Discours de la méthodej partie IV
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dit Méré dans sa lettre. Et comme nous savons qu'il rejetait cependant certaines doctrines du philosophe (matière subtile, « manière d'expliquer toutes choses ))), il apparaît que son admiration s'adresse surtout à la méthode rationnelle inaugurée par Descartes.
Ce trait est à noter, car il persistera : môme chez l'auteur des Pensées, contempteur de la science et de la philosophie, on retrouvera les habitudes d'esprit du géomètre et du logicien.
influence du chevalier de méré. la rhétorique
de pascal. — discours sur les passions de l'amour.
Si Tamitié du duc de Roanncz ramena Pascal à son ancien amour de la science, sa liaison avec le chevalier de Méré eut sur lui bien plus d'influence encore, car elle lui ouvrit une voie nouvelle. C'est avec Méré qu'il fit son apprentissage du monde. Jusqu'alors en effet il n'avait gut>re eu d'occasions de se former à Télégance et aux belles manières. A son premier séjour à Paris (1631-1639), il était bien jeune pour s'instruire du bel usage; puis, Etienne Pascal, voyait plutôt les savants, gens de bonne compagnie mais de vie bourgeoise, que les courtisans ou les grands seigneurs, et sa disgrâce momentanée (1638-1639) n'était pas pour favoriser l'éducation mondaine de son fils. De seize à vingt-
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cinq ans 1639-1648;, le jeune homme était resté à Rouen, fréquentant surtout chez les familles des conseillers du Parlement, que j'imagine peu au courant de la dernière mode parisienne et des élégances du Louvre. Il était bien revenu à Paris pour y demeurer de 1648 à 1649; mais il ne voyait alors que Port-Royal. Aussi ne nous étonnerons-nous pas qu'en débutant dans le monde il s'y soit montré à la fois trop géomètre et trop provincial. Dans la lettrt* fameuse qu'il lui a adressée, Méré lui reproche de causer comme on démontre, et de mettre ses idées ou les idées des autres en forme de théorème * ; et, dans le Traité de l'Esprit^ où il
1. Il est bon de citer ici quelques passages importants de cette lettre incroyable : « Vous souvenez-vous de m'avoir dit une fois que vous n étiez plus si persuadé de Vexcellence des mathémaiiques* Vous mVorivez à cette heure quejcoows en ai tout à fait désabusé et que je vous ai découvert des choses que vous n'eussiez jamais vues, si vous ne m'eussiez connu. Je ne sais pourtant Monsieur, si vous m'êtes si obligé que vous le pensez. Il vous reste encore une habitude que vous avez prise en cette science, à ne jutjer de yuoi que ce soit que par vos longues démonstration y qui le plus souvent sont fausses. Ces longs raisonnements, tirés de ligne en ligne, vous emptVhent d'abord d'entrer en des connaissances plus hautes, qui ne trompent jamads. Je vous avertis aussi que vous perdez par là un grand avantage, car lorsqu'on a Tesprit vif et les yeux fins, on remarque à la mine et à lair des personnes qu'on voit quantité de choses qui peuvent beaucoup servir; et si vous demandiez, selon votre coutume^ à celui qui sait profiter de ces sortes d'observations, sur quels principes elles sont fondées, peut-être vous dirait-il qu'il n'en sait rien, et que ce ne sont des preuves que pour lui. Vous croyez d'ailleurs que, pour avoir l'esprit juste et ne pas faire un fau.x raisonnement, il vous suffit de suivre vos figures sans vous en éloigner; et je vous jure que ce n'est presque rien non plus que cet art de raisonner par les règles dont les petits esprits et les demi-savants font tant de cas. Le plus difficile et le plus nécessaire pour cela, dépend de
semble bien faire allusion à Pascal, il le représente comme un grand mathématicien, mais « qui ne
