‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 82 sur 217 · VI. EN ITALIE · texte numérisé non relu

VI. EN ITALIE

ahan le texte de ces œuvres d’origine italienne à un prétendu original français qui n’a jamais existé. C’est le cas du Macoire , et un peu du Karleto \ De telles erreurs 2 méritent le bénéfice des circonstances atténuantes, et celle de M. Guessard, pour grave quelle puisse être, a été véritablement intelligente et a fait progresser la science. Nos hypothèses et nos erreurs elles-mêmes ne sont pas toujours inutiles : elles conduisent à la vérité, et il ne faut pas trop s’affliger en se convainquant que tel livre, écrit il y a vingt ans, n’offre peut-être plus dix pages qui soient véritablement au courant. Quand on a la moisson, il ne faut pas trop se moquer des semeurs.

Ces deux premières périodes durèrent assez longtemps pour que la légende française subît, non seulement dans sa forme, mais dans son fond, plus d’une atteinte ou d’une amplification notables. C’est, en effet, ce qui arriva, et nous avons à signaler les plus importantes de ces modifications. Tout d’abord, on mêla ensemble deux affabulations qui avaient longtemps été séparées et distinctes : le Roncevaux, d’une part, et la Prise de Narbonne, de l’autre. Ce mélange est essentiellement italien :J; mais, ce qui ne l’est pas moins, c’est

1. « Col Guessard non avrai certo ritradotto in lingua d’oil il Macario; col Gautier non mi sarei accinto alla recostituzione di alcuni luoglii délia storia giovanile di Carlo. » (P. Rajna, La leggencla délia gioventù di Carlo Magno nel decimoterzo codice francese di Venezia, dans la Rivista filologica-letteraria, II, 2-3.) G. Paris se range nettement à l’avis de Rajna ( Romania , 1873, p. 271). — 2. Telle est celle qui a eu pour objet l 'Entrée de Spagne. Contrairement à nos Conclusions en 1858, M. Antoine Thomas a établi : 1° que l'Entrée est l’œuvre d’un padouan anonyme ; 2° que les 131 derniers vers sont d’un continuateur, Nicolas de Vérone, auteur de la Prise de Pcimpelune. ( Nouvelles recherches sur V Entrée de Spagne, chanson de geste franco-italienne , par Antoine Thomas. Paris, Thorin, 1882, 25e fascicule de la Bibliothèque des Écoles dé Athènes et de Rome.) Cf. Romania, 1882, p. 14, et. surtout Storia clella letteraturaitaliana di Adolfo Gaspary (Tradotta dal tedesco daNicôla Zingarelli), Turin, 1887, t. I, pp. 98-102. — 3. M. P. Rajna estime que l’épisode de la prise de Narbonne dans

PART. LITR. I.

Modifications que subit l Italie, pendant les deux premières périodes, légende de nos Cliansons de geste.

r part. livr. h. l’attitude nouvelle que l’on donne à notre Roland. On le

CHAP. XXVIII. x

- transforme (c’est Rajna qui l’a, je crois, observé le premier) en un héros pontifical ; on en fait le sénateur de Rome et le général en chef des armées du Pape. Dans P Entrée de Spcigne Roland pense moins à « France la douce » qu’à la « glesie romaine » qui lui a, dit-il, confié une armée de vingt mille chevaliers \ Mais voici une autre nouveauté et qui est également de conception italienne. Les jongleurs et les poètes italiens ont inventé une geste qu’on ne rencontre pas dans les documents français: c’est la geste des Magan zesi, des Mayençais, des traîtres, à la tête de laquelle Ganelon se trouve tout naturellement placé, Ganelon « le sire de Maganze », tandis que Roland « le gentil duc de Clermont » est le chef de l’autre geste qui est la geste honnête, héroïque, chrétienne 2...

De telles modifications supposent une connaissance approfondie et minutieuse de notre Épopée française ; mais il ne faudrait pas s’en étonner à l’excès. Toute cette Italie du nord était, auxin0 siècle, un pays de civilisation délicate, artistique, charmante. Il faudrait, pour la bien peindre, le talent d’Ozanam; mais nous avons sous les yeux un document du temps qui a encore plus de prix. Il s’agit de Padoue et de la vie aimable qu’on v menait vers la fin du xmc siècle. « Une belle famille,

le Roland de Venise (ms. iv) est antérieur à notre chanson déAimeri de Narbonne. L'éditeur français de cette chanson, M.Demaison, affirme au contraire que l’épisode du manuscrit de Venise dérive d'Aimeri de Narbonne. — On retrouve dans la Spagna en vers (ch. xxxix) cette même intercalation d’une prise de Narbonne dans le récit de la guerre d’Espagne.

1. « Qe soliés avoir en le vostre demaine — Vint mil chevaliers por la glesie romaine.» {Entrée deSpagne , ms. fr. de Venise XXI, f° 223 v°.) — 2. « En Italie... où l’Epopée française trouva une seconde patrie, l’idée d’une geste spéciale pour les traîtres se développa pleinement et produisit la criminelle famille des Maganzesi. » (G. Paris, La Littérature française au moyen âge , § 23, p. 42.) Cf. Histoire poétique de Charlemagne , p. 183; Romania , 1873, p. 362, et plus loin III, p. 12, etc.

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