QUELQUES ÉPISODES ET AVENTURES DU MAHABHÂRATA
L*actîon épique est encore à son début quand le sort des héros fùgitifls, auquel s*attache le plus d'intérêt en raison de leur malheur, vient à changer par la rencontre de celle des héroïnes qui demeure le plus longtemps en scène. Une primasse, fille de roi, a refusé l'hommage des princes les plus puissants, afin de partager les destinées des Pândavas, pendant leur exil de douze années dans la forêt Câmyaca; Draupadî» associée aux souffrances de leur mauvaise fortune, déploie la plus grande énergie dans les dangers, et reste jusqu'à la an l'appui des siens par sa fidélité, sa résignation et son courage. On retracerait volontiers le rôle remarquable de Draupadi dans la marche des événements de la ^ grande épopée : mais ce dessein a été rempli en grande partie par le traducteur flrançais des premiers chants où cette héroïne est mise en scône, et la tâche assumée mieux encore par l'écrivain distingué qui a fait revivre naguère dans des tableaux fidèles les rois et les guerriers de l'Iliade indienne (1).
Voici quelques traits saillants des aventures dans lesquelles Draupadi est le personnage éminent. Le roi des Pantchalas, Droupada, fait annoncer au loin la grande solennité qui aura lieu à sa cour à l'occasion du libre choix d'un époux que fera sa fille Krichnà (ou la Noire) : on ne lit en aucun endroit du poème une description plus brillante et plus exacte de cette cérémonie en usage chez les princes de la race des Aryas sous le nom de Soayambara (libre choix ou élection par soi-
(1) Fragments du MahâbhârcUa, tra(f. du sanscrit par A. Sadous. (Paris^ Dnprat, 1858, in-12) et surtout M. Théodore Pavie dans ses Études sur l'Inde ancienne et moderne, {Revue des Deucc Mondes, 4* et 5* art,, avril et juin 1857.)
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même). On ouvre un grand tournoi où tous les concurrents, qui sont de puissants princes ou de robustes guerriers, sont appelés à montrer leur force et leur adresse : il s'agit non-seulement de frapper d'une floche un but éloigné, mais encore de faire ployer un arc énorme du bois le plus dur. Les plus vigoureux des royaux athlètes ont échoué, quand un jeune brahmane ploie Tare et atteint le but en un clin d'oeil : c'est Ardjouna, un des Pândavas exilés, qui, restant inconnu sous le costume religieux, est déclaré vainqueur. La princesse lui remet une riche guirlande et le suit à l'instant ; après la célébration pompeuse de ses noces à la cour de son père, Krichnâ, qui va s'appeler Draupadi, mène la vie errante qui oblige les fils de Pândou à cacher leur nom et à demander l'hospitalité dans les plus humbles demeures. Mais elle sait quelle est leur noble origine, et elle n'a pas dérogé : « Krichnâ, dit le poète (1), est comme une touffe éclatante de lotus qui a passé d'un lac dans un autre. *•
On aurait à relever, parmi les traits de mœurs qui marquent chaque moment de l'action (2), la douce et respectueuse soumission de Draupadl à la vénérable mère des Pândavas, qui n'a pas voulu les abandonner dans leur infortune, et qui tient souvent dans des situations difficiles le langage de la sagesse et de l'expérience. La conduite de la jeune princesse est, sous ce rapport, en harmonie avec les préceptes traditionnels imposés à la famille indienne touchant le respect et l'obéissance que l'enfant doit à son père et à sa mère (3) : celle des héros, pieux comme des brahmanes, n'est pas moins conforme aux mêmes préceptes, sans lesquels leurs œuvres méritoires seraient sans fruit.
L'attitude de Draupadi est toigours admirable dans un épisode qui décrit son enlèvement au milieu de la solitude où elle est restée pendant que les Pândavas se livrent à l'exercice de la chasse(4). Elle fait entendre les plus vives protestations, quand un prince puissant qui n'avait pu la
(1) M, Bhar, liv. I, d. 7228.
(2) Une coutume qui avait prévalu chez des tribus voisines de l'Inde, la polyandrie, avait pénétré & certaine époque dans les mœurs des Aryas^ Voir l'article de sir Edward Thomas, Journal of ihe R. asiaUc Sodefy, new série, vol. XI, p. I, pp. 37 et suiv. (London, 1879).
(3) Voir les lois de Manou, livre II. dist. 229-234, 237.
(4) Au livre III« du Màhâbhàraia', voir dans la version de M. Sadous, VEnUoament de Draupadi, p. 8& et suiv., et la traduction de cette, scène en vers allemands par M. Fertig (Wûrzburg, 1841).
