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HISTOIRE DE NALA ET DE DAMAYANTI

■ C'est une sorte de poème, moitié deeeriptif, moitié dramatique : toot consiite dau la paiotore de deax amante qai marchent et causent dans la solttade... ■

Il est un épisode qui, inséré dans le Mahàbhârata comme récit d'an vénérable solitaire à un prince malheureux, forme un tout en lui-même au point de vue de l'art, une épopée dans de plus petites proportions : c'est celui qui porte le nom à! aventure de Nala (1), et qui renferme le récit des malheurs où la âdèle Damayantî fut entraînée avec ce prince ; il fait partie du livre III« intitulé : « Livre de la Forêt, » parce qu'il est conssicré aux diverses aventures des Pândavas dans la forêt Camyaca.

J'ai fait choix des principaux chants de cet épisode où âgure Damayantî, pour en donner tour À tour la traduction ou l'analyse ; la beauté idéale de son caractère y ressort dans toute sa pureté et sa naïveté ; le récit épique a pris tout à coup le ton gracieux de l'idylle, et le calme de l'âme humaine y brille d'autant plus qu'il ofîre un perpétuel contraste avec les scènes grandioses,mais quelquefois efitrayantes de la nature orientale. On est transporté par les tableaux de cette

(1) Le Ndlopahhyànam forme un des parvas, le sixième, du III® livre dit Yanaparvan^ v, 3013-3089 (édition sanscrite de Calcutta, t. I, p, 480- 517). L'épisode, qui renferme environ deux mille vers, est partagé en vingt-six lectures (adhyàyas) que je citerai d'après l'édition classique de François Bopp. (Londini, 1819, in 8*'. — éd. altéra, Berolini, 1832, petit in.40.)

partie du Nalah une distance de plusieurs siècles, au. sein d'une antique civilisation, sous le ciel rayonnant de rinde, en présence des merveilles qui abondent dans ces riches et ardents climats. C'est surtout aux touchants monologues de Damayanti abandonnée dans la forêt, aux ingénieux artifices qui amènent la reconnaissance de son époux, que peuvent s'appliquer les paroles décisives d'un des plus célèbres littérateurs de FAllemagne, Auguste-Guillaume de Schlegel, dans la Bibliothêgue indienne (1).

« Je dois avouer, dit-il en parlant du Nala^ qu'à mon avis ce poème - peut difficilement être surpassé sous le rapport du pathétique et de y* la valeur morale des caractères, du pouvoir entraînant des passions, » de la hauteur et de la délicatesse des sentiments.Tout est fait dans ce ^ poème pour plaire à tous les âges, à tous les rangs, pour attacher les •• vrais connaisseurs de l'art et ceux qui jugent d'après leur sentiment '» naturel. Aussi cette histoire est-elle populaire dans l'Inde et se " trouve-t-elle répandue, sous différentes formes, dans ses dialectes »> modernes. La fidélité et le dévouement héroïques de Damayanti sont >• aussi célèbres dans toutes les contrées de l'Inde, que la vertu du f> Pénélope l'est parmi nous ; ils sont dignes aussi de devenir célèbres " dans notre Europe qui donne un asile hospitalier aux productions de ^ tous les temps et de tous les âges. »

Disons d'abord ce que l'Inde elle-même a fait pour perpétuer dans les siècles inférieurs de sa littérature l'histoire si touchante à laquelle l'épopée avait donné une première et universelle popularité. Sans parler de la copie qui en fût faite tour à tour dans les divers idiomes des provinces de la Péninsule (2), nous ferons mention d'oeuvres poétiques dont les auteurs se sont efforcés de renchérir sur le contenu de répisode épique, et qui sont toutes marquées au coin de ce travail minutieux de style et de versification propre seulement à enfanter l'ennui ou Tobscurité (3). Tel est le poème de Sri Harscha du Cachemire en

(1) Indiiche BMiolhék, eine ZeUschrift von A. W. yon Schlegel. Bonn, 1820 (tome I, p. 98).

