, v. 1146, cité par Freymond, Jongleurs et Ménestrels, p. 20.) «L’us fai lo juec dels banastelz; — L’autre jugava de coutels; — L’us vai per sol et l’autre tomba; — L’autre balet ab sa retomba; — L’us passet sercle, l’autre sail. — Neguns à son mestier non fail. » {Flamenca, éd. P. Meyer, y. 593 et ss.) « Pueis près l[a] arpa, a .n. laisses notatz — Et ab la viola a los gen deportat[z), — Sauta e tomba; tuh s’en son alegratz, » ( Laurel et Béton, éd. P. Meyer, vers 1208-1210). Etc., etc. — 2. « Quidam [histriones] transformant et transfigurant corpora sua per turpes saltus et per turpes gestus, vel denudando se turpiter. » ( Pènitentiel de Thomas de Cabham, fin du xme siècle, Bibl. nat. lat. 3218, f° 32 v°; 3529a f° 40.)

— 3. Voy. les figures du ms. lat. de la Bibl. nat. 1119, f° 68 et 69, etc.

— 4. « Basileam quidam corpore debilis venit, qui funem protensum de campanili majoris ecclesiæ ad domum cantoris manibus et pedibus descendebat.»(Mnna^e5 Basileenses, 1276. Citées par Schultz, l.c.,I,p.442,

tranquillement assis sur un cheval1. On applaudit i part. uvr. «.

1 ' 11 CHAP. xvin.

d’avance, et la première partie du spectacle s’achève - —

ainsi dans l’admiration de ce qu’on a vu, dans l’attente de ce qu’on espère voir.

Des jongleurs, — dans le sens le plus moderne de ce mot, — ouvrent la seconde partie de notre séance en jonglant prestement avec des balles, avec des couteaux 2, avec des épées 3. C’est maintenant le tour des montreurs de bêtes et des dompteurs. Deux d’entre eux, l’un jouant du cor et l’autre du tambourin, font danser et sauter des singes et des ours ; d’autres exhibent des chiens savants et des marmottes 4. Ce ne sont là, comme on le voit, que des jeux fort innocents ; mais on ne s’en est pas toujours contenté, et

note 1.) Cf. un mandement du duc de Bourgogne, donné à Dijon le 29 mai 1375 (Archives de la Côte-d’Or, B. 1445, f° 81, r° et v°): « A un joueur de cordes et d’apertise qui joua devant Monseigneur ... pour recompensacion de cordes, de pièces de bois et autres chouses nécessaires pour les habillemens de son jeu », etc.

1. « Et illi qui dicuntur ministelli in spectaculo vanitatis multa ibi fecerunt, sicut ille qui ex equo super chordam in aere equitavit. » (Aubry de Trois Fontaines, 1237, cité par Scliultz,l.c.,tome I, p. 445, note 1.)

— 2. « Ge sai joer des basteax — Et si sai joer des costeax — Et de la corde et de la fonde — Et de tous les biax giex du monde. » (Achille Jubinal, Œuvres complètes de Rutebeuf, nouv. éd., 1875, III, p. 12.)

« L’autre jugava de coutelz. » ( Flamenca , éd. P. Meyer, v. 604) « A Jehan dou Fossé, menestrier, qui a joué des cousteaux devant ma dame » (Mandement de la Duchesse de Bourgogne donné à Dijon le 26 juillet 1372, Archives de la Côte-d’Or, B. 1438, f° 19, r°), etc., etc^

— 3. Cf. la flg. 105 de Schultz; p. 443, du tome Ier de la lre édition.

