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entre eux par des liens et comme par des joints plus forts.

Deux sonates de Mozart me semblent, pour des raisons diverses, également dignes d'une attention particulière. L'une est la Fantaisie et sonate en ut mineur; l'autre, la sonate en la mineur. Si les sonates pouf piano ne sont pas un des chefs-d'œuvre du musicien de Don Juan, la Fantaisie et sonate, surtout la Fantaisie, en est un : l'un des plus extraordinaires et, parmi tant de sommets radieux, peut-être l'unique sommet couronné de nuages et frappé de la foudre.

Mes premiers vers sont d'un enfant...

Les derniers à peine d'un homme,

disait Alfred de Musset. Elles sont aussi d'un enfant, mais d'un enfant divin, les premières sonates de Mozart. La dernière est d'un homme ^ d'un homme qui doute, qui lutte, et qui souffre, d'un homme que Mozart ne fut qu'une seule fois! Aimons-la donc, cette Fantaisie, pour son humanité douloureuse. Aimons-la pour le signe sombre et sacré qu'elle porte seule. Aucune autre ne commence ainsi, par les notes, enfoncées aussi avant, d'aussi tragiques accords. Sur nulle autre ne tombe et ne retombe, d'une chute incessante, une aussi morne tristesse. « Musique de table, » disait Wagner de la musique de Mozart. Mais à cette table^ un jour, on sait quel convive est venu s'asseoir. En vérité ce début n'est pas moins terrible que la fin de Don Juan, et les introductions des symphonies de Beethoven n'offrent rien de plus sublime. La grandeur des

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mélodies n'a d'égale ici que leur abondance. Au lieu de suivre aisément une ou deux idées aimables, Mozart s'attache, s'attaque sans relâche à des thèmes hostiles et rudes. Il insiste, il creuse, il fouille jusqu'au fond de son âme, où jamais il n'était descendu si avant. Et pour une fois, une seule, il la trouve obscure et troublée. Il y rencontre, au lieu de l'évidence^ le mystère; au lieu de la paix^ l'inquiétude et presque la révolte. En ces pages étonnantes, les parties lumineuses mêmes demeurent voilées, et des voix d'en haut, qui semblent répondre, ne répondent qu'à demi. A chaque instant renaissent des contradictions et des combats, que rien ne résout ni n'apaise. Parmi les chefs-d'œuvre de Mozart, uti tel chef-d'œuvre est une exception, pour ne pas dire une énigme. Les Grecs ne se sont pas trompés quand ils ont vu la musique éternellement partagée entre deux pouvoirs ennemis : celui d'Apollon et celui de Bacchus. Mozart même, le génie apollinien par excellence, a subi le second^ ne fût-ce qu'une heure. Son front pur a senti passer un souffle d'orage, et Dionysos jaloux a jeté dans un couft transport celui qu'Apollon sans doute avait trop aimé.

La Fantaisie et sonate date de 1784- 1785. Sept ans auparavant, Mozart en composait une autre, aussi connue et très ditférente, en la mineur, qui paraît à M. Shedlock « le plus bel effort de Mozart dans le genre de la littérature musicale ». Le mot « effort » n'est pas juste, quand il s'agit de Mozart. Je n'aime pas « littérature musicale », et « musique littéraire » ne conviendrait pas mielix. Je préfère la distinction générale,

