V. EN ESPAGNE
à dire : « Cette romance est tirée de notre chanson t part. uvr. «.
d’Azo/, et cette autre de notre roman d 'Aimeri. » C’est -
dramatiquement rapide, c’est violemment coloré, c’est surtout espagnol. On en jugera mieux si l’on consent à lire plus loin 1 la traduction des deux romances intitulées : « Le Dimanche des rameaux » et « Dona Aida ». Cette dernière est vraiment un joyau de haut prix 2 :
« Aida a fait un* songe, un songe douloureux. Elle se réveille toute troublée et avec une épouvante très grande.
Elle pousse de tels cris qu’on les entend par la ville.
Alors parlèrent ses damoiselles : écoutez bien ce qu’elles dirent : « Qu’est-ce que cela, madame? Qui vous a fait « mal? — J’ai fait un songe, damoiselles, un songe qui « me donne grand chagrin. Je me voyais sur une « hauteur dans un lieu désert. Sur les montagnes fort éle- « vées, je vis voler un autour : derrière lui venait un « riglon qui le serrait de près. L’autour avec crainte se « mit sous ma jupe; l’aiglon avec colère l’en tira. Il le « plumait avec ses serres, il le perçait avec son bec. »
Alors parla sa camériste : vous écouterez bien ce qu’elle dira : « Ce songe, madame, je veux vous l’expliquer. L’au-
1. III, pp; 579, 580.— 2.V. la traduction complète, III, p. 579 (d’après M. dePuymaigre).= Comme type des romances d’inspiration espagnole, nous ne saurions trouver rien de plus caractéristique que la romance Muchas partes herido, dont nous empruntons la traduction au P.
Tailhan ( Études religieuses, VIII, p. 41) ; elle est vraiment fort belle : « Couvert de nombreuses blessures, le vieux Charlemagne s’éloigne, —fuyant les bandes espagnoles — qui l’ont mis en pleine déroute,
— et laisse onze Pairs expirés. —Le seul Roland s’est échappé, — Roland que nul guerrier au monde — n’égale en valeur indomptée, — que nulle arme ne peut blesser,— dont le sang ne coula jamais. — Il était au pied d’une croix, — les deux genoux pliés en terre — et, les yeux levés vers le ciel, — il parlait en cette façon: — « Cœur plein d’ardeur « et de courage, — comment as-tu connu la crainte — jusqu’à sortir « de Roncevaux — vivant et sans être vengé? — Ah! chers amis et « chers seigneurs, — qu’à bon droit vous devez vous plaindre — qu’en « la mort je vous aie laissés, — moi qui vous suivais en la vie! » —
Comme il était en cette angoisse, — il voit approcher Charlemagne,
— triste, sans suite, sans couronne, — et le visage ensanglanté. —
Dès qu’il le voit en cet état, — le pauvre Roland tombe mort. »
CHÀP. XXVII.
« tour est votre fiancé qui vient d’outremer; l’aigle, c’est « vous avec qui il va se marier; la montagne, c’est « l’église où l’on doit vous unir. — S’il en est ainsi, ma « camériste, j’entends te bien récompenser. » Le lendemain matin on apporte une lettre écrite en dedans et en dehors, écrite avec du sang. Elle disait que son Roland était mort à la déroute de Roncevaux. »
C’est à dessein que je cite la dernière partie de cette belle romance, qui peut passer pour un type. Qu’elle ne soit pas d’allure française, c’est ce qui frappe tout d’abord ; mais on observera encore que ce n’est pas là de la poésie populaire. Rien ne ressemble moins à nos chansons de paysans ou de marins. Il y a certains apprêts et artifices de style, certaines complications de symbolisme, certaines tendances à l’effet qui trahissent un artiste ou un lettré. Il ne conviendrait pas toutefois de trop généraliser cette remarque. Certaines romances sont assurément populaires; mais toutes, non pas.
Donc, à côté de plusieurs cycles purement nationaux, comme ceux de Fernan Gonzalez et du trop fameux Bernard del Carpioçily a dans le Romancero des éléments français, très français, et qui méritent de fixer notre attention , à la condition toutefois de tenir compte de cette sorte de nébulosité et demi-nuit où étaient alors tombées les légendes venues de France. 11 en est qui sont consacrées à Roland \ à Renaud de Montauban 2,
1. « Dominga era de ramos »; « Doua Aida »; « Muchas partes herido » etc. (Voy. ci-dessus.) — 2. « Dia era de San Jorge»; — « Estabuse don Reinaldos » ; — « Ya que estaba don Reinaldos ». (Milay Fontanals, 1. c», pp. 354, 355.) Mais, comme le dit Mila, « ces romances prosaïques et d’aspect moderne ne sont que des inventions arbitraires des livres de chevalerie et des poèmes italiens ». Les deux premières « sont une imitation très altérée de la Leandra innamorata, 1508 ». C’est ce qu’avait vu Gaston Paris. ( Histoire poétique de Charlemagne, p. 211.)