‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 76 sur 217 · Y. EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

Y. EN ESPAGNE

L’Espagne, d’ailleurs, avait alors de par le monde une telle prépondérance avec une telle gloire, que les livres étrangers ne lui faisaient plus peur. Elle s’engoua très vivement des poèmes italiens, et un tel engouement n’est pas fait pour nous surprendre. Il y avait entre les deux peuples, entre les deux poésies, une connexité bien plus profonde qu’entre l’Espagne et nous. Le haut style, les belles colorations vives, les grands cliquetis d’armes, les coups d’épée invraisemblables et les amours passionnées qu’on trouve dans Bojardo et surtout chez l’Arioste, toutes ces ardeurs, toutes ces couleurs devaient plaire aux Espagnols. C’était le midi compris et aimé par le midi. En 1540, Y Orlando Furioso fut traduit par Fernando de Alcazer ; mais, dès 1533, Y Orlando innamorato avait (non sans quelque mélange) passé dans la langue espagnole sous cette fausse étiquette : Espejo de caballerias, Miroir de chevaleries, qui était « bonne pour la vente ». La seconde partie parut en 1536, et la troisième en 1550. C’était cependant notre Renaud de Montauban qui avait peut-être ouvert la brèche, mais déguisé à l’italienne 4, et le premier livre de Reynal dos de Montalban , qui fut publié en 1523 1 2, n’est, en effet, que la traduction de Y Innamoramento di Carlo magno. Cette première partie ayant réussi et la seconde avec elle, on lui donna fort naturellement des Suites, suivant l’excellente habitude des libraires de tous les temps, La plus célèbre fut, en 1533, la troi-

1. Tous les récits espagnols sur Renaud de Montauban sont d’origine italienne. Nulle part il n’y est question des frères de Renaud, et « Renaud isolé » est en réalité le caractère des romans italiens. (V. Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne , pp. 211, 212.) —

2. L’édition rarissime de 1523 (Tolède) renferme aussi le second livre. Cf. l’édition de Burgos, en 1564, celle de Perpignan (qui comprend le troisième livre) en 1585 et celle de Médina del Campo en 1586. V. Brunet, IV, 1218-1219.

I PART. UVR. U.

Influence

des

poèmes italiens.

I l'ÀRT. LIVR. II.

ÇH AP . XXIII.

Le

théâtre espagnol et nos

vieux romans :

Lope de Vega et Calderon.

sième, « la Trapezonda que es historia de Reynaldos de Montalban 1 », qui est empruntée à la Conqueste de Trébizonde 2. Pauvres vieux héros français! Vishnou lui-même n’a pas subi plus de transformations.

Fierabras et i Renaus ne furent pas, entre tous nos romans, les seuls auxquels on imposa ces étranges travestissements. Il n’y avait rien de plus charmant, dans nos dernières chansons, que la chasteté de Berte, femme de Pépin : un arrangeur espagnol, Antonio de Eslava, a trouvé, sans trop de peine, le secret de porter atteinte à une telle vertu dans ses ridicules Noches de invierno qui furent écrites vers la fin du xvic siècle 3 et ont été dignes d’inspirer, deux cents ans plus tard, le compilateur plus ridicule encore de notre Bibliothèque des romans . C’est ce même Antonio qui a consacré une autre de ses rapsodies aux enfances de Roland, et il n’était pas le seul de son pays qui se permît alors d’aborder ce noble sujet 4. L’un de nos héros les plus primitifs et les plus farouches, Ogier, n’échappait pas lui-même à ces adoucissements de l’antique légende. Plus heureuse, la Reine Sibille 5 avait été traduite, d’après le poème français, dès la fin du xivc siècle et, à travers je ne sais combien d’éditions, le succès en dure encore et semble de meilleur aloi 6.

Pour conserver la gloire des vieux chevaliers épi-

1. Pour la Trapezonda , v. les éditions de Séville en 1533 et 1543; celle de Tolède en 1558. Cf. Brunet, IV, 1219, 1120. — 2. A Séville, en 1542, parut El quarto libro del caballero Reynaldos. — 3. Il y en a eu deux éditions en 1609 à Pampelune et àSaragosse. — 4. Los amores de Milone de Anglante con Berta, y el nascimiento di Roldan. — A Valladolid en 1583 avait paru Y Historia del nascimiento y primeras empresas del conde Orlando par Enriquez de Catalayud (v. plus loin, III, 54). — 5. Sur le « Marquis de Mantua », roman espagnol, v. Histoire poétique de Charlemagne , p. 210 : « L’œuvre ne semble pas se rattacher à Ogier, mais on y raconte les mêmes aventures que les siennes. » — 6. V. plus loin, t. III, p. 687.

Page 1