M"* PéRiBR, \ie de Jacqueline^ L. G. M., p
manifestait pour la religion, en séparant si nettement les choses de la raison des choses de la foi, qui n'atteste le même état d'esprit. Un partage si net, si absolu, a sans doute pour but de ne point compromettre ou dégrader la religion en y mêlant rien de profane ; mais n'est-il pas vrai que de lui réserver si scrupuleusement son domaine, c'est aussi lui interdire le domaine de la raison, c'est séculariser, ou, comme nous dirions, laïciser toute une partie de la vie ? Un respect qui interdit toute familiarité avec les choses saintes mène peut-être tout droit à une certaine indifférence pratique.
Sans doute, cette indifférence n'est point du tout celle que nous pourrions trouver dans la bourgeoisie de notre temps. Le siècle est alors si généralement croyant, l'esprit de cette génération est si naturellement tourné vers la religion, que cette tiédeur se concilie fort bien avec une foi sincère et même superstitieuse. Déjà le lien est rompu qui avait si étroitement rattaché la raison et la foi*; mais, pendant quelque temps encore, elles feront route de conserve. En un mot, l'indépendance de la pensée chez le père de Pascal est celle d'un homme modéré, ami de la tradition et de la règle, élevé au milieu des enseignements du christianisme, en un temps voisin de celui où des incrédules comme le prince
1. Cf. GiRAUD, Pascal^ p. 8 sq. ; État des espints et des doctrines en France entre 1620 et 1640.
de Condé et la princesse Palatine, ne se sentant point sûrs dans leur impiété, avaient besoin de s'y encourager et essayaient dans celte intention de brûler un morceau de la vraie croix.
Nous en avons une preuve bien significative dans Tétrange histoire de sorcellerie que raconte Marguerite Périer^ Biaise encore tout jeune étant gravement malade, une sorcière fut contrainte d'avouer qu'elle lui avait jeté un sort; menacée et battue par le grand-père, elle sauva l'enfant, en transportant le sort sur un chat qui mourut. L'état d'esprit d'un homme instruit, d'un magistrat, qui ajoute foi à ces incantations, nous est devenu étranger : les hommes les plus religieux de notre temps sont jaloux d'éviter le reproche de superstition; mais c'est une preuve du moins qu'au xv!!"* siècle, on était singulièrement plus enclin à croire au surnaturel que nous ne le sommes aujourd'hui, et Pascal lui-même a continué de croire aux sortilèges '-\ En tout cas, ce récit de Marguerite Périer doit être noté : une époque où de semblables croyances sont ré])andues est plus capable aussi d'une foi sans réserve.
Mais, à ce moment, le père de Pascal n'est pas encore arrivé à la ferveur passionnée du jansénisme. 11 est tout au monde, tout aux'études profanes. Nous avons
1. L. 0. M. Mémoire de M.irfçueritc Pcricr, p. 447. — Voir aussi Tépisode de la sorcière (iansTextraordiiiairc histoire de M. de Basolc (Recueil d'Utrecht, p. 174).
2. Cf. Pensées, H., xxiii, 23 ; M., 773 et 422; B., 817 et 818.
peu de renseignements sur ce qu'il pensait de la philosophie de Descaries ; mais nous savons que le P. MersenneS le factotum de Descartes et son représentant à Paris, qui tenait les savants au courant des idées de son maître, était en relations étroites avec Etienne Pascal. De plus, le principe de la séparation de la raison et de la foi — qui d'ailleurs se trouve déjà dans Montaigne — est un des principes fondamentaux du cartésianisme : Tauteur du Discours de la méthode a toujours témoigné — ou atlecté — pour la religion et la morale ce même respect (jue professait Etienne Pascal. Enlin la méthode, sinon la philosophie de Descartes, était bien faite pour plaire à ce chrétien qui n'avait rien d'un ascète. C'est seulement quand une croyance est très vivante en nous que nous pensons à tout examiner à sa lumière, à en faire, pour ainsi dire, la pierre de touche des théories étrangères. Le cartésianisme ne pourra s'accorder avec le jansénisme^ qui méprise le monde et la science; il s'accor-
\. Marin Mersenne (1.j88-1G48), religieux minime, ami déjeunasse de Descartes au collège de ï^a Flèche. En philosophie et en théologie, il est un des devanciers de Iluet, et comme lui, appuyait volontiers la foi sur le scepticisme. En science, il s'occupait surtout de mathématiques. Cf. l'article d'HAUHÉAu {Nouvelle bibliographie générale de Firmin Didot).
