I. M. Shedlock
LA SONATE POUR PIANO 6j
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sonates de Beethoven, sont fondées sur cette base-là. » En d'autres termes, il est certain que, pour un Beethoven, la musique, et sa musique en particulier, n'était pas la musique seule, la musique en soi. Elle était expression et signe; elle était, suivant une heureuse détinition, le rapport entre le son et l'àme. Mais ce rapport, nous le disions plus haut, n'est pas toujours facile à définir. Autant que de ne pas l'admettre, il faut craindre de l'exagérer et de le comprendre mal.
On sait assez bien, et par de nombreux documents, comment Beethoven l'a compris. Dans la biographie de son maître, Schindler rapporte que, « dès 1816, Hoffmeister ayant proposé à Beethoven de faire une nouvelle édition de sa musique pour piano, le maître avait eu l'intention d'indiquer l'idée poétique^ poetische Idée, servant de sujet ou de base à ses différentes compositions ». Cette expression, ajoute le biographe, est du temps; Beethoven l'employait souvent, comme d'autres se servent de cette autre expression, « le contenu poétique », par opposition avec des œuvres ne consistant que dans le jeu des rythmes et des harmonies. Les écrivains d'art (c'est toujours Schindler qui parle) protestent aujourd'hui contre ce mot. Ils ont raison, s'il s'applique à la musique à programme; mais ils auraient tort d'étendre leur protestation à toute la musique de Beethoven et de ne pas voir en celle-ci de « contenu poétique. « Dans un des fameux « cahiers de conversation* » où Schindler écrivait pour Beethoven sourd des
t. Conversation Hefte.
questions ou des réponses, on lit à la date de i823 : « Vous rappelez-vous comment, il y a quelques années, il m'arriva de vous jouer la sonate op. 14?... Maintenant, je la vois très clairement. » Il ajoute aussitôt : « J'en ai encore mal à la main. » Plus bas, une note nous apprend que, Schindler ayant joué le début du premier morceau, Beethoven lui frappa rudement sur les doigts et, prenant sa place, exécuta la sonate et la lui expliqua. « De même, poursuit Schindler, à qui Beethoven sans doute avait signalé mainte analogie, de même il y a deux principes dans le milieu de la sonate pathétique. » Deux principes : cela n'est pas vrai seulement de la sonate ^df/^/z^Y/^w^, et dans la sonate en re mineur, op. 3i, no 2, bien plus, dans toute œuvre, sonate ou symphonie, de Beethoven, on trouverait aisément l'idée d'une opposition entre deux principes, l'image tantôt d'un dialogue ou d'une discussion, tantôt d'un conflit ou d'un combat.
Quatre ans plus tard, en mars 1827, et peu de jours avant de mourir, Beethoven s'entretenait encore avec Schindler du même sujet. « Puisque vous êtes bien aujourd'hui, écrit le disciple fidèle, que ne faisons-nous de nouveau de la poésie [wieder etxvas poetisiren) à propos du trio en si bémol? » Suivent quelques remarques sur les idées d'Aristote concernant la tragédie, sur la Médée d'Euripide, et enfin cette question qui, de la part de Schindler, semble un signe d'étonnement, presque de résistance : « Mais pourquoi partout une épigraphe? En maint passage des sonates ou des symphonies où le sentiment et l'imagination de chacun doit
prévaloir, de telles indications pourraient nuire. La musique ne doit ni ne peut toujours donner au sentiment une direction déterminée. » Il se peut, comme le soupçonne M. Shedlock, que nous ne faisons que traduire, il se peut que Beethoven ait ici manifesté l'intention d'expliquer le « contenu poétique » de ses œuvres, et qu'une telle hardiesse ait surpris Schindler. Peut-être aussi, voyant sa fin prochaine, emporté par un élan d'enthousiasme et désireux d'assurer le mieux possible l'intelligence de sa musique, Beethoven aurat-il excédé la mesure, plus étroite, qu'il s'était imposée jadis en écrivant la symphonie Pastorale. « Bon! reprit Schindler, vous allez peut-être vous mettre à composer une sonate irritée? » Et Beethoven, sans doute, affirma que ce n'était pas impossible, car Schindler continue : « Je suis sûr que vous y arriverez, et d'avance je m'en réjouis. »
Ainsi la « base poétique » de ses oeuvres était un sujet que Beethoven aimait à traiter. Il ne permettait cependant pas qu'on allât dans cette voie plus loin qu'il ne faut. Un certain docteur Millier, de Brème, ayant fait rédiger par un de ses amis, le docteur Cari Iken, des commentaires poétiques des œuvres de Beethoven, en envoya quelques-uns au maître. Par une lettre courtoise, mais énergique, Beethoven protesta, sinon contre le principe même, du moins contre l'abus qu'on ne manquerait pas d'en faire. « S'il faut des explications, déclare-t-il, qu'elles se réduisent à la caractéristique générale des compositions. »
Il n'en donnait lui-même pas d'autres. A Schindler,
qui lui demandait un jour le sens ou « la clef » des deux sonates en ré mineur (op. 3i, n^ 2) et en /a mineur [Appassionata]^ Beethoven répondit laconiquement : a Lisez la Tempête de Shakespeare ». Et comme Schindier hasardait encore cette question : « Qu'est-ce que le maître a voulu traduire par le largo de la sonate en ré (op. 10, n^ 3) ? — Chacun sentira bien qu'il exprime l'état d'une âme en proie à la mélancolie, avec diverses nuances de lumière et d'ombre*. »
Ces nuances peuvent être diverses, mais le sentiment est toujours un. De plus, il est général et, pour ainsi dire, essentiel. Qu'il soit la joie ou la tristesse, il est le sentiment en soi, supérieur à toute condition comme à toute restriction, affranchi de toute contingence et de toute particularité. Enfin, comme l'a très justement observé Gevaert, dans la sonate moderne et particulièrement dans celle de Beethoven, le sentiment est intérieur. Tandis que le nome pythique des Grecs, « œuvre objective, descriptive, cherchait à exprimer une action dans ses diverses phases, la sonate moderne, subjective, passionnément et entièrement affranchie de toute dépendance extérieure, prend simplement pour sujet une idée musicale, ou, si l'on veut, une situation psy»chique, retournée en tout sens^, »
Parmi les trente-deux sonates de Beethoven, une seule, et seulement en sa dernière partie, VAurorey pourrait justifier le titre pittoresque qui lui fut gratuitement donné. « Le jour sort de la nuit comme d'une