VI. EN ITALIE
de bons chevaux et des armes », c’était l’idéal de ces Padouans. On offrait à tout moment des fêtes aux dames, et les jeunes nobles se faisaient une joie de les servir à table. Après les repas, il y avait tournois et joûtes. C’étaient là enfin les luoglù ameni par excellence, et ce beau pays méritait bien le nom qu’on lui avait donné, le nom de Marchia amo rosa \
Ces joyeux Padouans et Trévisans se divisaient en un certain nombre de grandes familles qui étaient très fîères de leur noblesse et la faisaient remonter, naturellement, aussi haut que possible. L’une d’elles affirmait descendre d’Aimeri de Narbonne et citait à l’appui de ses prétentions certains détails héraldiques qui attestent chez ces Italiens du nord la notion détaillée de plusieurs de nos chansons et notamment d ' O gier 2. Tel était le milieu élégant et lettré où l’on
1. V. le Liber de generatione aliquorum civium urbis Paduæ tam nobilium qaam ignobilium dont l'auteur est un Giovanni da Nono ou Naone, né vers 1270, 1280, et que M. P. Rajna a savamment analysé dans la Romania de 1875, p. 161 et ss. (Le origini delle famiglie padovane e gli eroï dei romanzi cavellereschi :) « Paduani... familiam pulchram, bonos equos et armatenebant continuo. Societates flliorum nobilium Paduane urbis, in certis festarum diebus, a viris nobilibus banc interdum petebant veniarn ut suis comitia facerent dominabus, que a nullo valenti viro negabantur facienda. Atque, in die istorum sic ordinatorum conviviorum hi nobiles juvenes, causa serviendi, suis aderant dominabus. Et, his dominabus servitis,... hastiludia exercebant. Nobiles etiam viri urbis Paduæ, in suis villis in quibus jurisdiciones habebant, curias etiam pulcherrimas faciebant. In diebus festivis, super campos Paduanos, propinquos civitati, ducentos aut trecentos nobiles juvenes, equiria facientes, invenisses... Et quod amena loca possidebant et possident, dicta est Marchia amorosa.» = Il convient cependant d’ajouter qu’on pourrait citer (notamment dans le midi de la France) plus d’un « milieu » aussi charmant, plus d'une ville aussi amorosa que Padoue. — 2. « Veritas est quod domini de Nono et a Castris, Tervisini districtûs, idem fuerunt. Qui de progenie Aymerici de Nerbona descenderunt... Hanc eandem armaturam ferebat Aymericus, potentissime civitatis princeps. At, cum uno tempore Daynesius, vexillifer regis Karuli, perdidisset auriflamman in quodam Saracenorum bello, et similiter captus fuisset, Aymericus illam recuperavit potenter, etc. » {Liber de generatione aliquorum civium urbis Paduæ , Romania , 1875, p. 175.)
Période italienne
Les Reali di Francia .
fit une si belle fortune à ces poèmes franco-italiens dont nous venons de résumer l’histoire.
Le temps allait bientôt venir où ce mélange d’italien et de français ne satisferait plus les Lombards, les Vénitiens, les Toscans; le temps allait bientôt venir où l’on ne voudrait plus que des œuvres dégagées enfin de tout élément étranger et purement italiennes. Notre troisième période va commencer.
Les légendes épiques, d’origine française, formaient en Italie un ensemble considérable, et nos trois gestes, celle du Roi, celle de Guillaume, celle deDoon, y étaient largement représentées. C’était, pour les auteurs et compilateurs italiens, une vaste mine à exploiter : ils se partagèrent la besogne et se mirent vaillamment à l’œuvre. Au premier de nos cycles, ils consacrèrent les six livres des Reali et ces Spagna, en vers ou en prose, que nous devrons tout à l’heure distinguer nettement les unes des autres ; au second, ces interminables Nerbonesi que nous aurons lieu plus loin d’analyser longuement; au troisième enfin, tous ces récits et
tous ces poèmes où éclate la gloire de Rinaldo et celle
d’Uggieri, de notre Renaud de Montauban et de notre Ogier le Danois. Les Reali et la Spagna; les Nerbonesi; les œuvres inspirées par la légende d’Ogier, tels sont les trois types qui s’imposent à notre attention et que nous essaierons de mettre vivement en lumière.
Les « Royaux de France! » On conçoit qu’un pareil sujet ait tenté un italien, et il faut se tigurer ici quel éclat jetait, dans cette Italie fragmentée en tant de petits États et républiques, ce grand royaume de France qui avait déjà de si lointaines origines et qui, grâce à Charlemagne, s’était un jour glorieusement confondu