que fait ailleurs M. Shedlock, entre la practical basis et la poetical basis. Cela s'entend et peut se définir. M. Shedlock appelle practical basis la forme, la figure sonore et purement technique ou « pratique » de l'œuvre musicale. La poetical basis, c'est le sentiment ou la sensibilité, l'état d'esprit, et d'âme surtout, qui s'exprime dans cette forme, qui la comporte et, pour ainsi dire, la commande et la produit. De l'un à l'autre élément, le rapport est quelquefois difficile à saisir. Il n'a rien d'absolu ni de fixe. Avec les époques et les écoles, il se relâche ou se resserre. Il existe pourtant, il est l'objet principal de l'esthétique, étant l'unique objet et pour ainsi dire l'essence même de l'art, avec lequel on pourrait soutenir qu'il se confond. Mais, encore une fois, autant il est mystérieux, autant il est variable, et, de Kuhnau, par exemple, à Philippe-Emmanuel Bach, à Mozart, plus encore et surtout à Beethoven, il s'est entièrement renouvelé. Tandis que le musicien des « Sonates bibliques » cherche des sujets à l'extérieur, parmi les spectacles et les faits, le Mozart de la sonate en la mineur se propose de peindre une personne; si le mot ne prêtait à l'équivoque, nous dirions une personne morale, en d'autres termes, un caractère, une âme enfin. Les « Sonates bibliques » étaient des tableaux d'histoire ; la sonate en la mineur est un portrait : celui d'une jeune fille, presque d'une enfant.

En 1777-1778, Mozart passa l'hiver à Mannheim. Il avait vingt et un ans. La maison qu'il fréquentait le plus était celle du maître de chapelle Cannabich. Nous savons par ses lettres combien il aimait cette famille

et comme il en était aimé. « Je suis tous les jours chez Cannabich... Il a une fille qui joue très gentiment du piano, et, pour m'en faire tout à fait un ami, je travaille en ce moment, pour mademoiselle sa fille, à une sonate qui est déjà terminée, sauf le rondo. Dès que j'ai eu fini le premier allegro et Vandante, je les lui ai apportés et joués moi-même. Papa ne peut pas se figurer comme cette sonate plaît*. » (4 novembre 1777.) Quatre jours plus tard : « J'ai écrit chez Cannabich le rondo pour mademoiselle sa fille, et après ils ne m'ont plus laissé partir. » Du 14-16 novembre 1777 : « Je ferai copier le plus tôt possible sur du petit papier la sonate que j'ai composée pour M^i^ Cannabich, et je l'enverrai à ma sœur. Il y a trois jours que j'ai commencé à l'enseigner à M^i« Rose, et aujourd'hui nous avons terminé le premier allegro. C'est Yandante qui nous donnera le plus de peine, car il est plein de sentiment et doit être joué avec les nuances de forte et de piano exactement comme c'est indiqué. Elle est très habile et apprend très facilement. Sa main droite est très bonne, mais la gauche est malheureusement tout à fait gâtée. Je puis dire que j'ai souvent grande compassion d'elle, quand je la vois se donner tant de peine, qu'elle en est toute haletante. Ce n'est pas par maladresse, mais parce qu'elle ne peut plus faire autrement. On le lui a ainsi enseigné, et l'habitude est déjà invétérée. » Suivent quelques conseils utiles pour la correction des mauvaises mains gauches, et dont les élèves, et même les

I. Nous empruntons cette citation et celles qui suivent à la traduction des Lettres de Mo\art par M. de Curzon, Paris, Hachette.

maîtres, pourront profiter. « Ainsi, continue le jeune professeur de piano, j'ai dit à sa mère et à elle-même que, si j'étais maintenant son maître en titre, j'enfermerais tous ses morceaux de musique, je couvrirais le clavier d'un mouchoir et je lui ferais faire uniquement des traits, des trilles, des mordants, etc., de la main droite et de la main gauche, d'abord très lentement, et cela jusqu'à ce que les défauts de sa main fussent complètement corrigés. Et ensuite j'ai la confiance que j'en ferais une bonne pianiste. »

