‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 72 sur 217 · A L ' ° A U CHAI». XXVII · texte numérisé non relu

A L ' ° A U CHAI». XXVII

déterminées. Ce qui nous intéresse le plus vivement -

dans son œuvre, ce n’est pas, à vrai dire, sa narration, mi-historique, mi-légendaire, de ces expéditions contre les païens dont nous trouvons ailleurs dix récits plus autorisés et plus sûrs ; mais ce sont les pages qu’il a, d’après nos chansons, consacrées à la mère et aux enfances de Charlemagne. J’insiste sur ce point pour faire voir comment l’Espagne imitait nos vieux poèmes... en les altérant, et comment elle y jetait son propre génie, sa couleur, sa vie. Ecoutez plutôt ce récit des fiançailles de Mainet avec la fille du roi de Tolède, avec la belle Halia : « Après que les conditions furent octroyées mutuellement, la gouvernante d’Halia dit que, s’ils ne s’embrassaient pas, le mariage ne serait pas assuré et, quoique les deux chevaliers qui accompagnaient Mainet s’y fussent d’abord opposés parce qu’elle était moresque, ils pensèrent enfin que cela était bien et conseillèrent à Mainet de le faire. Et quand on en vint au baiser, si grand était l’amour que lui portait la dame, qu’elle le mordit dans la lèvre d’en haut, en telle manière que Charles en eut la marque \ » Voilà un baiser qui, si je ne me trompe, n’est pas « à la Française ».

Nous voici maintenant au xvc siècle ; nous voici, Troisième époque:

les

dans notre troisième époque, en pleine floraison des Romances.

« romances ».

C’est un genre vraiment charmant que ces « romances » de l’Espagne 2. Ces petites pièces, si souvent

1. Vieux auteurs castillans, 1. c. pp. 143, 144. L’œuvre de M. de Puymaigre est une de celles qui font le mieux connaître le moyen âge espagnol. — 2. « Pour les romances et la poésie traditionnelle de l’Espagne, voy. surtout les deux admirables écrits de M. Wolf : TJeber die

t. part, livr.ii. narratives, composent autant de tableaux d’histoire ou

- de genre qui saisissent vivement toute l’âme et dont on

se souvient. Pas de longueurs, ni de prologue : on est soudain jeté dans l’action. La brièveté de ces petits poèmes fait de chacun d’eux comme le résumé ou le canevas d’un grand poème, et c’est ce qui a donné lieu à tant de méprises au sujet de leur véritable nature et de leur âge. On leur a trouvé un parfum de haute antiquité; on les a vieillis à plaisir; on les a considérés comme des fragments d’épopées perdues. L’érudition a fait bonne justice de tous ces paradoxes, et je pense qu’il n’y a plus personne aujourd’hui à croire les romances, sous leur forme actuelle, antérieures au xvc siècle \ Tout au plus peut-on admettre qu’elles ont circulé oralement, avant d’être fixées par l’écriture; tout au plus a-t-on le droit d’en faire remonter quelques-unes à la fin du xivc siècle. Mais on ne saurait guère aller plus loin sans excès et sans danger.

L’influence de notre épopée sur ces petits poèmes rapides et charmants, cette influence est certaine et n’a plus besoin d’être prouvée; mais il ne faudrait pas demander ici aux romances espagnoles une précision, une exactitude qu’elles ne peuvent nous donner. Nos légendes épiques, àforce d’être chantées en Espagne, y ont été singulièrement défigurées. Les faits, les noms, les ehosesy ont pris petit à petit une autrephysionomie, et c’est à peine aujourd’hui si l’on peut se hasarder

Roman zenpoesie der Spanier, dans les Studien (pp. 304-311) et l 'Introduction au Recueil de romances qu’il a publié avec M. Conrad Hoffmann, sous le titre de Primavera y flor de romances. » (. Histoire poétique de Charlemagne, p. 204.) Cette note élogieuse de G. Paris en 1865 est encore juste en 1892.

1. « Pas une ne nous est parvenue dans une forme antérieure au xve siècle. » (Id., ïbid. p. 203. Cf. 209, 210.)

Page 1