ENCYCLOPÉDIE
M. Lanson a publié dans la Grande Encyclopédie un long article de 21 colonnes en petit texte (pages 18-31), qui vaut bien des livres et contient plus de matière que de
gros volumes. On a pu s'assurer avec quel soin cet article a été préparé quand M. Lanson a publié à part quelques-uns de ses travaux d'approches {les Provinciales et le livide de la théologie morale des Jésuites, Après les Provinciales, dans Rev. d'hist. litt., 15 avril 1900, janvier 1901); mais il n'était pas besoin de cette preuve pour le voir. Vie et travaux de Pascal, son caractère et son œuvre, polémique et doctrine des Provinciales, philosophie et théologie des Pensées, tout cela est excellemment traité, avec une rare pénétration et une force remarquable : la brièveté un peu décisive qu'on y note parfois est une nécessité d'un dictionnaire encyclx)pédique où la concision est de rigueur. Dans tout cet article les remarques précieuses abondent; j'ai surtout été frappé de celles-ci :
P. 20* : Pascal (avec Descartes), le premier exemplaire du savant pour qui la littérature, ce sont des pensées vagues et des généralisations arbitraires.
P. 21« : Superbe et violence même de son caractère (cf 22* « les passions de son âme irascible >>).
P. 22* : Pascal inventeur de la « banqueroute de la science », dans le sens tout relatif où on l'a récemment exposée, ou, pour reprendre le seul terme authentique, inventeur des « faillites partielles » de la science : « il en évalue les résultats; elle est inutile à l'homme, entendezpour sa fin qui est le bonheur » ou la moralité, ou la sainteté même.
P. 29^ : Pascal inventeur ou précurseur de l'exégèse moderne, sinon dans ses procédés actuels, au moins dans son but final et dans sa méthode générale.
Et tout ce qui est dit des Provinciales et des Pensées,
Mais voici quelques objections ou remarques :
P. 21*-22^ : Le divertissement de Pascal commence après la mort de son père et l'entrée de Jacqueline au couvent. — Mais il est certainement antérieur à l'entrée de Jacqueline au couvent, puisque c'est par le relâchement religieux de Pascal qu'on peut expliquer sa résistance et sa conduite dans l'afTaire de la dot. Et les textes de Marguerite Périer, du Recueil d'Utrecht, nous le font croire antérieur à la mort du père, puisqu'ils disent que Pascal après cette mort continua à se donner au monde. Noter que M™« Périer, racontant comment Jacque-
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line s'est défondue du monde pendant les dix sept-mois de séjour en Auvergne (1649-1650), ne dit rien de la conduite de Pascal.
P. 22« : Il serait bon de noter (jue les Périer, qu'on n'accuse pas de dissipation, étaient avec Pascal dans Taffaire de la dot.
P. 22'* : La « (h'bauche d'esprit >, « il y eutun moment où la foi parut s'éteindre » — ces termes ne sont-ils pas un pou trop forts ?
P. 22'' : « En septembre IGîit, il se remet à la direction de M. Sini;lin et do sTi sœur. » — Miis c'est dans une lettre du 8 décembre que Jacqueline nous le représente pour la première fois « rendu à la conduite de M. Singlin » ; et cela ne doit pas être depuis longlomps, puisqu'elle ne sait pas encore si Singlin consentira.
P. 22'* : « Un sermon de M. Singlin le confirme. » — Mais le seul témoignage où il soit parlé de sermon (c'est celui de Marguerite Péiior et «îlle ne nomme pas Singlin), dit : " c'était là où Dieu l'attendait » : c'est donc plus qu'une « conlirmation » ; il y a après le sermon quelque chose de nouveau dans Pascal.
P. 22'^ : « Il avait cherch' le bonheur dans l'activité du cœur, dans l'amour. » — On aimerait savoir ce que M. Lanson entend exactement par là, je veux dire ce qu'il y a exactement à ses yeux dans le IH<cours sur les passions de Vamour.
P. 27" : « Malgré la profession de soumission à son directeur... il ne s'est soumis (ju'à lui-même, à sa pensée et à sa passion. » — Cela ne s'expliquerait-il pas par la polémique des Vrovinciales? Elle l'aurait amené à sentir que le directeur peut égarer son pénitent, que son pénitent doit agir d'après sa conscience à lui et non sur la foi d'autrui : par un choc en retour, Pascal aurait été le premier à subir l'influence des Provinciales.