Cette confiance ne tarda guère à se justifier. Un mois après, Mozart écrivait ce qui suit. Au ton surpris et charmé de sa lettre, aux détails qu'il donne et se plaît à donner sur sa petite élève, on croirait qu'il parle d'elle pour la première fois et qu'elle vient de se révéler à lui. « Sa fille (la fille de Cannabich), qui a quinze ans et qui est l'aînée de ses enfants, est une très belle et gentille jeune fille ; elle a beaucoup de raison et est très posée pour son âge; elle est sérieuse, parle peu, mais quand elle le fait, c'est avec grâce et cordialité. Hier elle m'a fait un très inexprimable plaisir en me jouant rna sonate dans la perfection. Elle joue Vandante {qui ne doit pas aller vite) avec tout le sentiment possible, et elle le joue avec plaisir. Vous savez que dès le second jour que j'étais ici, j'avais terminé Vallegro, par conséquent n'ayant encore vu qu'une seule fois M^'^ Cannabich- Lp jeune Danner me demanda alors comment je comptais faire Vandante. « Je veux le composer tout à fait d'ap'rès Je « caractère de M^'« Rose. » Quand je le jouai, il plut extrêmement. Le jeune Danner raconta alors ce que

j'avais dit. C'est la vérité ; tel est Vaîidante, telle est MH? Cannabich. » Et le lendemain Mozart, qui décidément ne pense plus qu'à son élève, ajoute ce post-scriptum : « A propos, il faut que je rectifie quelque chose * j'ai écrit hier que M"« C... a quinze ans ; mais elle n'en a que treize et vient d'entrer dans sa quatorzième année. » Mozart attendit quelque temps près de ses amis un engagement à la chapelle de la cour. Mais, ne l'ayant pas obtenu, il résolut de partir. La scène des adieux est d'une grâce et d'une mélancolie tout allemandes. C'est à la maman, à la « Hausfrau », que Mozart parla d'abord « Comment! s'écria-t-elle, c'est donc une affaire man- « quée! » Là-dessus je lui racontai tout... Lorsque M^^<^ Rose, qui était éloignée de nous de trois chambres et qui s'occupait alors du linge, eut fini, elle entra et me dit : « Vous conviendrait-il maintenant? » Car c'était l'heure de la leçon. « Je suis à vos ordres, répondis-je. 0 — Aujourd'hui, reprit-elle, il faut que nous étudiions « bien raisonnablement. — Je crois bien, répliquai-je, a car cela ne durera plus longtemps. — Comment 0 cela? Pourquoi? » Elle alla vers sa mère, qui lui dit la chose. « Comment! reprit-elle, c'est certain? Je n'en « crois rien. — Oh! oui, c'est certain, » dis-je. Làdessus elle se mit, toute sérieuse, à jouer ma sonate. Je n'ai pu retenir mes larmes. Alors des larmes vinrent aux yeux de la mère, de la fille, et de M. Schatzmeister, car elle jouait justement ma sonate, et c'est elle qui est la favorite de toute la maison. «Ecoutez,ditM. Schatzmeis- « ter, si M. le maître de chapelle s'en va (on ne m'appelle « pas autrement ici), il va nous faire tous pleurer, u

« M. le maître de chapelle » ne s'en alla pas tout de suite. Il s'en alla pourtant, et de part et d'autre sans doute on pleura. Trois ans plus tard, à Munich, où l'on représentait son Idoménée, Mozart retrouva M™« et M^ie Cannabich. Mais il ne les retrouva pas les mêmes. « Maintenant, écrit-il le i6 décembre 1780, maintenant et bien vite, de peur de l'oublier encore : les cous de M^e et de M^'^ Cannabich commencent à devenir de plus en plus gros, à cause de l'air et de l'eau d'ici. Cela pourrait bien finir par tourner au goitre. Dieu nous assiste! Elles prennent bien une certaine poudre, que sais-je? Ce n'est pas ce nom-là, mais cela ne réussit pourtant pas à leur contentement. Aussi j'ai pris la liberté de recommander les pilules antigoitreuses... Si on peut les préparer ici, je vous prie de m'envoyer la recette, mais s'il faut qu'elles soient fabriquées chez nous, je vous prie de m'en adresser ici, contre argent comptant, quelques quintaux par la prochaine diligence. » — Voilà ce qu'était devenu l'exquis modèle de la sonate exquise.. Voilà ce que peu de temps avait fait de celle dont les quinze ans avaient inspiré les vingt ans de Mozart!