pénétrer en quoi consistent les choses qui se présentent, soit qu'on veuille les opposer ou les comparer, ou les assembler ou les séparer, et dans les discours, en tirer des conséquences bien justes. Vos nombres ni ce raisonnement artiûciel ne font pas connaître ce que les choses sont : il faut les étudier par une autre voie; mais vous demeurez toujours dans les erreurs où les fausses démonstrations de la géométrie vous ont jeté^ et je ne vous croirai point tout à fait guéri des mathématiques, tant que vous soutiendrez que ces petits corps, dont nous disputâmes l'autre jour, se peuvent diviser jusques à l'infini... Je vous apprends que dès qu'il entre tant soit peu d'infini dans une question, elle devient inexplicable, parce que l'esprit se trouble et se confond ; de sorte qu'on en trouve mieux la vérité par le sentiment naturel que par vos démonstrations... Vous savez que j'ai découvert dans les mathématiques des choses si rares, que les plus savants des anciens n'en ont jamais rien dit, et desquelles les meilleurs mathématiciens d'Europe ont été surpris. Vous avez écrit sur mes inventions, aussi bien que M. Huguens [Huygens], M. de Fermât et tant d'autres qui les ont admirées. Vous devez juger par là que je ne conseille h personne de mépriser cette science, et, pour dire le vrai, elle peut servir pourvu qu'on ne s'y attache pas trop ; car d'ordinaire, ce qu'on y cherche si curieusement me parait inutile, et le temps qu'on y donne pourrait être mieux employé. 11 me semble aussi que les raisons qu'on trouve en cette science, pour peu qu'elles soient obscures ou contre le sentiment, doivent rendre les conséquences qu'on en tire fort suspectes, surtout, comme je l'ai dit, quand il s'y mêle de l'infini... IJ faut se souvenir que le bon sens ne se trompe guère^ et qu'à la réserve des choses surnaturelles, tout ce qui le choque est faux... Nous ignorons plusieurs choses dont nous ne devons parler que douteu sèment, conmie nous en connaissons beaucoup d'autres que nous pouvons décider... : doutons si la lune cause le flux et le reflux de l'océan, si c'est la terre ou le ciel qui tourne, et si les plantes qu'on nomme sensitives ont du sentiment; mais assurons que la neige nous éblouit, que le soleil nous éclaire et nous échauffe, et que Vespril et l'honnêteté sont au-dessus de tout... Du reste, vous espérez de connaître tout à force d'étudier le monde, je veux dire le monde naturel, dans la simplicité qu'il a plu à Dieu de le créer ; car, pour le monde artificiel qui dépend des institutions des hommes, vous le nér/ligez à comparaison de Vautre et je vous en sais bon gré. Aussi, je prends garde que les gens de ce monde artificiel ne se mettent pas en peine de l'autre, et, lorsqu'on leur en parle, c'est un langage qui les surprend. Mais je vous avertis qu'outre ce monde naturel qui
sait que cela » et « qui n'a pas les agréments du monde* ».
A celte époque donc, Pascal n*élait pas encore cet <' honnête homme » dont on ne peut dire « ni : il est mathématicien, ni : prédicateur, ni : éloquent; mais : il est honnêle homme ^ » ; car, comme le disait Méré, « un honnête homme n'a pas de métier^ ». Avec cet inconscient pédantisme, Pascal montrait un goût bien retardataire et des admirations qui sentaient leur province. Nous l'avons vu séduit par le bel esprit d'une <. Sapho » auvergnate ; et au début de son voyage avec Méré, il semblait faire grand cas des « écrits de du Vair ou des bons mots du lieutenant criminel d'O ». Mais il avait Tesprit naturellement vif et fin : il vit bien que ses jugements étaient démodés et paraissaient ridicules aux parisiens qui raccompagnaient ; il observa dès lors
tombe sous la connaissance des sens, il y en a un autre invisible et que c'est dans celui-là que vous pouvez atteindre à la plus baute science. Ceux qui ne s'informent que du monde corporel jugent pour l'ordinaire fort mal, et toujours grossièrement, comme hescarlea que vous estimez tant... » {Lettre^ xix.)
Dans cette lettre — d'un ton un peu bien cavïilier : Leibniz indigné renvoie dédaigneusement Méré à l'école {Œuvres, 11, 92). — nous trouvons de précieux renseignements sur les idées de Pascal à cette époque, et sur le genre de conseils que Méré a pu lui donner. N'y trouvons-nous pas aussi le germe de certaines Pensées, sur l'esprit de finesse et de géométrie (H., vu, 2 bis: M.. fi39 ; B., 1) par exemple, peut-être aussi sur les trois mondes écbelonnés de la matière, de l'esprit et de la charité* (H., xvii, 1: M., 138; B., 793)?
i. Cf. Collet, loc. cit. — Et se souvenir d'ailleurs quo son hypothèse n'est pas «iémontrée.