‹ Les époques de la pensée de PascalChapitre 20 sur 129 · CAUSES. LES ÉCRITS JANSÉNISTES : PRIÈRE SUR LE · texte numérisé non relu

CAUSES. LES ÉCRITS JANSÉNISTES : PRIÈRE SUR LE

BON USAGE DES MALADIES, LETTRE SUR LA MORT, LETTRES, ETC. l'aFFAIRE SAINT-ANGE.

C'est dans le courant de l'année 1646 qu'eut lieu ce qu'on appelle la « première conversion » de Pascal. Cette expression est universellement admise et comme consacrée par la longue habitude de tous ceux qui ont parlé de lui ; mais il importe d'en bien éclaircir le sens. Nous savons assez exactement ce qu'il était avant et ce qu'il fut après la première conversion : le mot ne risque donc pas ici de nous induire en erreur ; au contraire, les années mondaines qui ont procédé la seconde, nous sont mal connues; et, à prendre le terme dans sa signification ordinaire, nous pourrions en tirer des conclusions excessives sur cette période obscure.

Dans une conversion. l'intelligence joue un rôle, puisque la vérité d'une doctrine et la fausseté d'une autre sont saisies par Tesprit; la sensibilité enjoué un aussi, puisque des mobiles affectifs peuvent avoir déterminé ou favorisé l'adhésion de l'intelligence ; la volonté enfin joue le sien, puisque le converti doit conformer désormais sa vie à sa nouvelle foi. Or pour nous, c'est avant tout ce qu'il y a A^intellectiiel dans une conversion, qui la constitue à proprement parler : on se convertit quand on change de croyance, quand on passe d'une doctrine hétérodoxe ou de la négation de toute doctrine religieuse à une doctrine orthodoxe.

Il n'en est pas toujours de même au xvu" siècle. Sans doute on y parle de la « conversion » de Turenne et la grande affaire du siècle finissant sera la i< conversion » des protestants. Mais dans bien des cas le mot a une portée de beaucoup plus restreinte. Se convertir alors, ce n'est plus changer de croyance, c'est revenir pour s'y attacher plus fermement à une doctrine quelque peu délaissée, c'est se dégager de la vie du monde pour renaître à la vie chrétienne. M"' de Longueville, M""' de Sablé, M"'*^ de la Vallière se sont «converties » ; or, si elles avaient commis des fautes retentissantes, enfreint les lois de la morale et de la religion, elles ne s'étaient point abandonnées à une impiété systématique; c'est donc uniquement la réforme de leurs mœurs

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que l'on veut désigner par ce mot. A plus forte raison en scra-t-il de même de Pascal : il n'a pas à se reprocher de pareils écarts de conduite, il s'est tout au plus laissé aller à une certaine indifférence religieuse; il n'y a pas là matière à une abjuration, à une conversion véritable.

Ajoutons que ceux qui ont les premiers employé cette expression étaient des jansénistes ; et les jansénistes avaient leur vocabulaire à eux. Le jansénisme ayant tous les caractères d'une secte, par le petit nombre des fidèles, par les soupçons qu'il excitait et les persécutions qu'il avait à subir, par les voies mystérieuses dont il était contraint d'user, par l'opposition tranchée qu'il voyait entre la pureté dé ses doctrines et la corruption des dogmes dans TEglise, par l'austérité morale qu'il affichait, était facilement porlé à se servir de bien grands mots. Pris individuellement, chacun y était humble, car une foi sincère lui en faisait un devoir; mais il en est un peu de l'humilité dans les sectes comme de la pauvreté dans les ordres mendiants : tous les membres de Tordre méprisent réellement les richesses pour leur propre compte, mais ils les recherchent pour le compte de la société; et le désintéressement qu'ils se reconnaissent, le sentiment du devoir auquel ils se croient tenus, un reste d'amour-propre caché sous la forme de l'esprit de corps, les rendent d'autant plus hardis dans cette

poursuite qu'ils s'y efforcent en toute sûreté de conscience. Ainsi le janséniste, reportant sur le petit troupeau dont il fait partie tout Tamour-propre dont il se dépouille, convaincu de posséder lui et les siens la vérité absolue, est poussé à exagérer en parole la distance qui le sépare de ceux qui ne sont pas fidèles et à transformer des nuances de doctrine en des oppositions violentes. Toutes les sectes qui ont la prétention de réformer le monde en sont là, ; et les termes si forts qu'emploient les jansénistes ne doivent pas plus être pris à la lettre que les exagérations des puritains par exemple.

La conversion de Pascal aura donc consisté à passer d'une tiédeur respectueuse au zèle enflammé des stoïciens du christianisme ; mais cette transformation s'est faite dans le sein de l'Eglise et il n'a pas eu à y rentrer, puisqu'il n'en était pas sortie

On connaît les circonstances de cette conversion.