P. 30'* : Le procédé logique des Pensées : Pascal regarde les choses de deux points de vue opposés : il a ainsi deux vérités contraires mais non contradictoires; il les concilie en s'élevant à un point de vue supérieur, d'où elles apparaissent également vraies. — Cette remarque est fort juste.
Mais d'où vienl que ce procédé n'a pas écarté Pascal de la théorie de la grâce? Le libre arbitre agit; la grâce agit; du point de \Tie humoiu cela paraît contradictoire; mais si nous pouvions nous élever au point de vue divin, nous verrions qu'il n'y a pas conlradiclion : c'est la théorie de Bossuet. Si Pascal ne s'en est pas tenu là, cela ne vient-il pas des tendances sc/enfi/îg'Mcs de son esprit? il n'a pas pu se résoudre, comme Bossuet. à admettre la conciliation, il a voulu la connaître; et alors il faut combiner le libre arbitre et la grâce : or, cela ne se peut faire qu'en subordonnant l'un des deux à l'autre.
L'article de M. Lnnson est le sommaire d'un beau livre. A voir, dans celui-là comme dans ceux de la Revue cVhistoire littéraire, la richesse et la sùrelé de son information, la précision et la justesse de ses solutions des principaux problèmes, à voir aussi peut-être l'impatience avec laquelle il relève les faiblesses d'ouvrages antérieurs, on peut croire que M. Lanson mrdite sur Pascal un grand ouvrage d'ensemble, qu'il est tout prêt à traiter. Espérons-le : ce sera certes un des écrits les plus précieux (jue nous puissions avoir sur Pascal.
M. GIRAUD. PASCAL, LIIOMME, LŒUVRE, LINFLUESCE.
M. Giraud avait publié — à trop peu d'exemplaires — les notes d'un cours sur Pascal qu'il avait professé à l'Université de Fribourg durant le semestre d'été 1898. Devant l'accueil que les pascalisants ont fait à cet ouvrage, il s'est décidé à en donner une seconde édition augmentée et plus accessible au grand public. Il faut l'en remercier; car ces 21 leçons, sous leur forme condensée, nous font admirablement connaître la vie, le caractère, les œuvres, les idées, l'influence et les mérites de Pascal. Très bien informé de ce qui a été écrit jusqu'à présent sur son auteur, habile à exposer l'état actuel des questions qui le concernent, M. Giraud nous offre un fidèle résumé et un précieux inventaire de tous les
ouvrages qui ont précédé le sien; mais de plus, il abonde en idées personnelles, en réflexions originales toujours intéressantes mémo si elles peuvent être discutables, et sa sympathie visible pour Pascal donne un attrait de plus à son livre, de la vie à sa science.
Je n'ai pas le courage de reprocher à M. Giraud la forme qu'il il donnée à son livre, la forme de notes. J'en sais bien les inconvénients: la lecture en est plus aride; les idées parfois restent un peu énigmatiques, trop peu nuancées et moins vraies peut-être qu'elles ne l'eussent été si l'auteur en les développant y eut apporté les restrictions et les atténuations nécessaires. Mais il a su tirer de cette rédaction austère tous les avantages qu'elle comporte : il y a entassé une masse énorme de faits et d'idées, comprimés pour ainsi dire et réduits à leur plus petit volume; et s'il a fait preuve d'une sorte de dévouement en nous livrant ses notes, j'espère que plus tard il reprendra ce canevas, et nous donnera sur Pascal le livre complet dont il s'est montré capable.
Mais voici d'autres objections que je ferai à M. Giraud au fur et à mesure que son livre m'en offrira l'occasion.
P. 39-40 : Il me semble que M. Giraud exagère un peu la logique et la continuité de la vie de Pascal; il en arrive à présenter la période mondaine de sa vie comme une sorte d'expérience : à l'en croire, « un secret instinct l'avertissait que son expérience de la vie n'était pas complète... qu'il se devait à lui-même et à la logique d'éprouver et d'épuiser les diverses conceptions de la vie avant de s'arrêter à une seule » ; plus loin (p. 44 et 45), Pascal « veut éprouver... la sagesse purement humaine », il en « prétend faire le tour» et, o entre 1652 et 1654, il profite de son court passage dans le monde pour se livrer à une vaste enquête sur V homme ». — Que Pascal, pendant son passage dans le monde, ait en effet observé les choses et les hommes, qu'il ait profité plus tard dans son Apologie des remarques qu'il avait ainsi amassées, cela est certain. Mais qu'il se soit livré au monde pour en tirer ce profit, qu'il ait eu ce « dessein plus ou moins conscient » (p. 45), j'en doute fort. M. Giraud lui-même .me fournit des arguments contre sa thèse : ne met-il pas en lumière
r « esprit tout séculier » dont Pascal était alors animé (p. 42) et sa « tiédeur » religieuse (p. 46) et la « satiété », les « scrupules de conscience » (p. 48), qu'il n'a pu avoir que s'il s'était vraiment abandonné au monde? Ce sont les Restif de la Bretonne qui font des expériences de ce genre — ou qui le prétendent <•
P. 52 : En comparant la « conversion » sentimentale de Pascal à la « conversion » sentimentale de Chateaubriand, n'y aurait-il pas lieu de rappeler expressément la différence essentielle qu'il y a eu entre elles? La conversion de Chateaubriand, sentimentale dans son mobile, a été intellectuelle dans ses résultats, puisqu'il avait été disciple des philosophes et qu'il a dû revenir à la foi. Pascal, lui, n'a dû revenir qu'à la ferveur, comme le note M. Giraud.
