Les Bayons et les Ombres, xxxv
raison qu’à moitié. Les mélodies grégoriennes étaient de la musique, profonde en sa simplicité, sublime en sa sérénité, et elles ont été universellement populaires bien longtemps avant cet étonnant Palestrina qui s’en est visiblement inspiré. Dans le déchant du xme siècle il convient aussi de voir quelque chose de plus qu’une tendance à l’harmonie. Mais, somme toute et à considérer la réalité vraie, c’est en nos temps modernes que la musique a atteint ce qu’il est permis d’appeler sa perfection; c’est depuis lors qu’elle a vraiment exprimé tout ce qu’il y a dans l’âme humaine, passions et tristesses, vigueurs et abandons, amours et haines. Il n’en faut pas tant demander au moyen âge.
Y avait-il vraiment un orchestre aux xnc et xme siècles? Un érudit contemporain a vaillamment répondu à cette question, et a été jusqu’à nous tracer hardiment un tableau raisonné de la composition de cet orchestre. Nous ne saurions mieux faire que de le prendre ici pour guide 4.
1. M. Henry Lavoix fils, dans sa Musique au siècle de saint Louis (tome II du Recueil des Motets français des xiie et xme siècles par Gaston Raynaud, p. 320) a donné un « Tableau des instruments de musique au xrae siècle » que nous croyons utile de reproduire ici, en l'abrégeant de notre mieux :
1° Cordes frottées: Vielle; gigue; rebec; rote ; monocorde; = Vielle à roue; chifoine (vielle à clavier.)
2° Cordes pincées : Luth ; guiterne ; cithare ; harpe.
3° Cordes frappées : Psalterion ; decacorde.
1° A bec : Flûte ; flageolet.
2° A anche : Chalemiau.
II Instruments 1 3° A bocal: Araines ; buisines ; graisles;
a vent j cors.
[ 4° A réservoir : Cornemuse; muse. Or- \ gués portatifs.
III Instruments ( 1° A baguettes : Tabor; timbre; nacaires. a percussion \ 2° Sans baguettes : Clochettes, etc.
I Instruments a CORDES
Un orchestre au moyen âge
C’est une grande chose aujourd’hui que de savoir disposer un orchestre et grouper matériellement tous les éléments qui le composent. Cette science n’a guère été, que je sache, pratiquée au moyen âge, et n’a certainement pas reçu son application dans l’orchestre que M. Lavoix a si bien reconstitué... sur le papier.
Si donc les chefs d’orchestre du xmc siècle (il y en avait), si ces musiciens de bonne volonté avaient eu le sens moderne de la disposition d’un orchestre, ils auraient certainement placé au premier rang, sur le devant, leurs instruments à cordes, et, tout d’abord, ceux « à cordes frottées », les vielles, les gigues, les rebecs et les monocordes. Fort probablement ils n’y ont point pensé.
A tout seigneur, tout honneur : commençons par la vieille.
