‹ Les époques de la pensée de PascalChapitre 19 sur 129 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

discréditent la sienne et compromettent sa gloire. II n'a pas assez de mépris ironique pour le « bonhomme » qui, sans rien connaître aux sciences, « a eu la hardiesse » de rivaliser avec lui, pour la machine imparfaite, « Tavorton » qu'il a produit, et pour la naïve admiration de « ceux qui n'y connaissent rien » ; et son premier mouvement de dépit à cette vue le pousse à tout laisser là sur le champ K C'est bien la marque de ce goût de Texcellence, libido excellendi^ dont M™® Périer nous

1. Voici ce texte très curieux : «Cher lecteur, » dit- il, après avoir mis en garde contre les « mauvaises copies de cette machine qui pourraient être produites par la présomption des artisans », « cher lecteur, j'ai sujet particulier de te donner ce dernier avis, après avoir vu de mes yeux une fausse exécution de ma pensée faite par un ouvrier de la ville de Rouen, horloger de profession, lequel, sur le simple récit qui lui fut fait de mon premier modèle que j'avais fait quelques mois auparavant, eut assez de hardiesse pour en entreprendre un autre, et qui, plus est, par une autre espèce de mouvement ; mais, comme le bonhomme n'a d'autre talent que celui de manier adroitement ses outils, et qu'il ne sait pas seulement si la géométrie et la mécanique sont au monde : aussi (quoiqu'il soit très habile en son art, et même très industrieux en plusieurs choses qui n'en sont point), ne fit-il qu'une pièce inutile, propre véritablement, polie et très bien limée par le dehors, mais tellement imparfaite au dedans, qu'elle n'est d'aucun usage. Toutefois, à cause seulement de sa nouveauté, elle ne fut pas sans estime parmi ceux qui n'y connaissaient rien, et, nonobstant tous les défauts essentiels que l'épreuve y fit reconnaître, ne laissa pas de trouver place dans le cabinet d'un curieux de la même ville rempli de plusieurs autres pièces rares et ingénieuses. L'aspect de ce petit avorton me déplut au dernier point, et refroidit tellement l'ardeur avec laquelle je faisais alors travailler à l'accomplissement de mon modèle, qu'à l'instant même, je donnai congé à tous mes ouvriers, résolu de quitter entièrement mon entreprise, par la juste appréhension que je conçus qu'une pareille hardiesse ne pût venir à plusieurs autres, et que les fausses copies qu'ils pouvaient produire de cette nouvelle pensée n'en ruinassent l'estime dès sa naissance avec l'utilité que le public pouvait en recevoir. Mais

apprend que plus tard il se défendait attentivement *.

Ainsi, dans cette première période de sa vie, l'amour de la science et l'amour de la gloire captivaient toutes les puissances de son âme, et la religion, réduite h un rôle effacé, n'occupait qu'une place secondaire dans sa pensée et dans ses actions. « Il était bien éloigné de Dieu, dit l'austère historien de Port-Royal, puisqu'il aimait les divertissements qui ne peuvent s'accorder avec son esprit 2. »

quelque temps après, M. le chancelier, ayant daigné honorer de sa vue mon premier modèle, et donner le témoignage de l'estime qu'il faisait de cette invention, me fit commandement de la mettre en sa perfection; et, pour dissiper la crainte qui m'avait retenu quelque temps, il lui plut de retrancher le mal dès sa racine, et d'empêcher le cours qu'il pouvait prendre au préjudice de ma réputation et au désavantage du public, par la grâce qu'il me fit de m'accorder un privilège, qui n'est pas ordinaire, et qui étouffe avant leur naissance ces avortons illégitimes qui pourraient être engendrés ailleurs que de la légitime et nécessaire alliance de la théorie avec l'art, y- (L , t. 111, p. 188.) — Il faut avouer qu'il y a loin de ce style au style des Provinciales et des Pensées.

1. Cf. Augustinus^ t. Ill, l. lll, ch. viii. — Il faut pourtant croire que malgré lui, il lui en est resté quelque chose jusqu'à la fin: « Dans les conversations, dit l'historien de Port-Royal, il paraissait un peu dominemt et décisif à ceux qui ne le connaissaient pas ; mais on reconnaissait bientôt que ce n'était que la vivacité et la justesse de son esprit qui le faisaient ainsi parler. » {histoire de Vahbaye de Port-Royal^ t. IV.)

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