‹ Les époques de la pensée de PascalChapitre 32 sur 129 · M"* Périer, Vie de Jacqueline (L. 0. M., p · texte numérisé non relu

M"* Périer, Vie de Jacqueline (L. 0. M., p

66 LA PENSEE DE PASCAL, m

de ses occupations ordinaires, il se lança pour se distraire dans la société de Clermonl. Il v tint sa place parmi les Leaux esprits de la ville, s'il faut en croire Fléchier. qui nous le représente fort empressé auprès de la « Sapho du pays^ ».

Une fois de retour à Paris, il continua. Sans doute, le chagrin qu'il eut de la mort de son père le ramena quelque temps aux pensées de l'ascétisme le plus austère. Mais cetle mort le laissait seul puisque Gilberte était mariée et que Jacqueline, <( la personne du monde qu'assurément il aimait le plus->», entrait à Port-Royal malgré les efforts qu'il faisait pour l'en empêcher 3. Il se laissa

1. Mémoires sur les grands jours d'Auvergne. — D'autres auteurs rafjportent cette anecilote nu second voyaige de Pascal, en juini652. Cf. Adam, l.'n si'jour de Pascal en Auvergne [Rev. bourguignonne de l'ensnif/nement secondaire et de renseignement supérieur, 1887).

2. M""" i*hiiiKH, Vie de Pascal. H., t. I, p. Lxxxiii ; B., p. 30.

3. il faut que je reproduise ici le récit qu'a laissé M-* Périer de cett*; séparation. Ce n'est pas seulement dans sa simplicité naturelle et dans sa froideur voulue, une des plus belles pages de notre littérature: ce n'est pas seulement un document qui nous révc'le les âmes de ces trois personnes; c'est aussi pour moi un arf(uinont : combien Pascal n'a-t-il pas dû se trouver désemparé, abandonné subitement d'une telle sœur, et dans de telles circonstances ? ^

« Au mois de septembre de l'année 1651, écrit M"* Périer, mon père étant tombé malade de la maladie dont il mourut, elle [Jacqueline] s'appliqua à lui rendre service avec tout le soin imaginable jour et nuit. On peut dire qu'elle ne faisait autre chose; car, lorsqu'elle voyait qu'elle n'était pas nécessaire auprès de lui, elle se retirait dans son cabinet où elle était prosternée en larmes, priant sans c«^sse pour lui, comme elle me l'a dit elle-même. Enfin, nonobstant tout cela, Dieu en disposa selon sa volonté, et mon père mourut le iii septembre. On nous le fit savoir à l'heure même; mais comme j'étais en couches, nous ne pûmes être à Paris qu'à la fin du mois de novembre. Dans cet intervalle, mon frère,

entraîner par son ennui et par ses amis, il s'abandonna à l'élan de sa jeunesse trop tôt et trop violemment comprimée.