(2) Non-seulement elle a été imitée dans tootes les langues indiennes ; mais encore dans les langues dravidiennes, par ex. en tamoul. Elle a été transportée en bengali sous forme de drame (Calcutta, 1860)»

(3) Voir le Mémoire de Colebrc^oke on sanscrit and pracrit poeiry (Mise, Essays, t. Il, p. 84, p. 104-106), et VInde ancienne de M. de Bohlen (t. II, p. 348 et suiy.).

vingt-deux chants, intitulé : « Aventures du prince de Nischadha (1), <* poëme surchargé de descriptions de mauvais goût, destinées à flatter ou à exciter la sensualité des populations dégénérées de l'Inde. Telle est encore l'histoire légendaire de Damayanti, composée par Trivikramabhatta, dans un langage poétique mêlé de vers et de prose (2). Telle est enfin l'œuvre bizarre attribuée, à tort sans doute, au fameux poëte dramatique Calidâsa, le Nalodaya ou la Fortune de Nala (3). Sans tenir compte des ressources que lui offrait la véritable histoire, l'auteur a consumé tout son talent dans des artifices de langage qui cHent au ft*uit de son travail opiniâtre toute valeur poétique ; on n'y peut plus chercher autre chose qu'un exemple prodigieux du système le plus compliqué de rimes, d'assonnances et d'allitérations qui fût jamais dans les langues de la famille indo-européenne.

Ajoutons à ces détails que la même histoire de Nala et Damayanti a fourni à des écrivains asiatiques la matière non-seulement de poèmes, mais encore de romans en prose (4), et qu'elle a enrichi la partie déjà si considérable des productions romantiques de la littérature persane. Or, cette histoire a dû une si étonnante perpétuité avant tout aux sentimements vrais, auï traits touchants qui sont bien compris dans tous les temps et à tous les degrés de civilisation ; mais disons à l'avance que l'art raffiné des poètes ou l'imagination des romanciers n'a rien sgouté en beauté réelle à la narration épique qui nous est venue de la bouche des anciens rhapsodes de l'Inde.

N'oublions pas de rendre hommage ici au talent de nombreux littérateurs et savants qui ont réclamé tour à tour les suffrages du public européen en faveur du plus bel épisode du MahâbhârcUa, L'Allemagne a mis au jour depuis quarante ans plusieurs traditions poétiques du même ouvrage' : le célèbre professeur de Greifbwald, M. J.-6. Kosegarten, en a tenté le premier une imitation en vers allemands dans le mètre de l'original qui est le Çloka ou distique de deux vers égaux, affecté à

(1) NaUchadhiya-tcharita, Le texte (en 3 volumeâ) a été* publié avoo le» commentaires d'un pandit à Calcutta, de 1836 à 1855.

(2) Damai/antC Kaihà, poë'me du genre dit Champoù.

(3) Le texte a été publié avec des scholies sanscrites et avec une traduction Ifttine par Perd. Benary (Berlin, 1830, in-4<>).

(4) Voir V Histoire de la liUéraJlure hindoui et hindoustani^ par M. Garcia de Tassy, t. I (Paris, 1839), p. 398 et 488.

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répopée (1) ; il a joint à cette version des remarques de littérature comparée qui attestent son érudition d^ailleurs bien connue dans le vaste cercle des études orientales. Le premier éditeur du Nala en Europe, M. Bopp, s'est imposé la même tâche et Ta remplie avec quelque succès (2). Plus tard une imitation du même genre a été tentée par M. Ernest Meier dans un recueil d'études poétiques qui qui doit comprendre les poèmes classiques des Hindous (3), et par M. Ad. Holzmann, dans un choix de traditions indiennes, librement remaniées en vers (4).

Frédéric Rûckert, dont la plume a donné une vie nouvelle à plusieurs des œuvres originales de l'esprit oriental, a jeté l'histoire de Nala et Damayanti dans le moule des mesures rapides et des rimes musicales dont il a le secret, et il a ainsi communiqué à cette histoire indienne le prestige et la popularité d'une création moderne (5) ; c'est merveille à voir comment l'orientaliste éminent, tour à tour grammairien et poète « s'est joué librement dans les brillantes images de Tœuvre sanscrite, et comment il l'a transformée par son pouvoir d'en^ chanteur en une magnifique ballade, naïve et gracieuse, vive et touchante, comme celles des bardes du moyen âge germanique.

L'Angleterre a payé son tribut au même poème, par une traduction en vers qui suit âdôlement le texte original; M. H. X. Milman Ta reproduit avec cette vérité d'expression et cette rigueur de versiflcation que comporte le génie de la langue anglaise (6). Dans les der^ nières années d'autres langues du nord et du midi de l'Europe ont eu

(1) Nala^ eine indische Dic?Uung von Yyctsa^ u. s. w. lena, 1820, in-8<>, pp. 346.

(2) La traduction n'a été imprimée en entier qu'en 1838 : Notas und Damayantt, eine indische Dichtung (Berlin, 1 vol. in- 12).

(3) I" Theil. Epische poésie : Nal und DamayanH (Stuttgard, 1847, 1 vol, in.l2.)

