L AUGUSTINUS ET LES CINQ PROPOSITIONS
On ne saurait parler de Pascal sans connaître le jansénisme : et Ton ne saurait connaître le jansénisme, sans avoir au moins une idée de VAugnstinus. M. Brunetière, dans sa remarquable édition classique des Provinciales (Hachette, 1891), a donné en appendice une table sommaire des trois volumes de cet énorme ouvrage ^appendice, p. 149-153) ; M. Brunschvicg, dans la non moins remarquable édition des Pensées qu'il a publiée à la même librairie (2* édition, 1900), a résmné à son tour ÏAuguslinus (p. 49-53). J'en donne ici une analyse janséniste (celle de don Gerberon) qui m'a paru exacte et claire : avec ces trois secours, on pourra, me semblet-il, bien comprendre l'essentiel de la doctrine.
D'autre part, on sait quelles polémiques sans fin se sont élevées sur les cinq propositions, soit sur elles-mêmes, leur orig^ine et leur authenticité, soit sur le sens qu'il convient de leur aitribuer. Pour permettre aux lecteurs de se faire une opinion personnelle sur ces points, je donne ici : 1** les cinq propositions ; 2" les passages de VAugtistinus auxquels elles m'ont paru se rapporter le plus exactement ; 3" enfin l'interprétation que Vécrit à trois colonnes leur attribue et déclare orthodoxe. {L'écrit à trois colonnes^ présenté à Innocent X par les députés jansénistes, le 19 mai 1653, offre simultanément en trois colonnes, trois sens différents de chacune des propositions : 1* à gauche, le sens hérétique et calviniste qui était répudié; 2* à la droite, le sens imputé aux Molinistes ; 3* au milieu, le sens selon lequel « ces propositions appartiennent à la foi, sont de saint Augustin et indubitables dans sa doctrine ».) Avec cela qu'on juge — si Ton se sent assez compétent en théologie pour le faire.
VAUGUSTINUS
Cornélius Jansenius, docteur en théologie de TUniversitéde Louvain, voyant donc qu'on n'avait pu arrêter le cours de ces opinions [du P. Moliua et du P. Léonard Lessîus, S. S. J.J.]en les déclarant hérétiques et pélagiennes [ par les actes de la Congrégation de aiuciliis, où elles auraient été « déclarées pélagiennes et rejetées et condamnées comme telles », sans que la bulle qui « en fut dressée «ait étépubliée, par égard pour la Compagnie de Jésus], crut que le moyen le plus efficace pour maintenir la foi de TÉglise, et pour défendre la gnlce de Jésus-Christ contre ces nouveaux théologiens, était de leur opposer le grand saint Augustin, qui avait terrassé les anciens ennemis de la grâce, et de qui l'Église a tant de fois déclaré qu'on devait apprendre ce qu'on doit croire touchant ce mystère. Ce théologien jugea donc qu'il fallait composer un ouvrage, où l'on vît clairement et distinctement toute la doctrine de ce saint Docteur touchant la grâce ; c'est-à-dire tous les principes, toutes les conclusions et toutes les preuves, dont saint Augustin s'est servi pour expliquer et pour soutenir contre les hérétiques pélagiens et demi-pélagiens, d'un côté la décadence et la faiblesse de l'homme, et de l'autre, la nécessité et la force de la grâce du Sauveur.
Il joignit à une étude si opiniâtre de très fréquentes et de très ferventes prières, demandant au Père des lumières celle qui lui était nécessaire pour ne se point égarer, et pour suivre sans détour celui que Dieu a donné à l'Église pour être le Docteur de sa grâce ; et en même temps la force dont il avait besoin pour enseigner et soutenir sa doctrine contre les intrigues, les efforts et les violences de ceux qu'il prévoyait se devoir élever contre elle, et devoir armer toutes les puissances contre ceux qui oseraient la défendre : comme on le voit dans ses lettres et comme on l'a remarqué ci-devant en l'abrégé de sa vie.
Rempli de cet esprit de lumière et de force, il vint enfin heureusement à bout de son dessein. Et comme il ne prétendait rien avancer de soi-même, mais être l'interprète de saint Augustin, et rapportersessentiments avec toute l'exactitude et la fidélité possible, il pensa qu'un rcrit, où il ne prêtait que sa plume à cet incomparable Docteur, ne devait point avoir d'autre titre que celui-ci : r Augustin de Cornélius Jansc- 7iius, dvéque cVIpre : CoB:^KLn Jansenii, Episcopi Iprensis, Augus- TiNus^. H divisa cet ouvrage en trois parties ou tomes.