Etienne Pascal, au mois de janvier 1646, s'était démis la cuisse en tombant sur la glace. lient recours à deux gentilshommes du pays, La Bouteillerie et Deslandes, tous deux disciples du curé janséniste de Rouen, Guiilebert, et devenus guérisseurs assez habiles en soignant les pauvres. Ils s'installèrent pendant trois mois chez lui et y répandirent la bonne

1. Cf. une «conversion)/ du même genre chez sainte Thérèse dans les premières années de sa vie religieuse (H. Joly, loc. cit., p. 31-33).

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parole de la doctrine nouvelle. «On voulut lire les livres de piété qu'ils lisaient, afin de s'instruire de la religion comme ils relaient. Ce fut ainsi que la famille de Pascal commença à prendre connaissance des ouvrages de Jansénius [par la lecture du Discours sur la Réformation de r homme intérieur^ dont il est l'auteur], de ceux de M. de Saint-Cyran, de . M. Arnauld et d'autres de ce genre dont la lecture ne fit qu'augmenter le désir qu'ils avaient de se donner à Dieu^ »

C'est alors que Pascal prit la résolution « de ne vivre que pour Dieu, et de n'avoir point d'autre objet que lui*^ ». Son esprit de géomètre fut frappé de la logique du raisonnement janséniste ; l'austérité de cette doctrine qui lui offrait la joie sombre du sacrifice a séduit son âme emportée ; et il l'a embrassée avec d'autant plus d'ardeur que son imagination avait été déjà ébranlée et sa sensibilité surexcitée par les atteintes de la maladie.

En effet, la santé de Pascal était alors gravement compromise. Dès son enfance déjà, il avait dû être assez débile, puisque l'on crut à un sort jeté sur lui. Plus tard, son travail incessant, son application exclusive aux matières ardues de la science l'affaiblirent encore ; et lui-même déclare qu'à partir de

1. Histoire générale de Porl-Royal, t. III. — Pour le Discours^ voir Pappendice 2.

2. M** PiRiBR, Vie de Biaise Pascal. IL, 1. 1, p. lxviii; B., p. 11.

dix-huit ans il ne passa plus un jour sans douleur. A cela vint s'ajouter la fatigue extrôme que lui causèrent Tinvention et Icxécution de sa Machine arithmétique. 11 fut atteint d'une paralysie qui le tenait « depuis la ceinture jusqu'en bas* », il ne pouvait marcher sans béquille : ses jambes et ses pieds restèrent inertes, froids et comme morts. Jusqu'au temps de sa vie mondaine, il fut sous le coup de cette maladie. En 1648, il dut aller se faire soigner à Paris, et dans sa Lettre à M"'' Périer, du 26 janvier, il se plaint « que son indisposition l'empôche d'écrire, et qu'il ait peu d'heures de loisir et de santé- ». Lui qui s'était ouvert si naturellement aux joies du monde, on voit quel désespoir lui eussent causé ses infirmités continuelles sans le secours de sa foi; mais elle avait saisi son esprit et rempli son cœur, elle le consolait de ces disgrâces en les lui montrant comme une faveur toute spéciale, la marque de la prédestination et un effet de la miséricorde de Dieu pour lui.

C'est le témoignage de Pascal lui-même qui nous permet d'affirmer que sa maladie est pour beaucoup dans sa conversion. Dans la Prière sur le bon usage des tnalndies^ il rappelle « les maux qu'il souffre et ceux qui le menacent » et il invoque

1. L. 0. M., Mémoire de Marguerite Périer, p. 452. Cf. Ciiakles Bixet-Sanglé. La maladie de Pascal {Aîinales viédico-psi/chologiques^ mars-avril 1809).

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comme un titre auprès de Dieu « les plaies que la main de Dieu lui a faites^ ». 11 lui semble, pour ainsi dire, que ces soufifrances lui donnent des droits et qu'il y a comme un compte ouvert entre Dieu et lui. Oui, c'est par pure bonté que son Créateur Ta mis « dans l'incapacité de jouir des douceurs de la santé et des plaisirs du monde », qu'il a « détruit à son égard toutes choses dans Taffaiblissement où il Ta réduit », qu'il Ta << plongé dans cette espèce de mort, séparé du monde, dénué de tous les objets de ses attachements », pour le retirer « de Tusage criminel et délicieux du monde^ ». Mais il est juste alors que Dieu achève son œuvre : « il ne Ta pas laissé languir sans consolation dans les souffrances naturelles » ; qu'il ne l'abandonne donc point c aux douleurs de la nature, sans les consolations de l'Esprit divin », qu'il « console maintenant et adoucisse ses souffrances par la grâce de son Fils unique », pour le combler enfin « d'une béatitude toute pure, dans la gloire de son Fils unique^ ». Bien significatifs encore sont le ton de résignation de la fin et la prière touchante qui y est faite au Souverain Maître de disposer le cœur et la volonté de Pascal à la souffrance.

Ainsi ses douleurs excessives ne lui arrachent

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