(4) Indische Sagen, Th. III. Karlsrube, 1847, in-12. — Nouvelle édition,

(5) N(U und Damayanti.eine Indische Geschichte^ hearbeitel von Friedrich Rueckert. — Trois éditions, publiées à Francfort-su r-Mein (1828, 1838, 1845), ont propagé cette œuvre favorite du public allemand.

(6) Le Rév. Henri Milman en a publié la traduction complète : Nala and Damayanti and other poems. iranslaied frcm ihe sanscrit into english verse, etc. Oxford, Talboy, 1835, in-4<^. Elle a paru de nouveau à Londres en 1860, avec le texte original commenté par le prof. Monier Williams.

le même privilège : M. Kellgren a donné à Helsingfors ane traduction suédoise du Nala; le docteur Schleicher, à Prague, une traduction bohémienne ou tchèque ; M. Ascoli et M. P. G. Maggi, une traduction italienne imprimée dans des recueils de philologie orientale (I). En 1860, il fournit à M. de Gubernatis le fonds d*un drame représenté à Florence : Il re Nala trilogia drammaticcu

La plupart de ces traductions de l'épisode de Nala et Damayanti, n'existaient pas encore quand nous publiâmes pour la première fois en Avançais des passages choisis de cet épisode (2) ; nous nous assurâmes qu'à cette époque il n'était pas suffisamment connu des lecteurs français. Il n'en est plus de même aigourd^ui : on a donné au public une notion du siget de l'épisode sous plus d'une forme (3). M. de Lamartine a retracé la même histoire dans une brillante esquisse, au milieu des pages d'un coloris séduisant, mais d'un dessin fort vague, qu'il a consacrées à l'Inde, dans son recueil de conversations mensuelles en prose poétique (4). Dans le cours de la même année, M. Emile Burnouf, alors professeur à la faculté des lettres de Nancy, publiait la première traduction complète du Nala en français avec quelques notes (5).

Ce n'est pas dépasser la mesure que d'appeler le Nala « le joyau de la poésie indienne, n de vanter comme par le passé la gracieuse figure de Damayanti. Mais il est juste de se tenir à l'opinion bien ferme d'un critique tel que Barthélémy Saint-Hilaire, contre les inductions fausses que l'on tirerait de l'agrément de quelques épisodes, triés et soigneusement traduits, pour accréditer la valeur littéraire du Mahâbhârata tout entier (6).

Nous n'ignorons pas les tentatives d'élaguer le texte du célèbre épisode en vue d'en faire disparaître les loi^gueurs qui répugnent à

(1) Studj arientali e HnguisHci (1854 et 1855). — Rivista orientale de Florence.

(2) Dans le Correspondant ^ tome V*, livr. de février 1844.

(3) Voir les aperçus de César Cantu sur la littérature des Indiens dans son Histoire universelle (éd. de Paris, t. I, p. 354-58).

(4) Cours familier de littérature, quatrième entretien, 1856 (livraisons gr. in-80).

(5) Nalat Episode du MoMbhàrcOa^ trad. du sanscrit en français. Nancy, 1856, p. 94, in-8<' (extrait des Mémoires de l'Académie de Stanislas),

(6) Voir ses articles sur la traduction de Fauche, Journal des Savants. 1865, pp. 471-72, pp. 686-690.

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notre goût et les interpolations qui trahissent le remaniement de l'aventure longtemps après le premier jet de la composition épique. Les profondes corrections apportées au texte, avec l'approbation d'éminents indianistes, tels que M. Roth, devraient être prises en considération dans une édition classique à laquelle la faveur d'un plus grand public serait ainsi conciliée (1) ; mais nous avions fait assez de retranchements à la lettre dans notre première version, pour ne pas craindre de la reproduire aigourd'hui. Les extraits que nous avions réunis à TefTet d'en tirer une étude de mœurs et de caractères, nous les avons revus avec grande attention, et nous leur avons conservé la couleur d'une analyse poétique qui convenait le mieux à notre dessein primitif.

DÉBUT DE l'épisode DE NALA.

Youdhichthira, l'aîné des princes, fils de Pândou, habitait avec les siens les paisibles et lï'aîches solitudes de la forêt Camyaca; il attendait avec impatience le retour de son frère Ardjouna, qui avait été appelé dans le monde céleste par le roi des dieux, Indra, pour y recevoir le fameux arc Gandiva, gage et instrument de la victoire. Le prince dépouillé de son royaume par les funestes résultats du jeu, condamné à un long exil, s'abandonnait à la douleur et aux regrets : toutes les nuits il entendait la voix de ses anciens amis; toutes les nuits il pensait à tous ceux qui lui étaient chers.

