VI. EN ITALIE
vrai pour l’Italie. Nulle part ailleurs on ne trouve cette étrange rédaction — pendant la période francoitalienne — de poèmes qui sont imités des nôtres en une langue qui est imitée de la nôtre; nulle part ailleurs on ne saurait constater un tel dévergondage d’imitations en prose ou en vers qui perdent plus visiblement la couleur française, le style français ; nulle part ailleurs, on n’a vu d’aussi grands poètes dénaturer aussi profondément les modèles français dont ils paraissaient s’inspirer.
Il faut maintenant entrer dans le détail.
CHAP. xxyiu.
La première période, la période française, pourrait Période française être aussi appelée l’époque des jongleurs. C’est à eux, « des jongleurs ... en effet, c’est à leur zèle peu désintéressé, mais ardent, que l’on doit cette conquête, cette belle conquête de l’Italie du nord par notre Épopée. Ils avaient beau jeu, nos jongleurs: car ils envahissaient un pays qui n’avait pu lui-même rien produire d’épique, et qui cependant avait faim et soif de récits militaires et héroïques. Les chanteurs de France allèrent plus loin que le nord de la péninsule, et poussèrent leur pointe jusqu’au cœur de l’Italie. C’est ce que démontre cette fameuse inscription de Nepi 4, entre Yiterbe et Rome, où l’on voit que la légende de Roland et de Ganelon
1. Archivio Storico italiano , t. XIX, 1887, p. 1 et ss. : Un’ iscrizione Nepesina del 1131 », article de P. Rajna qui contient, avec un calque de la fameuse inscription (p. 4), une discussion très serrée sur chacun des mots qui la composent (pp. 5-27); sur les chemins qui reliaient la France à l’Italie, et principalement à Rome ; sur les strade Francesche et les strade Tedesche; sur la topographie légendaire de la ville de Rome, et en particulier (p. 53) sur le Mons Gaudii. L’inscription de Nepi « où l’on voit les chevaliers et consuls de Nepi se lier par serment à un pacte » et menacer en ces termes celui qui l’enfreindra: « Turpissimam sustineat mortem, ut Galelolem qui suos tradidit socios », cette inscription, encastrée dans un mur de la cathédrale, a été publiée pour la première fois par Raph. Fabretti (. Inscriptiones antiquæ Rome, 1699, p. 111) et reproduite par Le Bas [Recueil d’inscriptions, 5e cahier, p. 195). Cf. Romania, 1882, p. 487.
i part. Livit. n. était, dès 1131, familière aux habitants de la Roma-
chap. xxvw, ’
— — — gne, et, pour ainsi parler, de la banlieue de Rome.
En 1178, dans la cathédrale de Brindisi, ville gouvernée à cette époque par un archevêque d’origine française, le prêtre Pantaléon fît exécuter un pavement qui représente la bataille de Roncevaux h Un peu plus tard un artiste inconnu sculptait au porche de la cathédrale de Vérone ces deux statues de Roland et d’Olivier devant lesquelles un Français ne saurait s’arrêter sans une émotion profonde. On n’a peut-être pas assez pesé l’importance de cette œuvre d’art à notre point de vue national : les deux héros français sont là à une place qui est habituellement occupée par les Saints de l’Ancien et du Nouveau Testament; ils sont là, sur le passage de tous les habitants de Vérone, et l’on en peut conclure que le plus ignorant de tous ces Italiens devait certainement connaître les noms, les exploits, la gloire des héros français. Même en France, nous n’avons rien de pareil. Mais il est certains textes publiés par Muratori et qui sont encore plus précis et plus concluants. Je n’en veux retenir qu’un seul : c’est celui où, en plein xme siècle, à Bologne, il
1. E. Muntz, La légende de Charlemagne dans Vart. ( Romania , 1885, pp. 336, 337.) — 2. Ibid., p. 337 : «Ces deux monuments du style le plus barbare datent, selon toute vraisemblance, de la tin du xiie siècle. » Tout cet article de M. Muntz offre le plus vif intérêt, et l’on y trouvera l’énumération de toutes les œuvres d’art consacrées à la légende épique de Charles. Le savant critique traite en passant la question des « Rolandssaülen » ou « colonnes de Roland, » qui s’élèvent dans quarante ou cinquante villes de la Basse-Saxe, ainsi qu’en différentes autres parties de l’Allemagne, de l’Autriche et des Pays- Bas. « S’il est démontré, dit M. Muntz, que ces colonnes, ces statues, n’ont eu rien à voir, à l’origine, avec le héros de Roncevaux, il n’en est pas moins certain que l’imagination populaire a fini par les rattacher étroitement à lui » (1. c., p. 338). Un périodique allemand, l’ Illustrirte Zeitung, qui parait à Leipzig et à Berlin, a publié, dans sa livraison du 11 juin 1892, la représentation de dix-huit «Rolandssaülen » ou statues de Roland, qui sont à la fois des plus curieuses et des plus variées. Il est à souhaiter que l’on complète cette série pour tous les pays de l’Europe.