VI. EN ITALIE
était assiégée par les païens et exercent sur eux
d’horribles représailles. Puis (c’est la fin habituelle et -
vulgaire de chacun de ces épisodes qui forment autant de petits poèmes) ils reviennent en France. Gismonda, cependant, n’est pas morte, et nous allons ici entrer en plein roman d’aventures. La voilà au milieu d’une forêt, la voilà avec ses jumeaux. Un griffon et un aigle fondent soudain sur les pauvres petits et les enlèvent.
L’un d’eux est porté à Marsile et l’autre à l’empereur de Constantinople. Le premier, à cause de l’aigle, s’appellera Aquilant, et le second empruntera son nom au griffon qui l’a saisi. Ils grandissent et, dès qu’ils sont d’âge à tenter aventures, ils trouvent appui et protection auprès de deux puissantes fées qui se nomment la Blanche et la Noire. Puis ils partent un jour, l’un de Constantinople et l’autre d’Espagne, et, de ces deux points de l’espace qui sont si éloignés l’un de l’autre, finissent par se rencontrer à Paris. Ne se connaissant pas , ils en viennent aux mains , mais apprennent enfin le secret de leur naissance et n’ont plus désormais qu’une pensée : celle de retrouver et de délivrer leur mère. La triste Gismonda était toujours au fond de sa forêt : ils l’en font sortir. Aquilant et Griffon seraient dès lors tout à fait heureux, s’ils n’avaient pour ennemi le terrible Ganelon ; mais ils ne tardent pas à succomber l’un après l’autre, et c’est Marsile qui est accusé de ces deux morts. Nouvelle guerre contre le roi païen qui est enfin vaincu et demande la paix .
Nous avons tenu à présenter ici le résumé d’un de ces poèmes toscans qui ont eujadis tant de succèset sont encore aujourd’hui si vantés. La rédaction en prose, sauf de curieuses variantes et sauf aussi le dernier épisode — la mort des deux jumeaux et la guerre contre
Période de la Renaissance.
Marsile — n’en diffère pas notablement et offre en général la même affabulation. L’analyse qu’on vient de lire est de nature à suggérer quelques réflexions. On observera tout d’abord que le Danois joue un rôle bien effacé dans cette prétendue Suite qu’on aurait voulu donner à ses aventures, et l’on se persuadera que Rajna a peut-être un peu forcé la note en rattachant à la légende d’Ogier le cinquième livre des Storie di Rinaldo. Après tout, il importe peu, et les excellents résumés de Rajna donnent une idée très exacte de cette singulière poésie. Quelle pauvreté d’imagination ! Quels emprunts maladroits à tous nos anciens romans ! Il se peut que le style rachète tant de défauts et qu’on rencontre certaines beautés dans les premiers chants du poème italien qui sont consacrés à la chevalerie d’Ogier et s’étendent jusqu’à la mort de Bravieri. Mais, dans toute cette Suite, quelle médiocrité *, quelle platitude! Comme on excuse la Renaissance ! Et comme il était temps que de grands poètes parussent, pour rajeunir ces légendes vieillies, pour rendre la vie à ces fictions mortes!
Voici venir ces grands poètes.
Pulci, en 1481, publie les vingt-trois chants de son
1. Pio Rajna — fort excusable en cette préférence — admire trop vivement, à notre gré, le poème en octaves dont nous avons donné le résumé. Il est aisé de voir qu’il va parfois jusqu’à préférer ce roman d’aventures à la poésie virile de notre vieux Raimbert qu’il trouve par trop féroce ( Romania , 1874, p. 76, etc.). Je crains que cet érudit de premier ordre n’ait pas suffisamment goûté la beauté primitive de notre épopée nationale, et il est peut-être trop italien, trop « renaissant » pour s’expliquer, par exemple, le succès de notre Bueves d’Hanstone ( Romania , 1873, p. 361). G. Paris s’est tenu dans la vérité, lorsqu’il a donné à entendre, au sujet de ces imitations d’au-delà des Alpes, « que l’Italien arrange, abrège ou allonge ».