M. Camille Saint-Saëns, Portraits et Souvenirs
ciles; c'est la part de la poésie. L'opéra-comique est justement celui de tous les genres où se montre le plus distinctement ce temps d'arrêt, ce point de démarcation entre l'action et la poésie. En effet, tant que l'acteur parle, l'action marche, ou du moins peut marcher. Mais, dès qu'il chante, il est clair qu'elle s'arrête. Que devient alors le personnage? C'est la colère, c'est la prière, c'est la jalousie, c'est l'amour. Que le personnage s'appelle comme il voudra, Agathe ou Elise, Dernance ou Valcour, la musique n'y a point affaire. La mélodie s'empare du sentiment : elle l'isole; soit qu'elle le concentre, soit qu'elle l'épanché largement, elle en tire l'accent suprême : tantôt lui prêtant une vérité plus frappante que la parole, tantôt l'entourant d'un nuage aussi léger que la pensée, elle le précipite ou l'enlève, parfois même elle le détourne, puis le ramène au thème favori, comme pour forcer l'esprit à se souvenir, jusqu'à ce que la Muse s'envole et rende à l'action passagère la place qu'elle a semée de fleurs. »
Voilà la meilleure apologie de l'opéra-comique, la plus poétique et la plus judicieuse à la fois. Sans exalter le genre outre mesure, elle le légitime et le consacre. Elle en fonde les titres ou les droits à la vie esthétique, non seulement sur les grâces légères qui lui sont propres, mais sur la nature même des choses et sur la vérité. Vérité relative, s'entend, comme toute vérité d'art; vérité néanmoins, et dont l'opéra-comique autant que l'opéra peut-être a le droit de se prévaloir. Si toute œuvre, toute forme d'art, est, suivant l'expression de Grimm, « une hypothèse particulière sur laquelle on
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s'engage de mentir », ne peut-il arriver que le mensonge soit double et l'hypothèse partagée? Hegel tout le premier a douté si l'opéra-comique, où l'on parle et où l'on chante, est moins naturel que l'opéra, « dans lequel, depuis le commencement jusqu'à la fin, chaque pensée, chaque sentiment, chaque passion, chaque résolution, est accompagnée du chant et exprimée par lui ». Pour être plus une et plus haute que la fiction de l'opéracomique, la fiction de l'opéra n'est pas nécessairement plus conforme à la réalité. L'une extrait en quelque sorte de la vie les éléments lyriques, pour en faire la matière d'une représentation purement sonore ; l'autre, plus modeste et plus docile, accepte la vie tout entière, mêlée de prose et de poésie; la vie, où tous les sentiments, tous les caractères, toutes les actions et toutes les aventures ne sont pas musicales, ou — passez-nous le barbarisme — « musicaWes ». Pour en traduire l'inégalité ou le mélange, l'opéra-comique mêle à dessein des modes d'expression inégaux. Et sans doute entre l'un et l'autre le départ est difiicile, et les « passages » réciproques ont besoin d'être préparés. Ils ne sont pourtant pas impossibles, encore moins absurdes. Puisqu'ils se produisent dans la vie, l'art a le droit de les reproduire, et voilà pourquoi l'opéra-comique, s'il est contraire à l'unité d'une hypothèse idéale, ne l'est peut-être pas, autant qu'on peut le croire d'abord, à la nature et à la vérité. Aussi bien, le mensonge, si mensonge il y a, de cet art aimable ne fut jamais qu'un mensonge joyeux. Renan répétait volontiers, en sa béatitude : « L'intention de l'univers est généralement bienveillante. » Le mot, qui
n'est pas vrai du monde réel, conviendrait assez bien au monde de l'opéra-comique. En cet heureux « petit monde d'autrefois », la douleur était rare et légère, la mort à peu près inconnue. Il n'y a pas longtemps qu'on meurt sur la scène de l'Opéra -Comique. Le poignard qui frappe Ca?^men y a peut-être versé, devant nos yeux du moins, les premières gouttes de sang. Et vous savez si le public d'abord s'en indigna. Le nom seul du théâtre possède une vertu miraculeuse. Il fait revivre en musique des héroïnes tuées par la poésie, et nous avons vu rOpéra-Comique ressusciter Mireille après Mignon. L'ancien répertoire ne compte pas une fin tragique, ou malheureuse seulement. Le Pré aux Clercs et Zampa finissent, il est vrai, par une mort, mais par la mort du méchant ou du traître, et c'est encore une manière de bien finir. Qui dira surtout les dénouements fortunés de Scribe et d'Auber? Weiss en a goûté vivement la félicité. Son couplet sur l'opéra-comique est demeuré fameux :
« Au fond, pensez-en ce qu'il vous plaira; si je suis ma pente, il n'y a jamais eu pour moi qu'un auteur parfait : c'est Scribe, qui a marié tant d'officiers de fortune avec des princesses belles comme le jour, tant de modistes avec des princes palatins, tant de comédiennes avec des ambassadeurs tout honteux de leur petit mérite, sans compter les ambassadeurs sacrifiés au premier ténor par les comédiennes désintéressées. Je ne suis pas exclusif. Je conviens que VEnéide a dé belles parties. Je ne dis pas qu'on ne peut pas s'enchanter de VOdyssée. Je me suis bien réjoui avec les contes à