P. 57 : « Pascal aurait pu aisément découvrir le calcul des probabilités. » — Peut-être ; mais ne suffit-il pas de louer Pascal des mérites qu'il a eus sans le louer encore des mérites qu'il aurait pu avoir?
Même page. — On sait que Pascal n'a pas inventé la brouette.
P. 65 : En quel sens M. Giraud entend-il sa phrase que « le Cid est tout imprégné de romantisme comme au reste l'œuvre entière de Corneille »? Accepte-t-il la thèse qu'à soutenue M. Deschanel dans le Romantisme des Classiques ? Veut-il peut-être parler seulement de « romanesque »? Voilà un cas où il eût été bon de développer sa pensée.
P. 72 : Pascal a-t-il « considéré la polémique des Provinciales comme un excellent moyen de préparer et d'intéresser l'opinion » à son Apologie? M.. Giraud le soutient parce
1. Je ne comprends pas très bien le parti que M. Giraud prétend tirer du passage qu'il cite de la préface d'Etienne Périer (p. 40, note). Après avoir remarqué que Etienne Périer a « attén^^é » ce qu'il avait à dire sur la période mondaine, M. Giraud soutient qu'il a eu «le sentimen" de la continuilé» de la vie de Pascal. — Mais Etienne Périer avoue pourtant que Pascal « a été détourné quelque temps de son dessein » apologétique, et c'est là précisément ce que M. Giraud tendrait à nier; et si encore cet aveu même est un aveu «atténué», alors Etienne Périer contredit formellement M. Giraud.
qu'il a toujours ce désir de retrouver la « continuité » et l'unité de la vie de Pascal. Pour moi, sans nier le lien qui rattache la doctrine des Provinciales k la doctrine des Pensées, je croirais que Pascal a momentanément renoncé à son Apoloî/ie pour combattre les jésuites ; il se disposait à lutter contre If'S ennemis du dehors (impies, juifs, protestants) quand il lui a paru qu'un ennemi intérieur le menaçait, et il a tout quitté pour réduire celui-là : il fallait sauver la maison avant de songer à l'agrandir. M. Giraud lui-même me paraît ailleurs (p. 74-75 et H6-1I7) démontrer qu'il y a un lien moins étroit entre les ProKincialcfi et les Pensées.
P. 73 : Pascal a-t-il lu deux fois Escobar avant d'écrire les Provinciales ou même celles des Provinciales qui sont dirigées contre la casuistique ? Ou l'a-t-il lu au cours même de la polémique? C'est, je crois, la dernière alternative qui est vraie et il aurait été bon de l'indiquer.
P. 8ir et 90 : M. fiiraud n'exagère-t-il pas un peu le rôle de Pascal comme « fondateur de la prose et de la littérature classiques »? Jadis, M. Krantz avait ainsi loué — et peut-être surfait — Descartes. Ne pourrait-on pas partager ce mérite entre ces deux écrivains et un certain nombre d'autres, bien inférieurs du reste, comme Balzac? Ce sont là, me semble-t-il, des tâches collectives dont nul ne saurait avoir le mérite exclusif.
P. 85 : M. fiiraud est-il sûr que les w persécutés » soient toujours et nécessairement jusqu'à la fin de bonne foi? Ne leur arrive-t-il pas, à eux aussi, de s'aigrir, de se laisser aller à la passion, de s'enfoncer dans l'entêtement?
