‹ Les époques de la pensée de PascalChapitre 84 sur 129 · Joan.y · texte numérisé non relu

Joan.y

celte réformation spirituelle ; et c'est aussi la première passion que tous ceux qui d(^sirent d'être vertueux tâchent de régler et de dompter par le frein de la tempérance, étant la plus grossière et la plus sensible à ceux qui s'efforcent de passer des ténèbres dans la lumière, et la plus aisée à vaincre à ceux qui sont faibles.

Elle est appelée la concupiscence ou le désir de la chair, parce que le plaisir vers lequel elle se porte avec violence se ressent dans la chair, et entre par les cinq sens comme par autant de portes.

Car l'esprit de Thorame ayant malheureusement perdu le sentiment des délices intérieures, se répand dans les extérieures, s'efTorçant de retenir au moins par les sens corporels, qui sont les plus basses et les plus grossières de ses puissances, ce plaisir céleste qui l'abandonne, ou d'en récompenser la perte par d'autres plaisirs.

C'est là que la volupté règne comme dans son empire ; et tous ceux qui vivent selon la chair combattent sous ses enseignes, comme ceux qui vivent selon l'esprit lui résistent pour la dompter et pour la vaincre.

Mais encore que l'amour de la tempérance nous empêche de nous abandonner à ces plaisir s, néanmoins l'âme combat elle-même ses saintes intentions par les mouvements déré^ glés qui l'agitent et qui la troublent, et un certain désir de volupté la pousse, quoique avec répugnance et contre sa volonté même, à la jouissance des choses où l'ardeur de son inclination la porte.

Ce mouvement si violent n'est rien (junne passion générale et un désir déréglé de ressentir en quelque manière que ce soit les plaisirs qu'il n'est pas permis d'aimer. Et cette jiassion de la volupté, par quelque porte Je nos sens qu'elle s'efforce d'entrer dans notre âme, est entièrement contraire à Tamour de la sagesse, et ennemie des vertus.

L'unique règle que Ton doit suivre pour la pouvoir vaincre, est cette règle si abrégée de la vie chrétienne, laquelle saint Augustin a marquée à plusieurs endroits de ses écrits, et établie sur des fondements inébranlables, bien que quelquesuns ne l'aient pu entendre, ou qu'ils l'aient même improuvée :

Qu'encore que Ton puisse faire beaucoup de choses comme en passant par la volupté, on ne doit rien faire néanmoins pour la volupté par Tinstinct de cette passion déréglée que le péché a gravée dans nous.

C'est là répreuve de la vertu des Saints, et la carrière pénible de leurs exercices et de leurs combats : Car lorsque les nécessités de la vie nous obligent à user de la volupté qui est jointe aux sens du €orps, pour faire quelque chose de bon et d'utile en passant par elle sans s'y arrêter, il arrive souvent que nous en abusons, et que nous nous y attachons de telle sorte, que nous n'agissons plus que par elle. Et au lieu qu'il faut user des sens corporels selon les besoins de la nature, et non selon la concii^iscence, c'est-à-dire qu'il en faut user pour le discernement des choses que nous devons approuver ou improuver, prendre ou rejeter, désirer ou fuir comme salutaires ou pernicieuses pour la conservation de notre corps et de notre vie, ce plaisir dangereux se présente à nous, et parait d'abord comme un serviteur qui suit son maître ; mais souvent il fait tant d'efforts pour le devancer, qu'il nous porte à faire pour lui ce que nous voulions faire pour la seule nécessité. Ce qui arrive principalement à cause que la nécessité n'a pas la même étendue que le plaisir, y ayant assez pour le nécessaire, lorsqu'il y a peu pour l'agréable.

Et ainsi ce mouvement désordonné formant des nuages dans notre esprit, nous ne pouvons juger qu'incertainement si c'est encore le besoin que nous avons de nos sens qui nous conduit, ou si c'est l'enchantement trompeur de la volupté qui nous emporte ; et l'ûme qui est charnelle se plaît dans cette incertitude : elle se réjouit de ce que les bornes qu'elle ne doit point passer ne paraissent pas, afin qu'elle satisfasse la passion du plaisir, sous l'apparence spécieuse de la seule nécessité. Et ainsi au lieu qu'usant de ses sens elle ne devait sentir du plaisir que parce qu'elle était contrainte de passer par la volupté, n'y ayant point d'autre passage, elle reconnaît à la fm que la concupiscence a rendu celte volupté l'objet et le but de son sentiment.