2. Cf. Bhunetière, Etudes critiques^ 4° série : Jansénistes et Cartésiens. — Taine disait de Descartes : « Mauvais chrétien. On a même cru que ses pratiques religieuses n'étaient que des concessions aux exigences religieuses du temps. Il n'a point l'esprit chrétien; il se fait une morale provisoire; il cherche les hautes vérités métaphysiques, comme si elles n'étaient pas de la religion. Il met la
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dait sans peine avec ce christianisme facile qui se concilie sans peine avec toutes les jouissances honnêtes de la vie et toutes les curiosités de l'esprit. En effet, Etienne Pascal se livrait avec ardeur et sans aucun scrupule aux recherches scientifiques. La conformité des goûts et des connaissances l'avait lié avec le P. Mersennc, avec les trois mathématiciens et géomètres, RobervaU, Fermât-,
religion dans un coin de son esprit, sans la toucher pour s'en servir ni pour l'attaquer. La religion consiste pour lui en la croyance machinale aux dogmes et en les pratiques qui en suivent. Il ne voit dans la religion que la matière^ le dogme et les rites, non le fond^ la philosophie et la morale » {Notes inédites). — Il faut noter pourtant que l'opposition foncière du cartésianisme et du jansénisme est longtemps restée inaperçue (Voir les preuves significatives qu'en donne Lanson, Littérat. française, p. 396, et se souvenir de la sympathie que des hommes comme BéruUe portaient à Descartes. Cf. aussi Blondel, le Christianisme de Descaries ^ dans Rev. de métaphysique^ juillet 1896).
1. GUles Persone de Roberval (1602-1675), professeur pendant quarante ans au Collège de France. Il « était un géomètre de génie. Il fit avancer la théorie de la Cycloïde, que seul Pascal acheva ; il inventa la méthode des indivisibles, qui était une application géométrique de ce que devait être en analyse pure le calcul différentiel et il traça la voie à Newton par sa méthode géométrique pour déterminer la tangente à une courbe quelconque. » (Bruxschvico, p. 7, note.) Il fut l'adversaire obstiné de Descartes depuis 1638, parce que Descartes avait paru faire peu de cas de ses travaux sur l'aire de la cycloïde.
2. Pierre de Fermât (1601-1665), conseiller au Parlement de Toulouse. « Avant Descartes peut-être, il avait appliqué la méthode de l'algèbre à la résolution des lieux géométriques; en tout cas, il fut le seul à indiquer une méthode pour résoudre les problèmes de maximum et de minimum qui était le pressentiment du calcul différentiel. D'autre part, il fut l'un des premiers qui étudièrent le calcul des probabilités et ses profondes spéculations sur les nombres sont célèbres ; certains théorèmes dont il n'a pas donné la démonstration, tout en faisant savoir qu'il la possédait, demeurent aujourd'hui sans démonstration. » (Brunschvicg, loc. cil.) Il eut, lui aussi, un différend retentissant avec Descartes. Cf. l'article enthousiaste et détaillé de la Nouvelle Biographie (générale.
Desargues*, avec Carcavi^, Mydorgo*\ Le Railleur^, et d'autres savants. Toutes les semaines, on se réunissait chez le P. Mersenne pour s'y communiquer des travaux, se proposer des problèmes de mathématiques ou des questions de physique et discuter les inventions des étrangers, avec qui on entretenait un commerce réglé de lettres. C'est à cette libre académie, devenue plus tard l'Académie des
1. Gaspard Desargues de Lyon (1593-1662). 11 « s'occupait principalement des propriétés des coniques et de la géométrie segmentaire ; mais il apportait dans cette étude un esprit généralisateur qui faisait Tadmiration de Descartes. Il s'est livré aussi à Tétude des questions relatives à la représentation des solides et la coupe des pierres, et par là, il a mérité d'être appelé par Poncelet le Monge de son siècle. Très habile en architecture et en mécanique, il essaya d'initier les architectes de son temps aux méthodes scientifiques». (Brunscbvico, loc. cit.) Dans ses Basais pour les coniques^ Pascal se reconnaît son disciple : « Nous démontrerons aussi la propriété suivante, dont le premier inventeur est M. Desargues, lyonnais, un des plus grands esprits de ce temps et des plus versés aux mathématiques, et entre autres, aux coniques, dont les écrits sur cette matière, quoiqu'en petit nombre, en ont donné un ample témoignage à ceux qui auront voulu en recevoir l'intelligence, ie veux bien avouer que je dois le peu que j'ai trouvé en cette matière à ses écrits, et que j'ai tâché d'imiter, autant qu'il m'a été possible, sa méthode sur ce sujet. » (L., III, p. 184.) C'est sur cette phrase que Descartes, avec quelque malveillance, s'appuya pour soutenir que les Essais n'avaient aucune originalité.
Les trois géomètres précédents sont les véritables maîtres de Descartes. (Voir sur eux Desboves, Etude sur Pascal et les géomètres contemporains. Delagrave, 1878.)
2. Pierre de Garcavi, lyonnais lui aussi (? — 1684), conseiller au grand conseil de Paris, puis sous Colbert, bibliothécaire du roi; un des premiers membres de l'Académie des sciences.
3. Claude Mydorge (1583-1647), lié avec Descartes au siège de la Rochelle, prit le parti de Fermât contre Descartes, mais s'entremit entre eux comme médiateur. Il s'est adonné surtout à la fabrication de verres et de miroirs perfectionnés pour les études de physique.