P. 100 : En parlant des Provinciales, M. Giraud dit : par elles, « dans le monde, durant un demi-siècle, ont été paralysés les oflorts des « libertins » ; il y faudra d'ailleurs aussi les Pensées». — Cela est-il vrai des Provinciales? N'ont-elles pas au contraire favorisé les libertins, puisque (c'est M. Giraud qui le ditj Pascal y a, « sans s'en douter, fourni des armes, des prétextes et des arguments contre la religion elle-même » (même page, voir aussi les pages 204-205}?
P. 103 : « Ce qui aurait pu arriver si Pascal avait vécu et connu Bossuet. » — N'est-ce pas là une question chimérique, insoluble et partant oiseuse?
P. 139 : <f S'il a ^crit son Apologie, c'est presque autant peut-ôtre pour se satisfaire lui-même que pour convertir les autres. » — Satisfaire aux exigences de sa charité pour les âmes? sans doute; mais les deux motifs sont inséparables. A les distinguer ainsi, et à les opposer, M. Giraud me paraît enlever aux Pensées une partie de leur caractère propre; ce qui domine en elles, c'est l'ardeur du prosélytisme. Si Pascal avait voulu « se satisfaire », il eût écrit des méditations, ou même il n'eût rien écrit et se fût livré à des actes de piété, de mortification, etc.
P. 137-140 : N'y a-t-il pas quelque abus dans ces comparaisons entassées de Pascal écrivain avec Taine, Rembrandt, Shakespeare, Milton, Dante, sainte Thérèse, l'auteur de Vlmitation, Bossuetet Hugo? Ce sont de bien grands noms et il y en a beaucoup.
p. 142 : Je ne crois pas que la doctrine janséniste et le dogme de la Prédestination soient incompatibles avec l'idée d'écrire une Apologie. Une apologie peut toujours être utile, ne fût-ce que pour préparer les voies et inspirer au lecteur le désir de la grâce ; elle peut être pr/cisément le moyen dont Dieu se servira pour ouvrir les yeux à ceux qu'il aura choisis (cf. M. Giraud lui-même, p. 143-144 et les notes, et p. 175 et 177). Si le raisonnement de M. Giraud était exact, le janséniste n'aurait eu que faire de la Bible et de l'Évangile, puisque les impies les lisent sans être convaincus si Dieu ne les éclaire, et que les élus eux-mêmes n'en tirent pas leur lumière mais l'ont reçue par un don gratuit. (Cf. la citation de la page 129-130 : « Si ce discours vous plaît. »)
P. 157. Note : M. Giraud a-t-il vérifié si ce M. de laMothe Fénelon <' qui n'était pas un théologien » était bien le futur archevêque de Cambrai? En 1670, Fénelon n'avait que dixhuit ans: c'est bien jeune pour un homme « très habile », au jugement de qui l'archevêque de Paris accorde tant d'importance; et il devait être au moins étudiant en théologie et un peu « du métier ». Il me paraîtrait intéressant de résoudre sûrement la question.
p. 171 : Il me semble que la conception de la nature qu'expose M. Giraud est plus cartésienne que pascalienne.
Pascal n'admet pas que Dieu « ait donné une chiquenaude pour mettre le monde en mouvement » ; il croit son action toujours présente et toujours nécessaire pour maintenir les lois fixes de la nature; et c'est ainsi que la croyance au miracle s'accorde en lui avec les conceptions du savant : il n'y a pas contradiction entre la permanence des lois de la nature et la possibilité du miracle, puisque cette permanence elle-même est un miracle continu.
P. 206 : Assurément Bossuet, Bourdaloue, Racine, Boileau et La Bruyère, etc., ont cru à la perversité de l'homme; mais ils y auraient cru sans Pascal et je ne crois pas qu'on puisse lui attribuer à ce point de vue la moindre influence ; ce n'est pas lui qui a inventé le dogme du péché originel, ce n'est même pas lui qui le leur a fait accepter.
P. 236 : Est-il exact que Tœuvre de Pascal « oriente tout un siècle de notre littérature »? Je crains qu'il n'y ait encore là un excès d'admiration.
Mais si je ne suis pas toujours de l'avis de M. Giraud, et si, comme on l'a vu, je lui cherche des querelles, je suis d'autant moins suspect quand je lui fais les éloges qu'il mérite. Je m'associe sans réserve à ceux que lui a adressés un pascalisant aussi autorisé que M. Boutroux : après avoir directement félicité l'auteur, M. Boutroux, présentant le livre à l'Académie des sciences morales, en a dit : « Ce sera l'auxiliaire presque indispensable de quiconque voudra s'occuper de Pascal ». Gomme nous serions aises et reconnaissants si nous possédions un ouvrage aussi complet, aussi sérieux, aussi remarquable sur tous nos grands écrivains î