VI. EN ITALIE
sur ces courtines l’histoire des quatre grands groupes 1 PCX’. Txvn" humains dontles annales étaient alors les plus illustres : les Juifs, les Païens, les Sarrazins et les Chrétiens.
Voilà déjà une division qui paraîtra des plus originales ; mais c’est devant les deux dernières séries de tapisseries que je conduirai volontiers mon lecteur.
Elle n’est pas longue, l’histoire des Sarrazins, et l’on n’y fait qu’un bond de Mahomet à Mainet, à Agolant, à X Entrée de Spagne, à Roncevaux et à Anseïs. C’est peu sans doute ; mais les chrétiens ne sont guère mieux partagés. Oh! l’étrange histoire, et combien inférieure à la vraie ! Des Actes des apôtres, de ce grand jour lumineux de la Pentecôte, on passe sur le champ à la légende grossière de Simon le Magicien et au récit fort bref de l’arrivée de Joseph d’Arimathie en Bretagne. Puis, de Titus qui fece la vendetta dï Cristo, et de Constantin qui reçoit le baptême, on arrive sans transition aux héros de ces Reali qui sont l’œuvre aussi de l’auteur des Nerbonesi , à Fiovo, fils de Constantin, à Ricieri, primo paladino di Francia, aux fils de Fiovo, à Fioravante et à ses enfants, à Beuve d’Hanstone, à l’histoire de Berte et de Pépin, aux conquêtes de Charlemagne et, hélas ! à toutes les aventures et à toutes les langueurs de la Table ronde, à Uter Pendragon et à Artus, à Tristan et à Lancelot, à la reine Ginièvre et à Iseult, au Saint- Graal enfin. Le tout se termine par une généalogie fort détaillée de tous les personnages des Reali auxquels Andrea da Barberino ne peut s’empêcher de revenir avec une complaisance trop visible. Et voilà l’histoire du monde chrétien, telle que la comprenait le pauvre cerveau de ce compilateur sans élévation et sans critique. De ces beaux premiers siècles de l’Eglise, de nos cent milliers de martyrs, de l’évangélisation du
1 chap * xxatiii "" monc^e antique, cle ce baptistère de Reims où fut baptisée la France, de ce superbe Charlemagne de l’histoire qui a ressuscité l’Empire pour l’offrir au Christ, des douleurs et des barbaries de la première époque féodale, de la splendeur des xnc et xiiic siècles, des luttes et des victoires de la Papauté, de tous ces grands faits qui dominent l’histoire et en sont l’essence, il ne sait rien, il ne dit rien. Fiovo lui suffit.
Nous parlions de son style tout à l’heure : son moindre défaut est de changer absolument la physionomie des modèles français. Ce médiocre écrivain alanguit tout ce qui est fort et efféminé tout ce qui est mâle *. Ce n’est pas à dire cependant qu’il n’y ait encore çà et là de beaux reflets de l’original, peut-être même quelques inventions heureuses, et il y aurait là, je pense, les éléments d’une belle Anthologie. Rien n’est plus vivant que les épisodes du vieil Aimeri souffleté par Arnaldo de Mayence2, du crucifiement et de la délivrance de Guibelin3, de la réconciliation d’Aïmer avec son père \ Je leur préfère encore la scène, vraiment touchante et qui laisse une impression profonde, du départ et de la disparition d’Ogier. Un jour, Charles qui est très vieux et s’est livré servilement aux Mayençais, adresse au Danois des reproches sanglants pour n’avoir pas rempli heureusement un message auprès de Guillaume et de ses frères : « Tu n’es qu’un couard », lui dit-il. Ogier, entend cette parole, garde le silence,
1. On pourrait prendre ici comme type le Charroi de Nîmes, cette chanson si rugueuse, si primitive et d’un comique si rude. L’auteur des Nerbonesi l’a défigurée en quelques pages sans saveur et sans nerf (IV, chap. ni, pp. 373 et ss.). Tout l’élément comique de nos vieux poèmes est supprimé de parti pris par Andrea cia Barberino : témoin le rôle que les trouvères français avaient assigné au géant Rainouart et dont le compilateur italien n’a tenu aucun compte. — 2. Livre I, chap. xvi et suiv. de l’édition Isola (tome I, pp. 46 et suiv.) — 3. Livre II, chap. vi. (Isola, ibid. , p. 152.)— 4. Livre II, chap. xxi. (ibid, p. 195.)