Ce fut précisément dans cette année 1651,

qui était sensiblement affligé et qui recevait beaucoup de consolations de ma sœur, s'imagina que sa charité la porterait à demeurer avec lui au moins un an, pour lui aider à se résoudre dans ce malheur. Il lui en parla, mais d'une manière qui faisait tellement voir qu'il s'en tenait assuré qu'elle n'osa le contredire, de peur de redoubler sa douleur, de sorte que cela l'obligea de dissimuler jusqu'à notre arrivée. Alors elle me dit que son intention était d'entrer en religion aussitôt que nos partages seraient faits ; mais qu'elle épargnerait mon frère en lui faisant accroire qu'elle y allait faire seulement une retraite. Elle disposa toutes choses pour cela en ma présence. Nos partages furent signés le dernier jour de décembre, et elle prit jour pour entrer le 4 janvier. La veille de ce jour-là, elle me pria d'en dire quelque chose à mon frère, le soir, afin qu'il ne fût pas si surpris. Je le fis avec le plus de précaution que je pus; mais, quoique je lui dise que ce n'était qu'une retraite pour connaître un peu cette sorte de vie, il ne laissa pas d'en être fort touché. Il se retira donc fort triste dans sa chambre, sans voir ma sœur qui était alors dans un petit cabinet où elle avait accoutumé de faire sa prière. Elle n'en sortit qu'après que mon frère fût hors de la chambre, parce qu'elle craignait que sa vue ne lui donnât au cœur. Je lui dis de sa part les paroles de tendresse qu'il m'avait dites, après quoi nous nous allâmes tous coucher. Mais quoique je consentisse de tout mon cœur à ce qu'elle faisedt, à cause que je croyais que c'était le plus grand bien qui lui pût arriver, néanmoins la grandeur de cette résolution m'étonnait de telle sorte et m'occupait si fort l'esprit, que je n'en dormis point de toute la nuit. Sur les sept heures, comme je voyais que ma sœur ne se levait point, je crus qu'elle n'avait pas dormi non plus, et j'eus peur qu'elle ne fût incommodée, de sorte que j'allai à son lit, où je la trouvait fort endormie. Le bruit que je fis l'ayant réveillée, elle me demanda quelle heure il était; je le lui dis, et lui ayant demandé comment elle se portait, et si elle avait bien dormi, elle me dit qu'elle se portait bien et qu'elle avait fort bien dormi. Ainsi elle se leva, s'habilla et s'en alla, faisant cette action comme toutes les autres, dans une tranquillité et une égalité d'esprit inconcevables. Nous ne nous dîmes point adieu, de crainte de nous attendrir, et je me détournai de son passage, lorsque je la vis prête à sortir. Voilà de quelle manière elle quitta le monde. Ce fut le 4 janvier de l'année 1652, étant alors âgée de vingt- ■ix ans et trois mois. » (L. 0. M., p. 72-73.)

semble-t-il, qu'il entra en relations de plus en plus étroites avec le jeune duc de Roannez^ Leur liaison fut bientôt si intime qu'il eut une chambre à rhôtel de son « cher ami », qu'il l'accompagna dans un voyage h son gouvernement du Poitou'-' et qu'il se crut plus tard obligé de lui demander permission, quand il voulut se retirer du monde. Par l'intermédiaire du duc, il se trouva introduit dans la société du chevalier de Méré-^, le grand maître de la politesse et le professeur des belles manières du temps, du joueur Miton'*, du « libertin » Des Bar-

1. Arthur Goufûer, duc de Roannez, mort en 1696. Il était tout jeune à ce moment-là, puisqu'il « n'avait guère que vingt-quatre ans », quand l'exemple de Pascal le convertit.

2. Cf. Fk. Collet, Un fait inédit de la vie de Pascal; Moliniek, Préface des Pensées de Pascal (Lemerre, 1877-79), p. 15; Adau, Un séjour de Pascal en Auvergne. — Notons, pour ce voyage vu Poitou, que Sainle-Bcuve hésitait à y croire: « la conjecture qu'il [Collet] émet me paraît très sujelto à contestation, et elle reste à mes yeux fort douteuse» {Porf. lilt.s lll, 95, note).

3. Georges Brossin, chevalier de Méré (1610-1685). Il était considéré comme le type de « l'honnête homme », et n'avait que le tort d'en faire un peu trop profession : « Vhonnêteté fut pour lui une religion et l'ardeur de son zèle l'entraîna à trop faire le prédicateur ; du moins fit-il de nombreuses conversions» (Brunschvicg, p. 117). Voir sur le chevalier de Méré, Sainte-Beuve (Por. lilt., III, 85) ; NouKHissoN, Pascal et le chevalier de Méré {Correspondant, 10 mai 1882); Tarlicle de G. Deschamps {le Temps, 14 juillet 1895); la page de Taixe (Giraud, Essai sur Taine, 3' édition, Hachette, 1902, p. 220); et l'article de M. Faguet {Rev. des Cours et Conférences, 26 mars et 9 avril 1896).

