V. EN ESPAGNE
un Espagnol. C’était scandaleux. Puis, on n’aimait 1 PAnT- UVR- «•
r O 7 chap. xxvii.
pas à se laisser dire que ce Charlemagne ayait fait des -
conquêtes en Espagne. Quelles conquêtes, après tout?
Et ce Roland, cet éternel Roland? Est -ce qu’en somme, il n’avait pas été battu à Roncevaux, et par des Espagnols peut-être? Les esprits s’aigrirent, et les jongleurs ne furent pas les derniers à s’en apercevoir. Il leur fallut, de toute nécessité, donner satisfaction à des revendications qui pouvaient passer pour légitimes. Mais que faire? Jeter l’insulte à Charlemagne et aller jusqu’à prétendre, comme le moine de Silos au commencement du xnc siècle, que ce prétendu héros avait lâchement et absque ullo sudore abandonné la pauvre Espagne qu’il laissait en proie aux Sarrazins? C’était quelque chose, sans doute, que cette dépréciation de l’élément français, et les chroniqueurs espagnols du xiiic siècle ne dédaignèrent point, plus ou moins innocemment, de se servir de cette tactique. C’était quelque chose, mais il fallait mieux. Il fallait donner un corps à l’idéal castillan ; il fallait créer un héros vivant, un héros en chair et en os, que Ton put opposer à ce Roland trop vanté; il fallait sculpter, en quelque manière, un Roland Espagnol auquel on insufflerait la vie et qui serait un jour le vainqueur, l’heureux vainqueur du Roland de France.
Les jongleurs espagnols ne reculèrent pas devant cette besogne. lisse mirent à l’œuvre vers les premières années du xiic siècle et, avec beaucoup d’imagination et quelques bribes de légendes locales, ils créèrent de toutes pièces le héros national, le héros demandé \
1. « L’Espagne, étroitement intéressée à la principale matière de notre épopée, la connut et l’adopta de bonne heure. Les juglares chantaient nos chansons de geste, surtout celles qui se rapportaient à la guerre de Roncevaux. Insensiblement ils firent intervenir les Espagnols dans l’action et finirent, — sacrifiant l’idée religieuse et
part. livk. ii. Et ce fut ce Bernard del Carpio dont l’histoire, dit
- loyalement Mila y Fontanals, ne doit être considérée
que « comme une simple légende poétique ».
Puis, les chroniqueurs — nous entrons ici dans le fond même de notre seconde époque — appuyèrent les poètes et, d’une voix grave, consacrèrent définitivement le témoignage des juglares. Ils donnent tout d’abord une généalogie au héros fictif, et font naître ce Bernard, sous le règne d’Alfonse le Chaste, du comte Sanche et de cette Chimène qui était la propre sœur du Boi. Ils lui prêtent ensuite, comme à Boland, des enfances douloureuses et ne le mettent en gloire qu’au moment où Charlemagne paraît en Espagne et où il somme Alfonse de faire sa soumission. Alors, dans un mouvement d’indignation nationale, Bernard n’hésite point à s’allier aux Sarrazins, et c’est lui qui, avec Marsile, surprend l’arrière-garde de Charles dans les défilés de Boncevaux ; c’est lui qui engage la bataille fatale ; c’est sous l’effort combiné d’une armée de chrétiens et d’une tourbe de païens que sucombent Boland, Eggihard, Anselme et tant d’autres. Et voilà comment l’Espagne, représentée par Bernard, a vaincu la France, représentée par Boland h
Il faut que le sentiment patriotique soit vraiment bien fort pour faire oublier jusque-là le sens chrétien, et pour mettre ainsi la main d’un héros chrétien
unitaire de ces poèmes, — par faire de Bernard del Carpio l’ennemi et le vainqueur de Roland. » (G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 28.)
1. Pour toute cette histoire de Bernard del Carpio, v. l’admirable livre de Mila y Fontanals (c. m, pp. 130 et ss.). Cf. plus loin, notre analyse du livre de Mila, t. III, pp. 550, 551. = Il convient surtout de ne pas oublier que « les premiers chants relatifs à Bernard del Carpio ne sauraient être antérieurs à la fin du xie siècle » et que « la îégende de Bernard repose sans doute sur un seul personnage historique du ixe siècle (?), Bernardo de Ribagorza. » (V. Mila, 1. c., p. 161 et notre résumé, III, p. 551.)