‹ Les époques de la pensée de PascalChapitre 39 sur 129 · Cf. Nouvelle édition par G. Micuaut (Fontemoing · texte numérisé non relu

Cf. Nouvelle édition par G. Micuaut (Fontemoing

valeur*. Les arguments contraires paraissent pourtant plus plausibles encore : il y a dans le Discours bien des idées de Pascal et, chose plus significative encore, des expressions qui lui sont propres ; bien des traits (.^datants y révèlent son génie ; et Ton no doit pas trop s'arrêter au contraste que présentent avec le reste de sa vie les thi?ories presque épicuriennes qui s'y expriment : car, enfin, il faut bien que Pascal ait fait quelque chose pour mériter les anathèmes de la mère Agnès. A ces raisons, s'en ajoute une autre — extérieure celle-là — et qui cependant n'est point non plus sans force. Ce texte nous est parvenu dans un recueil d'écrits jansénistes avec la mention : <* On Tattribue à M. Pascal. »> Or, pour qu\m janséniste, un disciple de cette doctrine ascétique, ait attribué au grand homme du parti une œuvre qui respire des sentiments si profanes et presque païens, ne faut-il point qu'il n'ait pu faire autrement et que les probabilités accumulées aient forcé sa conviction 2?

Mais, si Ton admet que ce discours est bien de Pascal, toutes les difficultés ne sont pas encore résolues. La vraie question est de savoir ce que fauteur y a mis de lui-même, dans quelle mesure il y

1. Mais alors de qui serait-il? S'il était de Méré, il est assez remarquable pour qu'on l'ait imprimé dans ses œuvres. En tout cas, il serait assurément de quelqu'un de son groupe.

2. J'ai un scrupule : les jansénistes avaient-lis tous autant d'esprit critique que je le suppose ici? La lecture du Recueil d'Utrecht lui-môme ne m'encourage guère à le penser.

traduit — et nous révèle — des sentiments réellement éprouvés. Je l'avoue, il ne me semble pas que dans ce discours respire une passion véritable et rien ne m'y paraît prouver qu'à l'époque où il l'a écrit, Pascal eût quelque amour au cœur. Quand j'y considère la subtilité des idées, les sentiments si raffinés, l'union étrange de la préciosité et de la logique, les distinctions forcées, ce qu'on sent là de recherche ou même d'affectation, je croirais plutôt que Pascal a simplement voulu faire œuvre de littérateur. Ce pourrait être la solution d'un de ces problèmes de casuistique galante comme on aimait à en agiter dans la chambre bleue de l'incomparable Arthénicc. Beaucoup des pensées que l'on rencontre dans cet ouvrage, si improprement appelé discours ^, sont en réalité des sentences détachées, souvent aiguisées en traits et qui ont des airs de maximes. On se demande alors si Pascal ne l'aurait pas écrit pour M"*" de Sablé : on sait en effet que l'un des fragments des Pensées a été retrouvé dans les papiers de la marquise, à qui sans doute l'auteur l'avait communiqué; le discours a pu avoir la même destination. Ce serait donc une œuvre faite pour le public, et non pas un de ces opuscules, pour ainsi dire confidentiels, que Pascal écrivit pour lui seuP.

1. Cf. Sully-Pkuduomme, Examen du discou7's sur les passiojis de V amour {Rev, des Deux Mondes, 15 juillet 1890).

2. On sait pourtant que M. Boutiioux — avec qui il est inquiétant de ne pas se sentir d'accord — écrit : « U est certain que plusieurs

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Est-ce à dire cependant qu'il n'y faille voir qu'un jeu d'esprit et que nous n'en puissions rien conclure sur les sentiments qu'il éprouvait alors ? On n'oserait point aller jusque-là. Et tout d'abord, le choix du sujet est bien significatif. Que Pascal étudie avec une si évidente complaisance une passion qui met la créature en un rang réservé par le Jansénisme au seul Créateur, voilà qui doit nous étonner. Qu'elle est loin l'austérité de ces lettres à M"'' Péricr (i()48), où il semble fouler aux pieds les affections naturelles pour ne célébrer que les affections plus hautes qu'inspire la grâce divine ^ ! Et dans le ton aussi, se rc'vèle un état de l'esprit ou plutôt du cœur, bien nouveau chez Pascal. Ces mots ardents, cette peinture du bonheur qu'apporte Tamour, cette proclamation des droits de l'amour confondu avec la raison môme, si tout cela n'est pas d'une âme dojà éprise, ce n'est pas du moins d'une âme

passa^fcs font l'effet d'une confidence... Il est vraisembl&ble qu'il a aimé et mAme qu'il a aimé une personne de condition supérieure à la sienne. » [Pascal, p. 61.) C'était aussi l'avis de Cousin {Des Pensées de lUfscaf, Ladrange et Joubert, 1847), de Havet (édition des Pensées), et de Uavaiss(jn [la Philosophie de Pascal : Rev. des Deux Mondes^ 15 mars 1897). Fauokhe (édition des Pen^e'c»), de Lescube (édition du Discours, librairie des Bibliophiles, 1881), Ricard {les Premiers Jansénistes pI Port-Royal, Pion, 1883), Dérome (édition des Provinciales^ (inrnier, 188.-i) et M. Molimeh peut-être (édition Lcmerrr, 1877) vont jusqu'à nommer M"' de Koannez. De l'avis oppose sont Saintk-Beivk (Porl-Rof/al, II, 509), MM. Gazibr {le Roman de Pascal, Rev politique et littéraire^ 24 novembre 1877), fiiHAUu (p. 46), BuiîNSciivicr, (p. 123), et M. Bruxetière, qui, lui, semble même douter de l'authenticité du discours {De quelques iror vatij' récents sur Pascal^ dans Etudes critiques^ 111, 42). 1. B., p. 84 sq.

indifférente. « A force de parler d'amour, dit-il, on devient amoureux. » Pour lui, môle comme il l'était aux discussions sentimentales des précieuses, son imagination fut ébranlée : « le cœur rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de Tamour, l'âme et l'esprit persuadés de son innocence, il était tout préparé à en recevoir les premières impressions, ou plutôt à chercher l'occasion de les faire naître dans le cœur de quelqu'un pour recevoir les mômes plaisirs et les mêmes sacrifices^ », comme quand il sortait de la comédie. Mais rien ne nous autorise à croire que cette vague disposition à la tendresse ait trouvé oii se prendre : on s'accorde généralement à rejeter le roman de son amour pour M"* de Roannez -. Marguerite Périer nous dit qu'il songeait à se marier^ ; et le Discours parle du plaisir d'aimer « sans égalité de condition » et « sans l'oser dire». Ce renseignement et ces allusions ne se concilient guère ; mais pourquoi y voir des allusions? On a cru aussi que Pascal à cette époque se serait occupé de politique, et avec des vues personnelles d'ambition^ : mais il n'y en a nulle trace

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