CHAR. XXVIII. O * O J
avant nous, n’est, guère « qu’une caricature 1 de Ferragus, de Rainouart » et de tous ces géants un peu niais et très brutaux dont les poèmes français sont peuplés. Rien ne provoquait mieux le rire de nos pères que de voir une force grossière, mise parfois au service du bien. Pulci a continué la tradition, et a mis son héros au service de Roland dont il devient l’écuyer. A travers les péripéties plus ou moins banales d’une guerre de Charles contre les païens, on voit, dans le Morgante, passer et repasser sans cesse les figures bien connues de Roland et de Renaud. Ce qu’il y a de nouveau, ce n’est certes pas le canevas de l’œuvre, mais c’est la broderie. On pourra longtemps encore discuter ce poème étrange, mais il est certain qu’il y faut voir une manière de Bon Quichotte, une parodie, une satire. Seulement c’est un Don Quichotte plus dissimulé que l’autre, une parodie qui n’a pas l’air d’en être une, une satire ingénieusement « enveloppée ». Agacé par la lecture de ces poèmes stupides qui pullulaient de son temps et par cette idiote chevalerie qui y triomphait, Pulci s’est irrité, mais sans violence, et a su si bien cacher son jeu que ses contemporains s’y sont laissé prendre et l’ont pris au sérieux. Mais, chose plus surprenante, ce railleur lui-même a fini, comme nous le verrons plus loin, par s’émouvoir lui-même et par éclater en larmes. Quand il raconte la mort de Roland, quand il montre le héros ficher en terre sa Durendal et baiser la croix de son épée, quand il s’écrie à cette vue : « O dolce fine, o anima ben nata »,
1. Cf. La materia del Morgante, dans le Jahrbuch fur romanische Sprache und Literalur, XI, p. 189 (article de P. Rajna) et aussi Revue critique, 1869, pp. 347-360.