Cf. Viollet le Duc, Dictionnaire du mobilier, II, pp. 451-452. —

4. « Si en voit l’en jouer les singes, — Les ours, les chiens et les marmotes; — Si en ot l’en chançons et notes — De jougleors assez souvent— Por la maaille seulement.» (A Jubinal. Jongleurs et trouvères , p. 101-106, cité dans Y Histoire littéraire, XXIII, p. 91.) Cf. le Châtelain de Coucy et Jean de Condé, cités par Tobler ( Spielmansleben , p. 327 • danses d’ours et de singes, etc.) et les Comptes de Maliaut, comtesse d'Artois, analysés ou cités par J. M. Richard (1. c., p. 110: Ménétrier qui fait danser un singe devant Mahaut,etc.) « S’il vient au dit Beauvès aulcuns jongleurs de personnaiges, monstrant oyseaulx ou bestes sauvages en chambres. » (Arch, Nat. P. 1461, Déclaration du temporel de l’évêché de Beauvais eu 1454, citée par G. Desjardins en son Histoire de la cathédrale de Beauvais, p. 135.) Les miniatures sont ici d'un très utile secours.

1 P™.T; LvTv ’ bon a P11 assister plus d’une fois à d’horribles com- ‘ bats contre des animaux féroces : témoin ce fait qui s’était jadis passé en Allemagne, à la cour du saint empereur Henri. Un pauvre dompteur avait enduit du miel son corps nu et s’apprêtait à lutter seul contre plusieurs ours, quand tout à coup saint Poppon, indigné, terrible, s’emporta en reproches contre l’Empereur et mit fin à la barbarie d’un tel spectacle b Aujourd’hui rien de pareil, et les ours, tenus en laisse, ne font qu’exécuter, moyennant force coups de bâton, une danse gauche et lourde. Le plus grand succès, à vrai dire, est pour les singes, et un clerc, qui assiste à la séance, en prend occasion de faire une observation satirique et fine : « Le Diable, dit-il, ressemble à cet homme, là-bas, qui fait danser ses singes. Ce ne sont pas des singes que le Diable fait ainsi danser les jours de fêtes : mais ce sont les femmes dans les bals et les hommes dans les tavernes -. » Sur ce, paraissent les joueurs de « bastelz » qui vont dignement terminer la séance. On ne sait plus guère aujourd’hui ce que c’étaient que les bastelz 1 2 3. Était-ce, comme le croit Littré, cette sorte de bâton magique dont les escamoteurs de nos jours se ser-

1. « Contigit etiam ludis histrionun impériales tune fores occupari atque eo spectaculi généré Regem cum suis delectari. Ursis etiam nudus quidam vir membra melle perunctus exhibetur, a quo etiam plurimum pro periculo suimet timetur ne forte ab iisdem ursis ad ossa sui, melle consumpto, perveniretur. Porro Rex ejusdem spectaculi adeo amore in oculis suis captus tenetur atque male providus pro periculo viri parum veretur. Unde super tam iniqua in christianum illusione Regem beatus Poppo redarguit eumque ab hoc spectaculo suis cum optimatibus mox compescuit. Tum etiam a periculo ursorum virum liberavit et, ne id ultra fîeret, arguendo et obsecrando sententiam dictavit. » (Vita sancti Popponis abbatis f 1048, auctore Everhelmo abbate. Acta SS. Januarii, éd. V. Palmé, III, p. 257. —

2. « Hystrio facit symiam saltare in diebus festis magis quam in

aliis diebus : sic Dyabolus mulieres in choreis et domines in tabernis. » (Bibl. nat. lat. 16515, xme siècle. n° cciv.) — 3. Voy. plus haut la note 1 de la p. 21.

vent encore gravement au grand effarement des naïfs? 1 2 On ne le saurait admettre: car le mot ne se présente qu’au pluriel, et il paraîtrait plus naturel de croire ici à des gobelets. Toujours est-il que les joueurs et joeresses de « bateaux 1 » étaient, en ce temps-là, aussi habiles que les nôtres. Ils faisaient, ce semble, les mêmes tours qu’aujourd’hui. Quand un bateleur promet à son public de « faire sordre une fontenelle » , c’est sans doute notre « tour du bassin », et quand il parle de « faire paraître plus de mille griffons volants » ce doit être notre tour du chapeau enchanté ou quelque effet d’optique analogue à notre lanterne magique. Tout comme les nôtres, ces prestidigitateurs des xme et xive siècles se qualifient volontiers d’enchanteurs, voire de nécromanciens 3. Ils font de la magie blanche et, comme nous l’avons dit plus haut, donnent mystérieusement à entendre qu’ils sont plus ou moins sor-

