H., vu, 19; M., 136; B
Quoi qu'il en soit, à Topoque même où Pascal s'indigne contre ces « caprices téméraires de la volonté », il est bien obligé d'en tenir compte. Et, puisqu'il y a deux « portes » par où les vérités sont rerues dans lame, il doit distinguer deux méthodes différentes, deux parties distinctes de l'art de persuader : l'art de convaincre et l'art d'agréer.
Laissons ici de cot<' l'art de convaincre. 11 s'adresse à l'entendement seul : il a pour objet les vérités « qui se tirent par une conséquence nécessaire des principes communs etdes vérités avouées», soit qu'elles n'aient aucun rapport avec les tendances de notre volonté, soit qu'elles s'accordent avec elles. L'art de convaincre n'est donc pas autre chose que le pur raisonnement et (lue la logique : il se ramène en dernière analyse à la démonstration géométrique. Pascal nous en donne les règles ; mais, j)ar leur nature même, ce sont les règles de la discussion scientifique et non de la rhétorique.
L'art d'agréer, lui, s'adresse au cœur autant qu'à l'esprit; ou plutôt, il s'adresse avant tout au cœur, qui détient en quoique sorte les clefs de l'entendement. Il a pour objet la démonsUalion des vérités dont il est difficile de démontrer nettement la liaison avec « les principes communs et les vérités avouées », parce qu'elles sont hostiles à nos tendances, contraires à la réalisation de nos désirs. On ne saurait donc suivre ici la marche directe et, pour ainsi dire, rigide des démonstralious géométriques: on n'attaque point l'entendement de front, on s'en rend maître par un mouvement tournant, en conciuérant d'ahord la volonté. L'art d'agréer a donc sa mélhode à lui, méthode plus vivante et plus souple, qui est précisrment ce que nous appelons du nom de rhétorique.
Si telle est la définition de la rhétorique, on voit aisément quelles sont les règles principales qui s'en déduisent. Dans l'art d'agréer, l'entendement et la volonté sont tous deux, mais inégalement intéressés : ils doivent être tous deux, mais inégalement satisfaits.
L(.' rùle de rcnlendemenl est secondaire, mais il n'est point nul, et l'espiit a toujours ses exigences. Quand la chose à démontrer, admise i)ar la volonté, en arrive enfin à subir le contrôle de l'esprit, elle ne doit point lui être inacceptable:
« Il faut en tout dialogue ou discours qu'on puisse dire à ceux qui s'en offensent: De quoi vous plaignez-vous^?» Pascal en effet n'entend point donner des leçons de sophistique : r.-jrt.d'fi gréer n'est p n^ir Ini qn>n ïïl^Y^" approprié à la faiblesse humaine de menerTliorhrfté k là Venté. On présentera donc à l'entendement la vérité pour laquelle il est fait et qu'il réclame : si on lui présentait l'erreur 2, la volonté fût-elle disposée à l'admettre, il se révolterait. Et d'autre part, il faut tâcher de lui faciliter cette reconnaissance de la véritt'î : on la lui présentera de telle sorte qu'il n'ait point de difficulté à l'admettre ^, « que ceux à qui l'on parle puissent Tentendre sans peine et avec plaisir* ». Cette satisfaction donnée aux exigences essentielles de l'entendement, c'est le seul point qui soit commun à l'art de convaincre et à Tart d'agréer.
Mais la part faite à la satisfaction de la volonté des auditeurs est bien plus importante, comme il convient. Il faut, avant tout, établir une exacte « correspondance entre l'esprit et le cœur de ceux à qui l'on parle d'un côté, et de l'autre, les pensées et les expressions dont on se sert^ ». C'est ici qu'éclate clairement la différence entre l'art de convaincre et l'art d'agréer. Par le premier, on s'adresse à ce qu'il y a de plus universel, de commun à tous les hommes, d'immuablement identique dans toutes les âmes, à la raison pure : il n'y a donc pas lieu de varier la méthode, suivant que l'on veut convaincre tel ou tel. Par le second, on s'adresse à la sensibilité, élément de l'ame essentiellement individuel, variable de nature ou de degré d'un homme à l'autre, ou même dans un seul homme à des moments différents : il faut donc adapter son discours au caractère particulier de la