VI. EN ITALIE
avec l’Empire romain, rétabli par une main puissante et consolidé par un grand génie. Il n’est pas étonnant que plus d’un esprit synthétique ait alors entrepris d’écrire, sur ces « Royaux de France », une œuvre d’ensemble, une œuvre énorme. Le manuscrit, aujourd’hui conservé à Venise, qui commence par un Bovo cTAntona et une Berta de li gran pié et qui se termine par un Macario \ ne peut-il pas être considéré comme un premier essai, fort timide et très incomplet, de cette immense compilation à laquelle tant d’esprits cultivés devaient alors penser en Italie? Quoi qu’il en soit, ce désir ne devait se réaliser qu’assez tard, et c’est seulement à la fin du xivc siècle, au commencement du xv% qu’un écrivain, singulièrement courageux et fécond, « publia » enfin les Reali di Francia. Il s’appelait Andrea daBarberino 1 2, et était de Florence. Pio Rajna dit excellemment, au sujet de cet Andrea, « qu’il n’a jamais existé et qu’il n’existera jamais un plus infatigable re faiseur de romans chevaleresques ». Je le crois bien, puisque les six livres des Reali ne forment qu’une partie de son bagage et qu’on lui doit en outre les trois livres de Y Aspromonte et les huit livres des Nerbonesi, sans parler d’une Storia di Ajolfo, d’un Ugo d’Alvernia et d’un Guerino il meschino. Ajoutez à cela qu’il travaillait d’après les sources, et qu’il a dû connaître un nombre inconcevable de versions antérieures. Pour débrouiller un tel éche-
CHAP. XXVUI.
1. C’est le ms. fr. de Venise n° XIII, lequel est malheureusement incomplet. V. l’article de P. Rajna, dans le Zeitschrift fur rornanische Philologie et la note de Gaspary, Storia délia letteratura itcdiana tradotta dal tedesco cia Nicôla Zingarelli. Turin, 1887, t. I, p. 428. —
2. A la fin des Nerbonesi il s’appelle lui-même Andrea d’ Jacopo da Barberino « Finiti i libri de’ Nerbonesi, secundo Uberto, duca di San- Marino, autore di questa istoria, e per me, Andrea d’ Jacopo da Barberino, che lo traslatai di francioso in taliano. I)eo graciasse, antenne , amenne, Finita la storia de’ Nerbonesi. » (Edition d’Isola, II, p. 710). Jacopo était le nom de son père.
1 cHAP.xxviii”' veaib ü a fallu toute la patience et toute la subtilité d’un Rajna \
Les Reali ne sont en réalité composés que de six
1. « I Reali cli Francia, Ricerche intorno ai Reali di Francia, per Pio Rajna, seguite dal libro delle storie de Fioravante et dal cantare di Bovo d’Antona. » (Bologne, Romagnoli, t. I, 1872, in-8°. Collezione di opéré inédite o rare deï primi tre secoli délia lingua). = Les trois premiers livres des Recili ont pour base unique, d’après le savant italien, une compilation de la première moitié du xive siècle, un Fioravante, que M. Rajna a découvert en deux manuscrits de Florence et qu’il a publié in extenso dans les Appendices de son premier volume. Cette compilation (suivant une hypothèse de M. G. Paris) aurait été faite en Toscane « d’après une série de poèmes franco-italiens déjà soumis à un travail cyclique et formant un ensemble analogue au Pépin et Charlemagne du ms. XIII de Venise ». M. Rajna croyait y voir la traduction d’un roman en prose française ; mais G. Paris lui a fait observer que les plus anciens de ces romans ne remontent pas plus haut que le xive siècle, et que d’aillleurs la conception de la geste du Mayençais, qu’on retrouve partout dans le Fioravante, est essentiellement italienne. = Quoi qu’il en soit, le Fioravante découvert parM. Rajna, se divise en cinq parties : 1° Fiovo, répétition anticipée de la légende de Floovant, est emprunté à un poème français (avec ou sans l’intermédiaire d'un poème franco-italien, suivant qu’on adopte ou non le système de M. Gaston Paris) qu’une Saga islandaise nous a heureusement conservé; 2 0 Fioravante dérive d’un Floovant en vers français; 3 0Brugiolina (type de l’épouse persécutée) remonte à un poème français plus ancien que notre Florent et Octavien; 4° La guerre cl’Octavien en Orient est tirée (il y a ici une grande obscurité) soit de l’imagination du compilateur italien, soit d’un original français; 5° Gisbert au fier visage , roi de France, a sa source dans un poème français perdu, dont il est très nettement parlé dans Gaidon (v. 812-830). C’est l’histoire d’un révolté, qui dit un jour à Dieu : « Je ne te crains plus », qui est soudain frappé de la lèpre et qui, comme Nabuchodonosor, se met à paître l’herbe. Dieu, « touché de son repentir, le guérit et lui rend son royaume ». Tel est le Fioravante, telle est la source des trois premiers livres des Reali. — Le livre IV est consacré à Beuves d’Hanstone. Le compilateur italien se serait ici, d’après P. Rajna, servi du Bovo d'Antona du manuscrit XIII de Venise, d’un autre Bovo (que M. Rajna a découvert à laLaurentienne et qu’il a publié, comme le précédent, à la fin de son livre) et enfin d'un Beuves français qui serait d’origine anglo-normande. — Le livre V où Ton raconte « la vengeance que les fils de Beuve tirent de la mort de leur père », serait, au dire de Rajna, une simple invention du compilateur italien. — Le VIe et dernier livre des Reali se divise en trois parties : 1° une Berte qui est dérivée de la Berta du manuscrit XIII ; 2° un Mainet sorti du Karleto qui se lit au même manuscrit (mais ce n’est point là son unique source) et, enfin; 3° des Enfances Roland, qui ont leur origine, au moins immédiate et partielle, dans la Berta et Milone et dans YOrlandino du même manuscrit cyclique. — Tels sont, laborieusement résumés en quelques lignes, d’après un excellent article de G. Paris ( Romania , 1873, pp. 351-366), sauf erreurs qui seraient de notre fait, les résultats auxquels est arrivé Pio Rajna. La plupart semblent définitifs.