Enar. in Psal.^ 7, et Expos. I in Psal
eût rejeté sans peine ce désir d'indépendance lorsqu'il le conçut la première fois : étant visible qu'il n'a désiré autre chose dans son péché, sinon de n'être plus dominé de personne, puisque la seule défense de Dieu qui avait la domination sur lui, devait l'empêcher de commettre le crime qu'il a commis.
Que s'il eût bien considéré cette défense, il n'aurait considéré que la volonté de Dieu; il n'aurait aimé que la volonté de Dieu; il n'aurait suivi que la volonté de Dieu et Taurait préférée à celle de l'homme.
Mais l'esprit humain s'éloignant de cette sagesse, de cette vérité et de cette volonté immuable, à l'empire et à la conduite de laquelle il est naturellement soumis, a voulu ne dépendre plus que de soi, et ne reconnaître plus cette volonté souveraine et éternelle pour la règle de la sienne ; mais régner par soi-même, sur soi-même, et se gouverner par sa propre autorité, au lieu de demeurer soumis à celle de Dieu. Ce qui certes était le comble de l'orgueil et de l'insolence.
Et c'est pourquoi il était impossible qu'ayant voulu élever s i volonté propre au-dessus de la volonté et de la puissance d'un supérieur aussi grand qu'était le sien, cette propre volonté venant comme à tomber sur lui, ne l'accablât sous le poids de sa chute, et sous la pesanteur de ses ruines. Et de là il est arrivé, par une juste punition d'une telle désobéissance, que l'homme a maintenant de la peine à se soumettre à la volonté divine, c'est-à-dire à obéir à la justice. Et on ne saurait se convertir à la justice si ce défaut n'est surmonté par l'assistance de la grâce ; ni jouir de la paix que la justice apporte avec elle, si l'on n'en est guéri par l'opération de la même grâce. Ainsi à mesure que notre volonté propre diminue par le progrès que l'on fait dans la vertu, on désire de dépendre plutôt d'un autre, que d'être maître de soimême, et d'être plutôt gouverné par la vérité et par la volonté de Dieu, que par sa propre puissance.
Car nul saint, d'autant plus qu'il a de sainteté en cette vie, ne se réjouit de cette propre puissance ; mais seulement de celle de Dieu, qui lui donne le pouvoir de faire tout le bien, jusqu'à ce qu'il arrive à cette santé dont l'âme jouira
APPENDICE II an
dans la vie future, où personne n'aimera plus sa propre puissance, ni sa propre volonté, mais où la puissance immuable de la vérité et de la sagesse, c'est-à-dire Dieu même, seiu tout en tous.
Ainsi cette plaie peut bien se fermer et se guérir en partie avant ce temps. Mais elle ne peut être guérie tout à fait que par un miracle extraordinaire de celui qui comme Dieu et. comme Sauveur du monde a eu une humilité aussi infinie que sa puissance : tant ce dard dont le diable' perça le cœur de notre premier père, lorsqu'il lui dit : Vous serez comme des dieux ^f a pénétré dans le nôtre, et a laissé sa pointe et son fer dans le fond de nos moelles et de nos entrailles.
C'est une qualité propre à Dieu, et incommunicable à tout autre qu'à lui seul, d'être maître de soi-même, de n'avoir point d'autre règle que sa volonté, et de se gouverner par les seules lois de son pouvoir absolu et souverain. Et il est aussi juste comme il est nécessaire, que celui qui n'est dominé de personne, domine par sa toute-puissance sur toutes les créatures.
Mais cette première plaie du péché qui a blessé le premier homme et l'a rendu comme un esclave fugitif de devant la face de son maître, lui a imprimé dans toutes ses afTections une ardente passion d'imiter cette souveraineté de Dieu et celte éminence de son être ; et d'en tracer une image ténébreuse dans ses crimes et dans ses désordres, soit qu'il pèche étant seul, soit qu'il pèche étant avec d'autres. Et ainsi Ton voit dans la vie de tous les hommes quel était le dessein du premier homme lorsqu'il se retira de l'obéissance qu'il devait à Dieu : les actions des enfants portant toutes les marques de la faute de leur père.
Et comme les Romains, qui ont été une branche de cette souche, voulurent délivrer leur patrie, c'est-à-dire se délivrer eux-mêmes de la domination de leurs premiers rois, et ensuite se rendre maîtres des autres peuples, n'estimant rien si honteux que d'obéir, ni rien si glorieux que de commander : De même tous les hommes en général ayant secoué le joug
{. Gènes., 3.
de cette v<»rité et coite volonté toute-puissaote, se plaisent d'abord à <Hre maîtres d'eux-mêmes, et chacun d'eux désire ensuite s'il est possible, d'être seul maître de tous les autres. Ainsi l'homme violant toutes les règles de la raison et de la nature, veut imiter la toute-puissance divine ; et au lieu quil n'y ait que Dieu seul qui doive dominer sur toutes les dmeSj ef dont la domination soit utile et salutaire^ l'homme, dit excellemment saint Augustin, veut tenir la place de Dieu, tant pour soi que pour les autres, autant qu'il lui est possible ; et il aime mieux réyner sur soi-même et sur autrui, que de laisser Dieu régner sur ses créatures^.
De là vient que la passion de l'orgueil à laquelle toute la la race des hommes a été abandonnée par une si juste punition, afîecte l'unité qui est propre à Dieu, et nous porte à rechercher, ou de commander seuls à tous les autres, si tous le souffrent par humilité ou par contrainte, ou au moins d'être plus élevés que tous les autres, si par un semblable orgueil ils ne veulent pas souffrir notre empire. Car nous ne pouvons endurer que Dieu seul domine sur nous, et sur tous les autres; mais nous voulons dominer sur les autres au lieu de Dieu : tant il est vrai ce que dit saint Augustin, Que Vhomme ne cherche rien avec plus de passion que la puissance et V autorité'^.
Mais comme il n'y a point de plus grande puissance en rhomme que celle que les vertus véritables établissent dans Tesprit, ceux qui ont parfaitement appris par l'étude, ou par l'expérience, combien il y a de degrés par lesquels on surmonte les vices, reconnaissent aisément que le vice de Torgueil est le plus redoutable de tous, et presque le seul redoutable aux âmes parfaites : leur étant d'autant plus dangereux, qu'ils savent y avoir en eux plus de qualités capables de les porter à se plaire dans la vue d'eux-mêmes.
Car n'y ayant rien parmi les créatures de si excellent que l'âme raisonnable, c'est une suite comme naturelle, que l'âme qui est pure plaise davantage à elle-même que toutes les autres créatures.