V. EN ESPAGNE
dans celle d’un de ces Infidèles que la très noble 1 PART- UVR* u*
Espagne a si vaillamment combattus pendant huit siècles.
Telle est cependant la légende que reproduisent, avec des variantes plus ou moins notables, la « Geste de Fernan Conzalez » l, au xmc siècle 2 ; le Chronicon mundi de ce Lucas de Tuy qui mourut en 1250 ;
YHistoria de rebus hispanicis de Roderic de Tolède, mort en 1247 et qui est le seul à ne pas faire de Bernard l’allié des Sarrazins, et, enfin, la Cronica general d’Alfonse X, qui appartient à la seconde moitié du xnT siècle. On trouvera plus loin l’analyse détaillée de chacun de ces documents 3. L’important, ici, c’est de dessiner nettement le's grandes lignes.
C’est alors qu’il s’écoula plusieurs siècles, — du xnT Lutte
x . , entre les légendes
au xvc, — ou l’Espagne offrit, au point de vue littéraire, françaises un singulier spectacle. Les vieux racontars de France espagnols, n’avaient pas entièrement disparu devant les légendes nouvelles : ils avaient résisté et tenu bon. De même donc qu’il y eut plus tard des romances où triompha l’esprit espagnol et d’autres où persista l’esprit fran-
1. Sur la « geste de Fernan Gonzalez » cf. un excellent chapitre des Vieux auteurs castillans de M. de Puymaigre (2e éd. II, pp. 117 et ss.).
Fernan Gonzalez n’est pas l’auteur, mais le héros de la geste. L’auteur lui-même est inconnu, la date de l’œuvre n’est pas assurée, et quant au héros (qui fut inhumé en 970 au monastère de San Pedro d’Arlança qu’il avait fondé), son histoire est singulièrement mêlée de légende et de fable : « On n’est pas d’accord sur les ancêtres de Fernan Gonzalez, comte et suzerain de la Castille... Quant aux guerres auxquelles il doit sa renommée, il les fit tantôt contre les princes chrétiens, tantôt contre les Mores avec lesquels il conclut plus d’une alliance... Malgré des actes peu louables, malgré ses traités avec les Infidèles, Fernan Gonzalez apparait comme un héros de la guerre sainte, et la vénération, inspirée par sa mémoire, grandit à ce point que non seulement son épée et son étendard, mais un de ses os, furent souvent portés par les chrétiens marchant à l’ennemi. » (De Puymaigre, 1. c., pp. 154, 155.) Mila y Fontanals (1. c., p. 111) va jusqu’à dire que « sa mémoire fut vénérée comme celle du Champion invaincu de l’Espagne chrétienne. »> Un autre Cid. — 2. V. notre t. III, p. 573. — 3. Ibid., 574-576.
1 l’ART. LIVR. II.
La
Gran conquista de Ultramar.
çais ; de même, et à plus forte raison, ces deux courants durent nécessairement coexister pendant les deux cents ans qui précédèrent l’éclosion des romances. On n’en saurait douter. Puis, entre les cycles héroï-
ques de l’Épopée française, il y en avait un qui semblait échapper aux préoccupations de la jalousie espagnole : c’était celui de la croisade. Aussi, ne fautil pas s’étonner du succès de la Gran conquista cle Ultramar \ qui, vers la fin du xmc siècle, fut commandée à un chroniqueur anonyme par le fils d’Alfonse X, Sancho-el-Bravo. « C’est l’œuvre française de Guillaume de Tyr et de ses continuateurs qui constitue le fonds de la Gran Conquista , » et d’excellents érudits l’ont démontré avant nous ; mais elle n’en est pas, à beaucoup près, l’élément unique, et l’auteur espagnol a fait plus d’un emprunt à la Chanson d'Antioche provençale, et, peut-être, à cette geste limousine de Bechada qui n’est point parvenue jusqu’à nous. A-t-il connu les cinq poèmes dont l’ensemble forme notre plus ancien Chevalier en Cycle, ou bien n’a-t-il utilisé, comme le croit Mila, qu’une rédaction en prose française de ces cinq chansons si populaires? Le cas est à tout le moins douteux, et il faut encore tenir compte de l’imagination de notre compilateur qui a dû forger plus d’une fable. Il faut se souvenir, en outre, qu’il conduit jusqu’à saint Louis son histoire « complète » des guerres saintes, et qu’il a dû, pour les plus récentes croisades dont son père avait sans doute été le contemporain, remonter à d’autres
1. Nous ne faisons guère, en tout ce qui suit, que résumer le long chapitre de M. de Puymaigre : « La grande conquête cl’Outremer. » {Vieux auteurs castillans, 2e éd. II, 117-152.) C’est une de ses notices que le savant auteur a le plus profondément remaniées. Cf. G. Paris : La Chanson d’Antioche provençale et la Gran conq uista de Ultramar, Roniania, 1888, p. 513 et ss.