Dans le premier'-* qui contient huit livres •^ il s'occupe à rapporter distinctement tous les points de l'hérésie tant des pélagiens que des demi-pélagiens, pour faire voir en quoi cette hérésie consistait ; d'où il était aisé de voir les rapports que cette hérésie et les opinions des théologiens qu'on appelle Molinistes, ont entre elles.
Dans le second tome ^, il monlre: 1** en forme de question préliminaire*^ que les vérités chrétiennes ni nosmystères
1. Exactement : Cornelu Jansemi Episcopis Ifkensis AunusTiNus, sive doclrina sancli Aurfustini de humanap nalurae sanilale, œrjri- Ludine^ medicina, adversus Peloffianos et MassilienseSj tribus tomis comprehensa.
2. ToMUS PRIMUS, in quo hœres'is et mores Pelagii contra naturae hiimanœ sanîtatem, œfjritudinem et medicinam ex sancto Auqustino recensentur.
3. Un livre d'histoire (i) ; un des erreurs des Pélagiens sur la nature du premier homme (ii), à quoi répond le De statu naturae innocentis du tome second; un de leurs erreurs sur la nature déchue (in), à quoi répond le De statu naturœ lapsœ du tome second; un de leurs erreurs sur le pouvoir qu'aurait la nature humaine de pratiquer la vertu par elle-même (iv), à quoi répond le De statu naturœ purœ du tome second ; un sur les trois états du Pélagianisme avant sa condamnation : <c Ethnicismus, seîni-etfmicismus, Judaismus » (v); trois sur la nouvelle forme qu'a prise le Pélagianisme depuis sa condamnation : « Seml-christianis7nus, semi-pela- (jianismus » (vi, vu, viu).
^. ToMcs SECCNDUS, in quo fj e nui nn sent entra sancti Augustini.de humanae naturae stantis, lapsœ^ purœ statu et viriljus^ eruitur et expllcatur.
V). Liber proœmialis, in quo limites humanœ rationis in rébus theohgicis induffantur^ et aucforitas sancti Auf/ustini in tradendo mt/sterio prœdestinalionis et fjraliœ declaratur.
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'2'ltf LA l'ENSEE DE PASCAL
et surtout celui de la gr;ke ne sont pas du ressort de l'esprit naturel, mais dépendent d'une autorité supérieure, et qu'on n'en doit pas Ju^er par des raisonnements humains, mais par des lumiêr»is plus pures et plus sûres, qui se tirent de l'Écriture, des Conciles et des saints F'crres * ; 2* que TÉglise reconnait saint Augustin j»our son Docteur en la matière de la la gtàce, et «ju'ell • n'a p<^»int il'aiitre doctrine sur ce mystère, que celle de ce grand saint ; 3" que par conséquent pour ne point s'écirter de la foi et de la doctrine de l'Église au sujet de la grâce, on doit suivre exactement et sans écouter les raisonnements de l'esprit humain, ce que
lEcrilure >ainte nous en découvre, et que les Conciles en ont détini, et c»* «pie saint Aucfustin. avec les saints Pères qui l'ont suivi, nous en a enseiîrni*. Ensuite il traite de la grûce et dubonheurdes aimes ^t de l'hommeavant sa chute*, réduisant dans un bel on Ire tout ce que ce saint nous en a dit. et répon<lant à tout ce qu'on lui pouvait opposer. De là il passe à l'état de l'homme crimin<=»l et misérable^, expliquant par saint Augustin la nature et ces suites funestes du péché uricinel ; et comment tous les hommes naissent criminels et esclaves du péché, demeurant sous la domination de la concupiscence et dans les ténèbres d** l'ignorance, jusqu'à ce
1. Quand on a vu combien Pascal était imbu dés l'enfance de l'idée de l.i séparation fie la raison et de la foi, on ne peut s'empêcher de trouver (\\\"i\ y avait romme une harmonie préétablie entre VAwju-^Unus et lui Peut-être ^l'ailieurs M"* Périer a-t-elle été précisément aine)[iée par son jansénisme, sinon à exagérer l'importance de cette doctrine en son esprit, du moins à la faire plus explicitement et plus constamment consciente qu'elle ne l'a été en effet jusqu'à 1 1 première conversion. — « Autant qu'aux lecteurs des Provincial es ^ nous recommandons à ceux des Pensées le chapitre VI de ce Livre préliminaire : <i Duplex modus penetrandi m\'s- « teria Dei, tiumana ratione et charitate [cestrk-dïre par la raison 1 et par le cœur] : ille periculosus est, proprius philosophorum. ( istc tutus christianorum... i> Ainsi qu'on le voit, c'est le fond même de ce qu'aurait été VApolorjie de Pascal. »(BRL'7rETiÊiiE. édition classique des Provinciales. Hachette, 1891, p. 151, note.)