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décider à prendre la Aiite avec lai, remmène par force sur son char; elle menace son ravisseur de la vengeance des guerriers fameux à qui elle appartient; elle lui commande le respect par la fermeté de sa parole jusqu'à l*heure où les Pàndavas pénètrent jusqu'à elle les armes à la main, et saisissent le lâche guerrier qui a violé les lois sacrés de rhospitalité. Il est, dans la narration épique entremêlée de dialogues, peu de discours et d'apostrophes d'une plus grande éloquence et d'un effet plus dramatique, que les discours prêtés à Draupadi dans cette situation où sa ûdélité et l'honneur des siens sont mis à l'épreuve. C'est une des parties de l'action où il y a le plus de mouvement, et partant, le plus d'intérêt : la langue y montre son éclat et son harmonie, les mesures se succèdent avec une mcgestueuse ampleur.
C'est à cette phase des aventures de Draupadi et des Pàndavas, que les aèdes indiens ont rattaché un épisode d'une grande beauté : l'histoire du dévouement de Sàvitri à son époux, racontée par Markandéya, un des sages jouant le rôle de prophète dans les traditions brahmaniques. Cet épisode traduit,il y a quelques années, parM. Pauthier (1), a été analysé en détail dans un intéressant travail de M. A. Ditandy, . qui l'a rapproché d'une histoire fomeuse de l'antiquité grecque, cello d'Alceste, et qui a tiré de ce rapprochement de curieuses considérations sur les caractères distinctifs de la civilisation ancienne de Hnde (2). L'histoire de Sàvitri offre le modèle du dévouement coiy ugal d*après les idées indiennes; aussi l'héroïne a-t-elle été surnommée Pativratâ, c'est-à-dire « dévouée à son époux »».
La fille d'un roi fort vertueux du nom d'Açvapati, ayant été invitée par son père à se choisir un époux, se mit à parcourir les solitudes et les hermitages ; à son retour, elle déclara avoir fait choix de Satyavàn (le Véridique), fils d'un prince détrôné, réduit à habiter une forêt. Sàvitri n'est pas détournée de sa résolution par la prédiction qui lui f\it faite par le divin Narada de la mort du jeune prince au bout d'une année. La généreuse épouse, partageant la retraite et les habitudes
(1) Paris, Cufmer, 1841, avec vignettes gravées dans le texte (Recueil de légendes et fabliaux intitulé : la Pléïade). — La littérature allemande possède le môme épisode dans une traduction en prose de M. Bopp, et dans deux traductions en vers, Tune de M. Merkel (Aschaffenburg, 1839), l'autre de M. Holzmann (Karlsruhe, 1845).
(2) Parallèle d*une épisode de Vancienne poésie indienne avec des poèmes de VanJLiquité classique, Paris. Le Normant, 1&56, pp. 167, in-8« (Thèse).
des exilés, redouble la rigueur de ses austérités à rapproche du moment fatal; le jour venu, elle suit Satyavân dans la forêt, le cœur oppressé par la crainte. A peine a-t-il porté la hache sur quelques branches d'arbres, le jeune homme s*endort de fatigue, et bientôt il penche la tète, tombe pâle, sans mouvement, entre les bras de sa bien-aimée.
Alors Sâvltri voit s'approcher un homme d'un aspect effroyable, tout vêtu de rouge ; c'est Yama, le Dieu de la mort, venu lui-même pour enlever Tàme d'un mortel aussi vertueux (réduite à un petit homme long d'un pouce) et pour la transporter dans son eupire. D^à le Dieu terrible s'en est allé, quand Sâvitrî le suit éperdue en lui adressant les plus touchantes supplications, en lui rappelant les vieilles maximes en faveur des hommes pieux et bons. Yama s'arrête et se laisse fléchir: il accorde à Sâvltri successivement quatre grâces signalées. Son vieux père recouvrera la vue ; il rentrera dans son royaume, et il aura de son épouse une postérité glorieuse; cette dernière promesse est faite aussi à la jeune héroïne. Enfin, une cinquième grâce suit les autres, sur les instances de Sâvitrî ; la vie sera rendue à Satyavân, qui jouira d'une existence heureuse pendant quatre cents ans. La merveille ne se ùÂi point attendre : Sâvitrî vole auprès du corps inanimé de son époux, qui tout à coup s'éveille comme d'un rêve, se relève doucement et demande ingénument la cause d'un si long sommeil. Déjà la nuit est tombée ; la première pensée de Sâtyavan est pour ses parents; faible encore, il regagne leur hermitage, appuyé sur le bras de Sâvitrî, et, vers la fin de la route, il l'envoie en avant pour les avertir au plus tôt de son retour. Or, les deux vieillards avaient déjà parcouru les hermitages voisins pour s'enquérir de sort de leurs.enfants. .