La vielle doit être considérée comme un violon de proportions plus grandes que notre violon actuel et dont on jouait avec un archet, un arçon qui était notablement plus cambré que le nôtre. Il n’est plus permis de la confondre avec cette « vielle à roue » qui a reçu le nom de chifonie 1 et qui, de très bonne heure, fut dédaigneusement abandonnée aux aveugles 2. « De tous les instruments
1. « Aux ixe et xe siècles la vielle à roue, telle à peu près que nous la connaissons encore aujourd’hui, était fort en vogue. Au xme siècle, elle portait les noms de chifonie , cifoine, symphonia ou organistrum. Ce ne fut que deux siècles plus tard qu’elle prit le nom de vielle. On connaît la grande vielle à clavier jouée par deux personnages sur le chapiteau de Boscherville.» (Lavoix, 1. c. p. 325. Cf. Schultz, 1. c. lreéd. p. 432.) — 2. En sa traduction duDe proprietatibus rerum, Jean Corbichon , chapelain de Charles V, constate « qu’on appelle en France cymphonie ung instrument dont les aveugles jouent en chantant les chansons de geste, et a cest instrument beau doux son et bien plesant à oyr ». (Bibl. nat., fr. 22533, f° 237.) « Il paraît, par une anecdote de la vie de Du Guesclin, dit Legrand d’Aussy, que cet instrument n’était pas en grande considération ou, du moins, qu’au xive siècle, il était tombé dans le mépris. Le roi de Portugal (dit l’Histoire de Du Guesclin) avoit
du moyen âge, la vielle, la véritable et très noble ,rtAHRATp vielle, est celui sur lequel nous avons le plus de renseignements 1 », et les monuments figurés, qui sont bien préférables à toutes les descriptions, abondent heureusement tant dans les miniatures de nos manuscrits que dans les sculptures de nos églises 2. Le nombre des cordes varie, de cinq à deux; mais les vielles à quatre cordes paraissent avoir été les plus nombreuses, et ce sont celles que Ton peut vraiment considérer comme classiques 3. La gigue ou gigle 4 n’a que trois
deux menestriers qu’il estimoit et vantoit beaucoup. Il les fit venir, et ils jouèrent de la cifoine; mais le chevalier Matthieu de Gournai, qui étoit, là, se moqua d’eux en disant que ces instruments, en France et en Normandie, n’étaient qu’à l’usage des mendiants et des aveugles, et qu’on les y appeloit « instruments de truands ». (Cité plus d’une fois, et, en dernier lieu, dans le Dictionnaire de Frédéric Godefroy, au mot Cifonie.) Eustache Deschamps dit en termes aussi clairs : « Vielle est jeux pour les moustiers; — Aveugles chifonie aura. » (Bibl. nat., fr. 840, f° 313.) Cf. la Requête en 1396 des jongleurs et chif oineurs de Paris. (Arch. nat., Y, 5220, f° 277.)
1. Henri Lavoix fils, 1. c. p. 322. L’historien de la musique au xiiic siècle ajoute immédiatement : « Jérôme de Moravie a donné dans les plus grands détails la description de la vielle. M. de Coussemaker a publié le texte de Jérôme de Moravie dans le premier volume de ses Scriptores ; Perne et Fétis ont commenté et traduit le vieux théoricien, l’un dans la Revue musicale de 1827, l’autre dans le t.V de son Histoire de la musique. » — « Cet instrument, ajoute Gaston Paris, ne paraît pas avoir été transmis avant le ixe siècle aux Occidentaux par les Arabes qui le tenaient eux-mêmes des Persans. » {La Littérature française au moyen âge, pp. 36,37.) — Au Congrès des philologues allemands en 1886, M. Schwan a affirmé que la vielle est issue de la rote celtique. Il est peut-être permis de demander où sont les preuves. [Romania, 1887, p. 622.)
— 2. Représentations typiques de la vielle : xie siècle ou commencement du xne : Bibl. nat. lat. 1118, f° 204 r° (ms. de saint Martial de Limoges.) — xne siècle : chapiteau de Saint-Georges de Boscherville (Didron, Annales Archéologiques, VI, 314); sculptures de Vezelay ( Dictionnaire du mobilier de Viollet le Duc, II, 319); de Saint-Sernin de Toulouse ( Dictionnaire de l’architecture, du même, IV, p. 315) et de la petite église du Mas d’Agen ( ibid ., p. 311). = xme siècle : Album de Villard de Honnecourt, publié en 1858 par Lassus et Darcel (pl. iv). Cf. le ms. de la Bibl. nat. fr. 24069, f° 204, et le ms. du fonds allemand 32 (f° 146), dont nous avons le premier utilisé la donnée très précise en notre première édition (I,p. 358). Voir, dans lalre édit, de Schultz,(I, pp. 430 et ss., fig. 98 etss.) une série de reproductions d’après les manuscrits, qui semblent généralement assez exactes. — 3. Lavoix, l.c.,p. 324.