1. « Aus baastiaus où à un gieu — Seroient bien demi-jor droit. » (Gautier de Coincy, Miracles , ms. de Soissons, f° 61 b). — « Il n’aillent pas à cel jor as karoles, ne as carrenges, ne regarder les gens de baieteaus.» (P. de Fontaines, Conseil, xxvii, 4, éd, Marnier). Ces deux exemples sont empruntés au Dictionnaire de F. Godefroy. = « Chaque année, les Comptes mentionnent des joueurs de balestiaux, d'arbalestiaus , de batiaux : ils sont évidemment nombreux et recherchés. » (Mahaut, comtesse d'Artois, p. 111. Cf. un don fait à une « joeresse de batiaux » en 1338 : ibid., note 3, etc.) « Pour don fait par Monseigneur [le 22 octobre 1361] à deux menestriers joueurs de bateaux. » (Archives de la Côte-d’Or, B, 1430, f° 44, r°.) « A quatre bateleurs qui jouèrent devant Monseigneur de leur mestier à Bray sur Seine, » {Ibid., B 1452, f° 69 r°.) « A bateleurs qui ont fait bateaux et joué devant Monseigneur à Guise, etc. » {Ibid., B 1454, f° 80, v°, etc., etc.) —

2. « Juglaours suis mou bons, si vois avoir conquerre. — Je ai lon-

tans servi un chevalier honeste — Qui me donai l’autr’ierun paile de Bisterne. — Tant sai d’anchantement n’en ai soz ciel mon maître. — Je feroie bien ci sordre une fontenale — Et de grifons volanz plus de mil à un terme, — Et chacuns si tendroit un sarpant por la teste — Moût lait et moût idous, trainant jusquez à terre. — Si vos todroient bien les auberz et les elmes — Et mengeroient bien vos destrié de Castale. » {Floovant, vers 2027-2037.) — 3. « Ainz veïssiez. toz avant traire — Les jogleors et maint jou faire. — Li uns dançoit... — Li autre ovrent de nigremance.» {J ouf rois, cité par Freymont, Jongleurs et ménestrels, p. 20.)

Jongleurs-

musiciens.

• ciers. J’estime que cette dernière prétention a dû les

- mettre en plus dun mauvais cas. Ils auraient mieux fait de se taire.

Le spectacle est achevé, et voici que le bruit lointain d’un orchestre en plein vent nous permet de passer, sans une transition trop brusque, des jongleurs-saltimbanques aux jongleurs-musiciens.

Lorsque l’on parle de la musique du moyen âge, il y a tout au moins deux excès à éviter. Parmi ceux qui se sont occupés d’une question aussi complexe, et surtout parmi ceux qui en parlent sans l’avoir jamais étudiée, il y a deux opinions courantes et qui sont contradictoires. Les uns considèrent le moyen âge comme une époque de barbarie où la musique n’existe qu’à l’état embryonnaire. Des bégaiements, et pas de langage ; des essais, et pas d’œuvre ; des aspirations, et rien de plus. D’autres, au contraire, seraient plutôt tentés de faire commencer la décadence musicale à la fin du moyen âge. Ils saluent dans les siècles chrétiens l’œuvre grandiose qui est attribuée à saint Grégoire ; ils la rattachent scientifiquement à ce que l’antiquité gréco-latine a conçu de plus beau, et s’efforcent de montrer que, dès le xme siècle, l’harmonie, sous le nom de déchant , a véritablement conquis sa place au soleil. C’est fort bien, et il faut se prononcer. A notre avis, c’est entre les deux camps qu’il convient de prendre position. Quand Victor Hugo a écrit ses admirables vers intitulés : Que la musique date du seizième siècle , et qu’il s’est écrié : « — Puiser sant Palestrina, vieux maître, vieux génie, — Je « vous salue ici, père de l’harmonie1 », il n’avait

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