Quand toute la famille est réunie, Sâvitrî raconte ce qui est arrivé dans cette journée; elle explique le douloureux secret qu'elle a si longtemps gardé en son cœur; elle énumère les promesses et les bienfaits de Yama : tous sont émerveillés et rendent hommage à son pieux dévouement. Le Dieu n'avait point parlé en vain : la vue f\it rendue au roi exilé, et bientôt ses sujets le rappelèrent dans son royaume; luimôme, il eut une nombreuse postérité, et quand Satyavân lui succéda, il se voyait aussi entouré d'une multitude d'enfants. C'est au dévouement et aux mérites de Sâvitrî que tout le monde attribuait ce retour de la fortune et ces gages de prospérité.
Les narrateurs d'un tel épisode, inséré comme exemple au milieu de la Bharatide, ont voulu glorifier la fidélité de l'héroïne à son premier choiXf- à son premier amour ; ils ont voulu en môme temps montrer
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Tefficacitô des mortifications et des pratiques ascétiques par lesquelles elle espérait conjurer révénement fatal. Tout dans les actes et les paroles de Sâvitri est en pleine conformité avec Vesprit de la religion brahmanique et de ses institutions : le sentiment qui domine sans cesse, c'est celui de Timmolation volontaire et constante de réponse à son époux. Il dicte à Sâvitri les instances qu'elle poursuit avec ânesse et opiniâtreté à la fois auprès du Dieu Yama, « dompteur des vivants », qui déjà emportait Tàme de Satyavàn. 11 inspire la réserve désintéressée qu'elle observe devant son époux, alors qu'il est rendu à la vie et qu'elle le ramène à travers la forêt vers l'hermitage paternel; il s'étend même à la modestie qu'elle conserve devant ses proches après l'acte de courage qu'elle a accompli. Enfin, il lui suggère des mots d'une étonnante vérité sur le culte de la vertu pour la vertu même et jamais en vue du suffrage des hommes, ainsi que sur la douceur que les bons éprouvent à faire du bien à leurs ennemis (1).
• Le devoir est pour les hommes vertueux la première des choses, » comme dit le poète ; c'est l'idée du devoir prise dans un sens absolu, qui donne la raison du dévouement de Sâvitri et des femmes de l'Inde
que l'on voit déployer la même constance, la même abnégation dans la bonne et la mauvaise fortune. D'autres sentiments expliquent mieux les traits de vertu et de fidélité coi^ugale attribués à des héroïnes du monde grec, Alceste, Pénélope, sans oublier Andromaque, qui est dans l'Iliade le type même de la mère et de l'épouse, un modèle de vraie sensibilité (2). Une bonté naturelle est plutôt la cause du sacrifice volontaire qu'Alceste fait de sa vie pour conserver celle d'Admète, son époux : le sacrifice d'Alceste est le fruit d'une prompte résolution ; sa générosité est moins méritoire peut-être parce qu'elle est « brillante et rapide. >» Pénélope est prudente par caractère et par éducation; elle sait, pendant un veuvage de vingt ans, montrer une patience opiniâtre et réfléchie; elle allie la sollicitude delà mère et la finesse ingénieuse de la femme à la fidélité de l'épouse (3). Mais sa vertu, si ferme
(1) Ce langage, comme M. A. Holzmann l'a fait observer dans les notes de sa traduction, serait plus facile â comprendre dans la boache d'une chrétienne que dans celle d'une païenne. Voir ces passages traduits par M. Ditandy, pp. 36-37, 39.
(2) Lire le chap. V du travail cité de M. Ditandy, p. 68 et suiv., et le portrait d' Andromaque dans les Femmes d'Homère^ par M. Cambouliu.
(3) V. Cambouliu, ouvr. cité, étude sur Pénélope, p. 123-145, et Saint-
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qu*ell6 soit, ne vient pas de la même source que celle des héroïnes indiennes, puisque celles-ci conçoivent leur dévouement absolu comme un devoir sur lequel on ne discute pas, et qui se rapporte à une loi inflexible. Si la vertu des femmes célèbres dans les fobles helléniques est moins parfaite, elle laisse place dans leur cœur à une lutte qui accroît souvent l'intérêt moral des aventures, et qui a fait découvrir aux poètes une foule d'émotions et de beautés dramatiques du premier ordre.