— 4. V. les nombreux exemples cités par F. Godefroy, au mot Gigue, auxquels il serait facile d’ajouter bien d’autres textes : « Vieles, harpes,
LI VR. Il
i part. livr. h. cordes ; le rebec 1 n’est aussi qu’une variété de la vielle
- et le monocorde seul offre une physionomie originale,
« monté sur une caisse sonore 2 avec un manche ». 11 devait avoir des notes de contrebasse.
C’est au centre du groupe des vielleurs , et un peu derrière eux, qu’on aurait pu faire une place aux jongleurs qui jouaient alors les instruments « à cordes pincées ». Elle est longue, la liste de ces instruments, mais elle peut se réduire à quelques types, le luth, la guiterne 3, la rote peut-être 4 et la harpe surtout 5
gigues i erent en saison » ( Bueves de Commarchis, éd. Scheler,v. 162); « Sonent sauters et gigles, harpent cil harpeor » ( Enfonces Godefroi, éd. Hippeau, v. 229). Cf. Viollet le Duc , Dictionnaire du Mobilier, II, pp. 273, 274. = Les bons joueurs de gigue, les gigueors semblent surtout venir d’Allemagne ; « Et si avoit bons leüteurs — Et des flaüteurs de Behaigne — Et des gigueours d’Alemaigne. » (Cleomadès , édit. Van Hasselt, v. 2886; cité par F. Godefroy.)
1. La forme la plus usitée paraît avoir été rebebe. Cf. F. Godefroy, à ce mot, et Viollet le Duc, Dictionnaire du Mobilier, II, pp. 306, 307.
— 2. Lavoix, 1. c. p. 324. Cf. Viollet le Duc, 1. c. II, p. 291, qui donne une figure du monocorde. = Avant de terminer ce qui concerne les instruments à archet, il convient de nommer à tout le moins le crowth qui en a été peut-être le type premier et, comme on l’a dit, «le père».= « Les instruments à archet, venus vraisemblablement de l’Orient après une longue pérégrination dans le Nord... apparaissent sous la forme du crowth et de la lyre dès le ixe siècle. » (Lavoix, 1. c., p. 315.) » Il semble, d’ailleurs que le crowth « ait été peu usité en France dès la fin du xie siècle ». (Viollet le Duc, Dictionnaire du Mobilier, II, pp. 263-265, avec une figure.) — 3. « La liste est longue [des instruments à cordes pincées]. Elle se réduit à deux types principaux, le luth et la guitare, l’un à dos bombé, l’autre à dos plat. Tous deux semblent avoir été rapportés d’Orient, ou ont été perfectionnés après les croisades. » (Lavoix, 1. c. p. 326.) — 4. Il y a quelque incertitude sur le genre auquel appartient la rote. Viollet le Duc (1. c. II, p. 280) affirme que la rote et la guiterne représentent le même type, et que c’étaient des instruments « pincés à l’aide d’un plectrum. » Lavoix, au contraire, place la rote au nombre des instruments à archet. Dans sa Vie nomade en Angleterre (p. 127), Jusserand définit la rote : « Une sorte de petite harpe et qui était l’ancien instrument des peuples celtiques.» Nous nous rallierions volontiers au sentiment de Viollet le Duc.
— 5. La harpe était, comme aujourd’hui, pincée des deux mains. Les harpeurs les plus goûtés étaient irlandais et bretons. Cf. un texte très curieux de la Lex Angliorum et Werinorum, hoc est Thuringorum (Walter, Corpus juris germaniciantiqui, tome 1,1, p. 377): «Qui harpatorem, qui cum circulo harpare potes t, in manum percusserit, componat ilium quarta parte majori compositione quam alteri ejusdem conditionis homini. » =La harpe est restée très à la mode, durant tout le
qui a jusqu’à trente cordes *. Les instruments à cordes PART-