4. Homme du monde, lui aussi, mais plus indifférent et plus désabusé que Méré, le Mérimée du temps, selon Theureuse comparaison de Giraud {Pascal, 43). Il a peut-être, aux yeux de Pascal, plus pleinement réalisé le type de l'honnête homme que Méré luimême. Brunschvicg (p. 118) cite une lettre de Méré à Miton :«Ce que vous me mandez de notre ami est admirable, et la préférence sur Descartes et sur Platon dont il m'honore m'a bien fait rire... », et croit que Fami en question est Pascal ; cela « donnerait la me-

reaux*, de la duchesse d'Aiguillon et de M""* de Sablé. Grâce aux uns et aux autres, le savant reparut et le mondain apparut en lui.

Son amitié avec le duc de Roannez était née d'une communauté de goûts et d'études scientifiques. Les quelques mois de repos qu'il avait pris lui permirent de revenir à ses travaux. Son enthousiasme semble même s'accroître. Dans la Lettre qu'en 1652, il adresse à la reine Christine en lui envoyant sa Machine-, il fait un magnifique éloge de la science. Il y compare le pouvoir dos savants sur les esprits inférieurs à celui des rois sur leurs sujets, et ce n'est pas le pouvoir des rois qu'il met au premier rang : « Le pouvoir des rois sur les sujets n'est, ce me semble, qu'une image du pouvoir des esprits sur les esprits qui leur sont inférieurs, sur lesquels ils exercent le droit de persuader, ce qui est parmi eux ce que le droit de commander est dans le gouvernement politique. Ce second empire me paraît

sure de Fimpression faite sur lui par Miton ». De fait, Pascal, qui dans ses Pensées se souvient de Méré sans le citer jamais, cite plusieurs fcis Miton (11., xxv, 92 bis, 92 ter, vi, 20; M, 818, 747, 207; B., 192, 448, 4oo)l.

1. 1602-1673, l'épicurien, auteur après sa conversion, du fameux sonnet :

« Mon Dieu, tes jugements sont remplis d'équité, etc. »

C'est de lui que Guy-Patin disait : « 11 a infecté bien des pauvres jeunes gens i\c son libertinage; sa conversation était bien dangorcuso cl fort postilento au public. » Et Boursault lui envoyait une loltro : «A M. Des BaiTeaux,qui ne croit en Dieu que lorsqu'il est iiinladr. »

2. Elle la lui avait fait demander par son médecin, Bourdelot.

d'un ordre d'autant plus élevé, que les esprits sont d'un ordre plus élevé que les corps et d'autant plus équitable qu'il ne peut être départi et conservé que par le mérite, au lieu que l'autre peut l'être par la naissance, ou par la fortune ^ »

Pour le moment, on le voit, Pascal ne trouve rien à mettre au-dessus de la gloire de la science; le temps n'est pas venu encore, où il proclamera que la distance des corps aux esprits n'est rien en présence de la distance « infiniment plus infinie, des esprits à la charité », et où il abîmera la grandeur d'Archimède devant la sainteté de Jésus-Christ 2. En 1651, il écrit plusieurs lettres fort vives à M. de Ribeyre pour se défendre d'avoir dépouillé Torricelli de ses découvertes et pour réfuter les thèses de quelques Jésuites qui l'en accusaient^; il y annonce aussi qu'il a achevé le Traité sur le vide. Va\ 1651 encore, il travaille à ses traités De réqiiilihre (les liqueurs^ et De la pesanteur de la masse de l'air qu'il songe à publier en 1653. En 1654, il

1. B., p. 112. — Cf. Mahc-Aurèle, VIII, m: «Que sont Alexandre, Clésar, Pompée, en face de Diogène, Heraclite, Socrate ? car ceuxci connaissaient les choses, leurs causes, leur nature etc. »

Page 1