Prescrivant aux femmes une vertu plus sévère, le Brahmanisme les élève plus haut dans la vie morale ; car il leur propose un idéal divin qui préside à la loi du mariage comme à toutes les autres : mais il restreint leur liberté de pensée et d'action au point de faire violence à la nature humaine (1). Du reste, on ne peut s'y méprendre, l'Inde n'a pas su fixer et maintenir la vraie notion du devoir entendu dans un sens si élevé : le panthéisme qui a pénétré toutes les relations sociales en ce pays, aussi bien que les systèmes religieux et philosophiques, a dû produire ses ft^uits dans la société domestique. Il n'est pas surprenant qu'on ait entendu avec une excessive rigueur l'abnégation recommandée à la femme, qu'on n'ait pas toigours assez ménagé la personnalité de répouse et de la mère, et qu'enfin, en poussant à l'excès l'idée du sacrifice, on en soit venu à autoriser ou même à louer l'immolation des veuves sur le bûcher de leur époux. Ce serait donc une erreur philosophique qui aurait paralysé l'effet des erseignements les plus utiles, des sentiments vrais, et qui aurait fait régner le fatalisme dans les relations intérieures de la famille où l'amour n'est vraiment grand et fort que s'il est libre.
 la suite de ces traditions et de ces exemples que la main des indianistes contemporains a heureusement éclaircis, nous allons mettre nous-méme en œuvre deux épisodes du Mahàbhârata, qui concourent bien à notre dessein : les aventures de Nala et de Damayantî, et l'histoire de Sacountalâ. On a déjà popularisé l'un et l'autre; nous en choi-
Marc Girardin, Cours de littérature dramatique, tome IV. Paris 1865, p. 153 (la Pénélope d'Homère).
(l) Dans l'antique épopée, la nature reprend ses droits en la personne des aïeules et des mères en présence de sanglantes catastrophes : rien de plus douloureux que les lamentations de Gandharl, mère des Cauravas, à la vue de leurs corps mutilés, Voir l'épisode dit Strtparva, traduit par Foucaux, Journal asiatique, ann. 1842.
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sirons et disposerons les tableaux en rapport avec la pensée qui nous a fait entreprendre ces croquis.
Mais, quoiqu*il soit vrai que la religion et les lois indiennes aient demandé à la femme la plus grande somme de vertus et de sacrifices, il est, dans le môme cercle de traditions, des traces d*un dévouement quelquefois partagé. Chez les Grecs, la fable peut opposer la sensibilité d'Orphée à Tégoïsme d*Admôte, qui cherche en vain autour de lui des victimes volontaires, et qui arrive enfin à Alceste, pour racheter sa propre vie. Dans les préliminaires de la vaste épopée sanscrite, on lit un mythe du même genre que celui d*Orphée et d*Eurydice : un jeune époux fait le sacrifice de la moitié de sa vie pour obtenir de Yama que son épouse, frappée de mort par la morsure d*un serpent, soit rappelée à l'existence et partage son sort. Je citerai ce mythe d'après la traduction auôsi élégant^ que fidèle que mon ami, M. Théodore Pavie, en a donnée dans un recueil de chants servant d'introduction à l'inmiense épopée (1). On jugera mieux, dans une narration qui se rapproche davantage d'une fable connue, chantée par Virgile, quelles sont les qualités du récit épique dans les rapsodies des aèdes indiens; seulement, hâtons-nous de le dire, le dénouement du mythe brahmanique est heureux, tandis que celui de la fable grecque est lugubre :
« Il y avait autrefois un grand Richi, austère et savant dans les livres saints, nommé Sthoulakéça, attentif au bien de tous les êtres.... Il vit un jour une petite fille délaissée sur le bord d'une rivière par une nymphe céleste qui lui avait donné Je jour; il la prit, touché de compassion, et la nourrit..: Comme elle était belle entre les plus belles fournies, douée de qualités morales et extérieures, le grand solitaire la nomma Pramadvarâ (excellente parmi les belles).
n Rourou vit Pramadvarâ dans l'hermitage du solitaire, et il fUt aussitôt blessé par l'amour, lui dont les actions sont vertueuses. Il fit déclarer ses intentions à son père, descendant de Bhrigou : Pramati la demanda pour son fils au célèbre Sthoulakéça qui l'accorda à Rourou...
Or, à quelques jours de l'époque fixée pour le mariage, la jeune et vertueuse jeune fille, jouant avec ses compagnes, ne vit pas un serpent qui dormait profondément, étendu en travers devant elle, et elle posa le pied dessus, comme si elle eût été désireuse de mourir, poussée par le dieu de la mort !
