‹ Les epoques de la musiqueChapitre 24 sur 37 · L^OPÉRA-COMIQUE · texte numérisé non relu

L^OPÉRA-COMIQUE

sujet, des mœurs et du langage. Peut-être eût-il suffi de se rappeler Vadé, l'un des créateurs du genre, pour avoir plus d'indulgence, ayant plus de mémoire. D'aucuns prétendent encore que le choix même du lieu — et du milieu — donne à l'intérêt, au charme de Louise, quelque chose de spécial et comme un peu d'étroitesse. Nous répondrons d'abord que ce n'est pas à nous, Français et Parisiens, de nous en plaindre. Nous ajouterons ensuite, au risque de nous répéter, que la généralité constitue justement le caractère dont l'opéracomique, par sa nature même, est le plus dépourvu. Il a gardé les autres, ceux qui sont vraiment siens. Dans Louise, comme dans Carmen, comme dans les œuvres modernes où nous avons suivi son évolution, il porte encore ses marques ou ses couleurs distinctives et nationales. Sous des formes renouvelées, le vieux fond et l'esprit essentiel, l'idéal intermédiaire ou moyen du genre a survécu.

Vous étiez ce que vous n'êtes plus, Vous n'étiez pas ce qua vous êtes.

L'opéra-comique n'a pas tout à fait mérité, comme un des personnages de son répertoire, de s'entendre dire ou chanter cela à lui-même. Il a changé, il a grandi; mais il garde encore quelque chose de ce qu'il était autrefois, quelque chose de très français et de très précieux.

[e ne sais pas une partition plus belle, et qui me soit plus chère, que ma vieille partition des Huguenots. Sa reliure est de maroquin vert, avec des filets et des tranches dorées. Sur la garde de moire, audessus d'une date déjà lointaine et qui dépasse un peu le chiffre de mes années, je regarde parfois, avec une filiale piété, deux lettres entrelacées et pâlies. Les Huguenots jadis — à cause du duo du quatrième acte sans doute, — étaient, comme Tristan peut-être aujourd'hui, le don que se faisaient les fiancés, quand l'amour de la musique se mêlait à leur amour. Et je n'ai qu'à tourner les feuillets jaunis pour sentir se ranimer, après mes premières tendresses, mes admirations premières. Je revois, à la lueur mourante des flambeaux, Valentine échevelée et traînant sur les pas de Raoul, héroïquement fugitif, la blancheur de ses voiles. Autour de ces figures et comme à leur appel, d'autres peu à peu se rassemblent, ou plutôt elles leur succèdent. Au fond du théâtre, d'un théâtre où reviennent des ombres, Masaniello berce en chantant le triste sommeil de sa sœur. Guillaume passe, l'arbalète sur l'épaule, et jette sa réplique farouche à l'insouciante barcarolle du pêcheur.

igO LES ÉPOQUES DE LA MUSIQUE

La scène change, et, dans leur cloître en ruine, les pâles nonnes sortent de leurs tombeaux. Puis de nouveaux décors surgissent, que peuplent des figures nouvelles. Au fond de son pauvre logis, un vieillard d'Israël célèbre une Pàque furtive. Bientôt la cathédrale de Munster ouvre ses nefs immenses au cortège du couronnement, et, sur le front, qu'il osa courber, de sa mère, le prophète anabaptiste étend ses mains impies. Enfin, d'autres architectures s'élèvent : temples bizarres, entrevus à travers les palmes et tout retentissants d'étranges incantations. Un brahmine à la tiare d'or bénit de royales épousailles. Mais elles ont un lendemain funeste, et déjà, sous l'arbre aux grappes de pourpre, la sombre et magnanime épouse vient chercher l'oubli, le sommeil et la mort.

« Ils ne chantent plus! » C'est ainsi qu^on parle maintenant — et vous savez avec quel mépris! — de tant de héros et d'héroïnes d'autrefois : de Raoul et de Valentine, de Bertram et d'Alice, de Guillaume et d'Éléazar, de Fidès et de Selika. Sur la scène en effet, sur la scène visible et réelle, ils rompent rarement le silence que, depuis quinze années, leur impose un maître impérieux et jaloux. Mais dans l'ordre idéal, éternel, « ils chantent encore ». Et si d'autres voix, plus anciennes ou plus jeunes même, nous paraissent plus pures et surtout plus profondes que leurs voix, celles-ci pourtant furent trop humaines, trop pathétiques, pour que jamais elles se taisent, et pour qu'on refuse ou' qu'on dédaigne jamais de les entendre, Nous vous proposons de les écouter aujourd'hui,

Le « grand opéra français », c'est l'opéra dont un de nos musiciens, Auber, nous a donné le premier et très imparfait exemplaire. Un Italien, Rossini, et Meyerbeer, un Allemand, en ont créé chez nous, pour nous et selon nous, les chefs-d'œuvre. Le second tiers, à peu près, du siècle dernier en a vu l'apparition, et tout de suite la gloire. Voilà pour l'origine et pour le « moment » ou l'époque du genre. Et voici pour ses caractères : le « grand opéra français », c'est avant tout de la musique de théâtre, de la musique de drame, de drame historique et pittoresque, et de la musique à grand spectacle. Mais quelquefois, beaucoup plus et beaucoup plus souvent qu'on n'affecte aujourd'hui de le croire, c'est aussi de la musique tout court, ou de la musique pure.