Le discernement de cette illusion n'est pas difficile dans

Tabsence des choses que nous désirons, lorsque nous en considérons la cause avec soin, et que nous examinons si c'est la nature qui nous demande ce qui lui est nécessaire^ ou si c'est la volupté qui nous flatte. Mais dans la présence des choses qui plaisent à nos sens, on ne saurait assez exprimer combien la passion excite de nuages et de fumées dans notre esprit, et en nous obscurcissant les yeux, nous empêche de reconnaître si c'est la nécessité ou le plaisir qui nous fait agir.

De là natt ce doute qui arrive d'ordinaire aux âmes religieuses, qui, se trouvant émues de dévotion et de piété lorsqu'elles entendent chanter un Psaume, sont en peine en même temps de juger si c'est la piété qui aime le sens des paroles, ou si c'est la passion de l'ouïe qui en aime seulement le son : parce que selon la règle très véritable de la vertu chrétienne, il n'est pas permis de repaître son esprit ni ses oreilles de la seule douceur et de la seule harmonie des sons et des voix.

De là vient encore ce combat, qui arrive tous les jours entre la tempérance et la concupiscence, lorsque nous réparons les ruines de notre corps par la nourriture : étant inexprimable combien la concupiscence nous dresse d'embûches, et comme elle nous empêche de remarquer quelles sont les bornes de la nécessité de la vie pour laquelle nous mangeons et nous buvons, comme elle les change, comme elle les couvre, comme elle les passe, et comme elle nous fait croire que ce qui suffit, ne suffit pas : nous laissant gagner par ses attraits et par ses amorces, et nous persuadant que nous mangeons encore pour notre santé, lorsque nous ne mangeons plus que pour produire des crudités, et des indigestions de notre estomac, ainsi que nous l'avouons après, en nous repentant de notre faute. Tant il est vrai que la concupiscence ne saurait découvrir ce point et ce terme qui borne l'étendue de la nécessité et du besoin, et que l'expérience confirme cette parole d'un ancien : Que d'ordinaire le repentir suit la volupté !

De sorte qu'autant qu'il est aisé de dire que nous pouvons faire plusieurs choses avec plaisir, mais comme en passant;

autant il est difficile d'être tellement sur ses gardes dans toutes ses actions, que Ton ne fasse rien par le seul mouvement du plaisir, et pour le plaisir.

Et cette difQculté est principalement sensible à ceux qui ont déclaré la guerre à tous les plaisirs, et qui n'en ayant pas la liberté de les retrancher d'un seul coup, à cause des nécessités temporelles qui les y engagent, travaillent à les réduire dans la modération, et dans les règles de la tempérance.

Car où trouvera-t-on un homme, qui étant comme Job dans l'abondance de toutes sortes de biens, et qui devenant très pauvre en un moment, de très riche qu'il était, demeure aussi ferme que lui, aussi immobile, aussi attaché à Dieu, et qui montre par ses actions qu'il n'était pas possédé des richesses, mais que c'étaient les richesses qui étaient possédées de lui, et lui de Dieu ?

Certes si les hommes avaient cette vertu dans le Christianisme où nous sommes, on ne se mettrait pas fort en peine de nous défendre la possession des biens pour pouvoir devenir parfaits : étant beaucoup plus admirable de n'y être point attaché, quoiqu'on les possède, que de ne les point posséder du tout. Et quiconque résoudra d'employer tous ses efforts pour s'élever au sommet de la perfection, laquelle consiste au retranchement de ses plaisirs selon la règle immuable de la vérité, et travaillera ou à se priver tout à fait des voluptés des sens, comme des sons, des couleurs, des senteurs, des mets délicats, des autres attraits de la chair, ou à les modérer par la tempérance, sera forcé de confesser que cette maxime est très véritable. Il éprouvera qu'il est de toutes les délices des sens ce qu'il est des richesses; et sa propre conscience l'obligera d'avouer, qu'il est plus aisé de ne point user de tous ces plaisirs, bien que légitimes, que d'en user sans commettre beaucoup de fautes.

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