‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 81 sur 217 · VI. EN ITALIE · texte numérisé non relu

VI. EN ITALIE

est interdit aux cantatores Francigenarum de stationner sur les places publiques et d’y obstruer la circulation l. En quelle langue chantaient ces jongleurs si populaires? On ne saurait émettre à ce sujet d’hypothèse plus probable qu’en supposant cette langue à peu près conforme à celle du Roland de Venise. Ce Roland n’est pas le seul, d’ailleurs, qui ait ainsi revêtu une sorte de costume italien, et nous avons un certain nombre de nos poèmes qui, sans avoir été composés en Italie, ont subi cette italianisation étrange et nécessaire. Avant tout, il fallait se faire comprendre, et les jongleurs, comme les scribes, y mirent tout leur effort. Le fond de cette langue hybride est certainement français ; mais les flexions et les sonorités sont italiennes, et il n’y a peut-être, dans l’histoire des langues, qu’assez peu d’exemples d’un aussi singulier accommodement. Ainsi, furent en Italie, chantés, vulgarisés, aimés, la Chanson de Roland, Foulques de Candie, Anseïs de Carthage, Gui de Nanteuil, Aliscans et dix autres de nos romans. Mais enfin, tous ces poèmes venaient de France 2, mais ils y avaient été conçus, mais ils y étaient nés, et l’on n’avait fait en Italie que les habiller à la milanaise ou à la vénitienne. On ne devait pas s’en tenir là.

Ce qui caractérise notre seconde époque, c’est que,

I PART. UVR. U.

Période des romans franco-italien.

1. Antiquitates Italicæ, Dissertatio, XXIX, t. II, col. 844. Cette interdiction est de 1288. Muratori cite, d’après la Chronique de Milan, un autre texte qui a son importance et est bien connu : « Cantabant histriones deRolando et Oliverio, etc. » — 2. Sur la diffusion ultérieure des romans « de France » en Italie (qu’ils y aient été composés ou non) on peut notamment consulter deux textes importants : pour le xiye siècle, les Nerbonesi (livre III, chap. xxi, pp. 351-358 de l’édition de I.-G. Isola); pour le xve siècle, les deux inventaires de la Bibliothèque de la famille d’Este ( Ricordi cli codici francesi posseduti degli Estensinel secolo xviRoniania, 11, 49) où nous pouvons constater la présence d’un Anseïs de Carthage, d’un Gui de Bourgogne, d’un Aspremont, d’un Karlo-Martelo, d’un Roland et d’un Bueve d’Hanstone, etc., le tout en français, etc.

1 chap. mm!'' dès seconde moitié du xnc siècle, on s’est mis, en Italie, à faire concurrence à la France; c’est qu’avec de simples données françaises, et rien de plus, on y a fabriqué un certain nombre de romans qui, parla, méritent complètement le nom de franco-italiens \ Ce ne sont pas, comme on l’a cru, comme nous l’avons cru nous-mêmes, de simples italianisations d’un modèle français, mot par mot, syllabe par syllabe ; non, ce sont des œuvres composées dans l’Italie du nord, «en cette singulière langue mélangée de français et d’italien dialectal », à l’usage de ces auditeurs ou de ces lecteurs qui avaient pris goût au Roland et à Y Aliscans, et auxquels il ne déplaisait pas d’avoir du nouveau et, sans doute, un « nouveau » qui fût l’œuvre de leurs compatriotes. Le type (et il est parfait) de ces romans écrits en Italie est le célèbre manuscrit de la Bibliothèque de Saint-Marc où l’on trouve Bovo d’Ântona, Berta de li gran pié, Karleto, Berta e Milone, Orlandino ; un Ogier, et enfin Macaire. «Cette compilation tout entière a été composée en Italie, soit d’après des originaux français très librement traités, soit (comme Berta e Milone ) sans le secours des poèmes français 2. » Il en résulte que des érudits, comme F. Guessard, ont naguères — sans parler de leurs élèves, dont j’étais — commis une assez grave erreur, en ramenant à grand

1. « Composés en Italie, dans cette singulière langue mélangée de français et d’italien dialectal. » (G. Paris, Romania , 1873, p. 358.) Cf. Des Sphrdche des Venezianer Roland Yi, von Adolf Keller, Cahv, (Elschleger, 1884. « L’auteur conclut que le dialecte » dans lequel a été traduit le Roland, est le Véronais, avec immixtion de Toscan : plus exactement le parler de la contrée de Roveredo. » ( Romania , 1885, p. 315.) = M. P. Rajna proteste énergiquement contre le nom de «franco-vénitien » qui a été donné à plusieurs de ces poèmes de la première ou de la seconde époque. A ses yeux le centre primitif est la Marche trévisane. » (Romania, 1875, p. 162 et suiv. : Le origine delle famiglie Padovane.) — 2. Il s’agit du ms. fr. XIII de Venise^ Voy. Romania, 1873, pp. 270, 271.

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