(1) Fragments du Mdhdbhûrala^ traduits en français sur le teœte sanscrit de Calcutta. Paris, Duprat, 1844, 1 vol. gr. in-S». —Mahâbhârata, livre l^.
*> Le serpent, excité aussi par ce dieu fatal, appliqua fortement ses dents tout imprégnées de poison sur le corps de la jeune étourdie. Mordue par ce reptile, elle tomba bien vite à terre, sans couleur, abandonnée par la fortune, privée de son éclat, et sans vie ; elle n'est plus un objet de joie pour les siens ; elle est là, les cheveux épars, inanimée ; ils ne peuvent la regarder, elle qui était si belle à voir! Elle est là comme endormie sur la terre... Elle est plus ravissante encore, elle dont la taille est si délicate.
n Son père l'aperçoit, lui et les autres Richis austères, étendue sur le sol, pareille à un lotus : alors tous les excellents brahmanes s'approchèrent émus de compassion.... Mais, dans sa douleur, Rourou s'en alla loin de ces lieux.
n Les brahmanes magnanimes étant assis là, Rourou se lamentait dans.la forêt impénétrable, où il s'en était allé accablé de tristesse. Frappé de douleur, il exhale sa peine par des cris de désolation ; se rappelant sa chère Pramadvarâi il dit dans son chagrin : •< Elle dort " sur la terre, cette jeune allé au corps délicat, qui cause ma douleur! » Quelle plus grande peine peut-il y avoir pour les siens! Si j'ai fait » l'aumône, si je me suis mortifié par des austérités, si mes gourous » ont été convenablement respectés par moi, en récompense de ces f> actions, que ma bien-aimée revienne à la vie; si j'ai été, depuis ma *• naissance, maître de mes sens et fidèle à mes observances, que Pra- » madvarâ se relève à l'instant ! »»
n Pendant qu'il se lamentait ainsi, un envoyé céleste, s'approchant » de Rourou au milieu de la forêt, lui dit : « Les paroles que tu proi> nonces dans ta douleur, ô Rourou ! sont vaines, car la vie n'est plus, ** ô vertueux brahmane, dans le défunt dont les jours sont écoulés, et ** la somme de jours est finie pour cette pauvre fille de TApsaras. Ainsi *• ne plonge ton esprit dans la douleur, en aucune manière; mais un *• moyen a été établi jadis par les Dieux magnanimes, si tu veux l'em- " ployer, tu obtiendras de nouveau Pramadvarâ. »
» Rourou dit : « Quel est ce moyen trouvé par les Dieux? Dis-le moi n sincèrement, ô toi qui marches à travers les cieux ! Après l'avoir il appris, je l'emploierai ; il faut que tu viennes à mon secours ! n
n L'envoyé céleste dit: <« Cède la moitié de ta vie à cette jeune femme, n 6 fils de Bhrigou ! et par là, se relèvera Pramadvarâ ton épouse? »
n Rourou dit : « Je donne la moitié de ma vie à la jeune fille, ô toi le n meilleur de ceux qui volent dans les airs 1 Tout ornée d'amour et de • beauté, qu'elle se relève, ma bien-aimée ! ^
» Alors l'envoyé céleste s'approcha du dieu de la mort, roi de la justice, et lui dit : « 0 Yama! que Pradmavarâ, femme de Rourou, ressus- '» cite pleine de beauté, avec la moitié de la vie de son époux, bien •v qu'elle soit morte, si tu y consens ! ** >* Yama dit : « Cette Pramadvarâ, femme de Rourou, si tu le désires « pour elle, ô envoyé céleste ! qu'elle se relève, ayant à vivre la moitié ^ des jours de son époux! »
» Cela étant dit, la jeune flUe Pramadvarâ se releva comme endormie, elle qui est belle, avec la moitié de la vie de Rourou, et l'on vit, dans la suite des temps, la moitié de l'existence de Rourou, doué d'un grand éclat et devenu très-vieux, retranchée à cause du sacrifice iait pour sa femme.
« Ensuite, au jour désiré, les parents des deux liancés célébrèrent le mariage avec joie, et ceux-ci se réjouirent, désirant d'être agréables l'an à l'autre. Mais Rourou ayant eu enfin son épouse, difficile à obtenir, et belle comme les filaments qui ornent la fieur du lotus, fit un vœu touchant Ja destruction des serpents, lui dont les vœux sont jufltes. Tous les serpents qu'il a vus, dans sa colère mordante, il les tue autant que possible, portant sans cesse une arme avec lui. *>