Lisez maintenant la sonate en la mineur. Mais, en la lisant, oubliez cette dernière lettre et ne vous souvenez que des précédentes. Elle leur est conforme, et, pour la qualifier, on ne trouverait pas de meilleurs mots que ceux dont se servait Mozart pour louer sa petite amie. Jeunesse, « grâce et cordialité », la sonate a tout 'cela. « Très belle », assurément, elle est « gentille aussi ». Elle est même « sérieuse ». Elle « a beaucoup de raison

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et elle est très posée pour son âge » ou pour celui de Fauteur. La vivacité, l'enjouement que donnent au premier morceau le mouvement et le rythme, est tempéré, grâce au mode mineur, par je ne sais quelle mélancolie. Entre toutes les sonates de Mozart, elle est la sonate d'amour, d'un amour innocent et passager. Mozart ne fut point le maître et la petite Rose ne fut pas l'élève que seront un jour Beethoven et Thérèse de Brunswick ou Juliette Guicciardi. Quand Beethoven reverra Juliette, ou plutôt refusera de la revoir, il ne parlera pas comme Mozart, de celle qui fut l'héroïne tout autre d'une tout autre sonate que la sonate en la mineur. Mais que, les âmes étant diverses, les œuvres le soient aussi; que des sonates de Mozart et de Beethoven, analogues par le sujet, diffèrent par le sentiment et le style, par la poetical et la. pracîical basis,il n'y a pas de meilleure preuve que la musique a pour objet de manifester par les sons les degrés et les modes de la sensibilité. On ne fait pas l'histoire d'un genre, même musical, sans faire un peu aussi l'histoire des âmes. La Fantai' sie et sonate nous révèle ce que fut, un moment et par exception, l'âme de Mozart. C'est à la sonate en la mineur qu'il faut demander ce qu'elle était toujours.

Souvent, au moment de créer un exemplaire définitif et parfait, il semble que la nature en multiplie les esuquisses et comme les épreuves. Pour préparer un Beethoven, il ne lui suffit pas d'un Haydn et d'un Mozart : il lui faut encore un Rust, un Dussek, un démenti. De ces trois musiciens, Rust, le plus admirable, est inconnu ; les deux autres sont trop oubliés. Dans

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une lettre à son père, Mozart parle durement de démenti. Il le traite de charlatan « {ciarîatanno), comme tous les Italiens v. Et il ajoute : « Quant à ses sonates, qu'elles ne signifient rien sous le rapport de la composition, c'est ce que sentira quiconque les jouera ou les entendra. Il n'y a aucun passage remarquable ou frappant, excepté les sixtes et les octaves, et pour ceux-là, je supplie ma sœur de ne pas trop s'en occuper, afin de ne pas gâter par là sa main calme et bien posée et de ne pas lui faire perdre sa légèreté naturelle, sa souplesse et son agilité; car, qu'y gagne-t-on au bout du compte? Qu'elle arrive à faire les sixtes et les octaves avec la plus grande rapidité (ce dont personne ne peut venir à bout, pas même Clementi), elle aura exécuté un affreux cabotage et rien de plus*. »

Le jugement est sévère, mais plus d'un motif en pourrait expliquer la rigueur. Mozart l'a fondé sans doute sur une sonate — une seule et des moindres — que joua Clementi lors du fameux concours institué par l'empereur Joseph II entre les deux maîtres. Mozart en outre avait beaucoup à craindre et même à souffrir de l'influence italienne à la cour impériale. Enfin il estimait peu le a mécanisme » ou la virtuosité pure, et l'auteur du Gradus ad Parnassum fut surtout un virtuose, un maître dans la pratique et la technique du clavier. M. Shedlock, qui le défend et même le vante, a très bien dit, en termes qu'on traduirait mal, que souvent chez Clementi, virtuosité gained the ascendèncy

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