Histoire de la Musique de l'antiquité
victoire. » C'est bien ainsi que du sombre adagio sort le finale éblouissant. Il a vraiment des beautés matinales : des arpèges transparents, des trilles qui jaillissent en gerbes de rayons, des notes pures et rondes comme des gouttes de lumière. Mais si, de l'ordre visible, vous ie transposez dans l'ordre moral; si vous le ramenez, comme disent les mystiques, ab exteriorihus ad intC' riora, vous l'élèverez ad superiora, comme ils disent aussi. Du dehors au dedans et du dedans au de»us. Ainsi entendu, le finale demeurera toujours une victoire, mais victoire intérieure, celle dont Beethoven était coutumier. De cette fête des yeux vous ferez une fête de l'âme, et le tableau musical y gagnera encore, en ressemblance autant qu'en beauté.
Ce serait une étude intéressante, mais interminable, que l'étude sentimentale ou passionnelle, et pour ainsi dire a éthique », des sonates de Beethoven. Les moindres recèlent des trésors : trésors même de grâce et d'amabilité, de charme intime et familier. Avec quelle courtoisie le Beethoven des trois premières sonates, dédiées à Haydn, ne rend-il pas hommage au passé, à cet « ancien régime » avec lequel il va rompre, d'une rupture qu'annoncent déjà des éclairs. Que de fois, plus tard, entre deux tragiques poèmes, Beethoven s'égaye et rit! Autant que de la douleur, il a tout connu, tout exprimé de la joie : tout, depuis la violence, la rudesse et même la frénésie, jusqu'à l'ingénuité, l'innocence divine : témoin la sonate en sol majeur (alla tedesca)^ l'une des moins profondes, mais des plus exquises, où l'Allemagne, je veux dire certaine Allemagne, enjouée
et naïve, une Allemagne d'autrefois, semble danser et sourire sous un nom et comme sous un masque italien.
De toutes les sonates de Beethoven, une seule s'appelle « pathétique »; mais presque toutes pourraient porter ce nom. La sonate en ut dièse mineur; celle (en fa mineur) qu'on appelle VAppassionata, sont parmi les plus illustres; trop illustres peut-être pour qu'on ose en parler encore. Comme la sonate en la mineur de Mozart, ce sont deux sonates d'amour, mais de quel autre amour! Dédiée au comte de Brunswick, la sonate en/<:i mineur s'adresse en réalité à sa sœur, la comtesse Thérèse. A celle-ci, à « l'immortelle bien-aimée », Beethoven consacrera plus tard une autre sonate, admirable non plus de passion, mais de sérénité, comme s*il n'osait pas découvrir à la jeune fille elle-même les ardeurs et les violences de son amour.
Quant à la sonate dédiée à Juliette, elle n'a de commun avec celle que Mozart dédiait jadis à la petite Rose, que le nom du sentiment qui les a toutes deux inspirées. L'une, aurait dit Stendhal, est le chef-d'œuvre de l'amour-goût; l'autre, celui de l'amour-passion. Pour exquis que soit Mozart, il paraît ici, auprès de Beethoven, frivole et sans profondeur. Il regarde, sourit et passe; Beethoven contemple et, sérieux, tragique, il s'attache et demeure. La vivacité du premier allegi^o de Mozart a quelque chose d'éphémère; il y a de l'éternité dans le morne adagio de Beethoven, dans la monotonie des arpèges, dans le glas de ces notes funèbres. Rien ici ne court, n'effleure ni ne sautille; tout est lié, tout est lent, tout est profond. Oh! l'étrange déclaration et
l'austère aveu d'amour! Il semble qu'en ce peu de pages, toute la tristesse, toute la tendresse humaine s'offre, pour être partagée et consolée, dans l'offrande d'un seul cœur, assez vaste pour la contenir. Mais cette sublime offrande, l'enfant ignorante et cruelle ne l'a point acceptée, ou seulement comprise. Il lui disait comme Tristan : « Veux-tu me suivre en mon pays mystérieux et triste, où ne luit point le soleil? » Et Juliette, moins fidèle qu'Iseult, a trahi le héros glorieux et sombre. En i8o3, quelques mois après la dédicace qui la faisait immortelle, la jeune fille qu'avait aimée le plus grand des musiciens, et l'un des plus grands parmi les hommes, épousait un petit gentilhomme (et un musicien encore!), un compositeur de ballets, le comte de Gallenberg. Près de vingt ans plus tard, après avoir habité l'Italie, ce couple médiocre revenait à Vienne. Beethoven le sut, et sur un de ses carnets de conversation on peut lire ce dialogue : « Schindler : Pardonnez-leur, Seigneur, car ils ne savent ce qu'ils font. Est-ce qu'il y a longtemps qu'elle est mariée avec le comte de Gallenberg? M"= la comtesse était-elle riche? Elle a une belle figure jusqu'ici. — Beethoven : Elle est née Guicciardi. Elle était l'épouse de lui avant son voyage en Italie. Arrivée à Vienne, elle cherchait moi pleurant, mais je la méprisais*. » La sonate en ut dièse mineur ne comporte en réalité que deux parties : Vadagio et le finale; le scherzo du milieu compte à peine. On a beau savoir qu'elle fut composée tout entière en