Entre la tragédie de Gluck, de Méhul ensuite, et le grand opéra français, l'œuvre de Spontini peut servir d'intermédiaire. Pour aller d'Alceste ou des deux Ijphigénies^ voire de Joseph, à la Muette de Portici et à Guillaume Tell, il faut passer par la Vestale, par Fernand Corte\ et par Olympie. Aussi bien c'est une assez belle route, et, çà et là, presque royale. Tandis que la Vestale et Olympie représentent en quelque sorte l'adieu de la musique de théâtre à l'antiquité, si longtemps sujet ou matière de ses chefs-d'œuvre, Corte:{ marque l'apparition du goût historique et pittoresque dans le drame musical. Le scénario de la pièce est déjà taillé sur le patron des futurs opéras. Déjà le » poète » de

Corte:{, qui sera dans quelque vingt ans l'un de ceux de Guillaume Tell, l'académicien de Jouy, s'exprime dans le langage du répertoire prochain. Oyez plutôt ce quatrain, que chantent, en marchant à l'assaut, sur un air de pas redoublé, les régiments espagnols :

Pour enflammer notre audace guerrière, " C'est Mexico qui s'offre à nos regards. Sur ces rochers, impuissante barrière.

Portons l'airain qui brise les remparts.

Enfin la musique elle-même évolue vers le style d'opéra. Elle cherche, en un sujet hispano-mexicain, à se donner des allures, des couleurs exotiques (voyez l'étonnant défilé des « Indiens Tlascaltètes, auxiliaires des Espagnols »). Si tel chœur de meurtriers rappelle encore le chœur des Scythes âCIphigénie en Tauride, le Rossini du second acte de Guillaume Tell et le Meyerbeer du troisième acte du Prophète s'annoncent, pour ainsi dire, et, de loin, se laissent entrevoir dans la belle scène des soldats révoltés.

Après le demi-succès âî'Olympie, que ne put sauver la magnificence du spectacle, Spontini quitta Paris pour Berlin, où le roi de Prusse l'appelait à la direction générale de sa musique. Rossini parut alors en France. Nommé directeur du Théâtre-Italien de Paris, il le resta peu d'années. « Inspecteur du chant », il ne sut jamais au juste quelle était la nature de ses fonctions. « Il savait mieux à quoi l'engageait son autre titre de compositeur du Roi'. » Afin de s'en rendre digne, et

I. Rossini, par M. Lionel Dauriac; dans la collection des Musiciens célèbres; Paris, Henri Laurens.

sentant la nécessité d'adapter, sans l'y sacrifier, son génie musical au goût dramatique du pays dont il devenait l'hôte, il résolut de retoucher, d'amplifier pour nous, à la française, deux de ses ouvrages italiens. On sait comment il y réussit et quel fut, à l'Opéra, le 9 octobre 1826 et le 26 mars 1827,1e succès du Siège de Corinîhe (l'ancien Maometto Seconda) et de Mosé devenu Mo ïse.

C'est ici Tune des communications les plus heureuses, l'un des plus glorieux échanges qui jamais se soient opérés entre la musique italienne et la nôtre. Il commence avec le Siège de Corinthe et Moïse; Guillaume Tell bientôt le consommera.

Tous les éléments étaient préparés. Auber eut l'esprit et le talent de les réunir. La Muette de Portici (1828) sembla réaliser du premier coup la forme ou le type accompli du genre nouveau. Mais justement parce qu'Auber ne possédait guère autre chose que du talent et de l'esprit, elle n'en fut en réalité que la formule extérieure, l'armature ou le cadre encore à moitié de Meyerbeer et parfois même d'Halévy, qu'il était vide. C'est à Guillaume Tell (1829), puis aux ouvrages réservé de le remplir.

Ils le remplirent avec magnificence. « L'ébauche d'un

grand spectacle, » a-t-on dit, au dix-septième siècle, de

l'opéra français. Il en a, dès l'origine, été beaucoup

plus que l'ébauche, et c'est l'un des caractères du genre

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