Un jour, Youdhischthira accorde l'hospitalité dans sa cabane rustique au grand Rischi Vrihadaçva, et il s'empresse de faire connaître à son hôte par quel coup fatal il a été naguère dépouillé de tout et chassé de son royaume. Touché de sa profonde affliction, le solitaire veut lui raconter l'histoire d'un prince qui jadis fut plus malheureux encore (2) et, pour le consoler au milieu de ses épreuves, il lui fait le

(J) Die Qeschichie von Nala, Versucheiner herstellung des teœtes, Yon Charles Bruce (S. Petersb., 1862, XIV et 48 pp. in-8». — L'épisode est réduit de 983 distiques à 522). — Grasberger, Nodes indicae sive quaes- Uonea in Nàlum MahabharcUeum (Wûrzburg, Stuber, 1858).

(2) L'exemple invoqué par le solitaire prouve que la passion du jeu était fort EBcienne chez les familles hindoues et que des scènes semblables & celles qui sont ici racontées, s'étaient déjÀ renouvelées plus d'une fois dans

récit des malheurs déjà célèbres parmi les hommes d'un roi et d'une reine qui avaient nom Nala et Damayanti.

Il y avait un jour, à la cour du pays des Nischadhas, un jeune prince accompli, Nala, flls vaillant de Virasôna, souverain de cette contrée : beauté, science, véracité, vertu, habileté dans les armes, telles étaient les qualités qu'il possédait à un degré éminent. Chez les Vidarbhaa vivait dans le même temps une noble princesse, vantée pour les grâces de sa personne, la belle Damayanti, fille du vénérable Bhîma, monarque redouté dans les pays d'alentour (1). Un heureux destin voulut qu'ils ne restassent point inconnus l'un à l'autre : des cygnes voyageurs portèrent jusqu'aux oreilles de Damayanti, dans les jardins de son père, les louanges du prince des Nischadhas. Le message des oiseaux avait tellement ft'appé l'esprit de la jeune princesse, qu'elle sollicita de son père la prompte célébration d'un Svayamvara, cérémonie où, selon l'usage des dynasties indiennes, elle choisirait librement un époux dans la foule des nobles et valeureux prétendants (2). Au jour ûxé, des guerriers et des flls de rois, parés eux-mêmes de superbes guirlandes, remplissent le pays des Vidarbhas et la capitale Coundina, du bruit de leurs éléphants et de leurs chevaux, du ft'acas de leurs chars, tandis que leurs escortes armées se déploient autour d'eux. Les dieux, appelés Lokapâlas «protecteurs des mondes», Indra à leur tête, se rendent sans appareil dans cette assemblée resplendissante, afin de se tenir cachés aux yeux de tant de héros dont ils veulent être les compétiteurs. Mais rien n'empêchera Damayanti de ilésigner hautement quel est l'époux de son choix, préféré par elle aux

leur histoire : le jeu avait en quelque sorte pour les princes les mêmes chances et les mêmes suites qu'une bataille. Aujourd'hui, dit-on, les Malais risquent au jeu tout ce qu'ils possèdent, et enfin leurs familles et leurs

personnes.

(1) Les deux royaumes des Nischadhas et des Vidarbhas étaient deux états voisins situés au sud -est de l'Inde, non loin des monts Vindhya ; il en est fait mention comme d'anciennes monarchies dans les derniers livres du Rig-Véda. Les royaumes de Tchédi et de Kèsala, cités plus loin, étaient placés au nord des deux premiers.

(2) Nous ne savons si Ton a déjà rapproché de cet usage la coutume qui existait chez les Salyes, peuples qui occupèrent la Provence avant les Phocéens : là les filles choisissaient pour époux, dans un banquet solennel, celui des convives à qui elles présentaient une aiguière d'eau.

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souverains les plus fortuDés et aux dieux eux-mêmes. Elle justifie son nom de souveraine et dame, domina^ celle qui commande (1),

Frappés de la beauté de Nala, et tenant ce prince pour véridique en ses discours, les Dévas, Indra, Agni, Varouna, Yama (2), l'avaient chargé d'annoncer à la ûlle de Bhima leur présence à la solennité du Svayamvara et les intentions qui les y amèneraient. Nala n'a point caché aux maîtres du monde qu'il se rend dans le même but à la cour des Vidarbhas. Cependant, il veut leur obéir et, grâce à l'appui merveilleux qu'ils lui prêtent, il pénètre; sans être aperçu, dans l'appartement de la princesse, devant laquelle il se fait connaître et annonce l'arrivée des Immortels. Aussitôt Damayantî qui a reconnu dans Nala cette perfection de beauté que les cygnes lui ont vantée, et qui a senti son amour pour lui croître avec une nouvelle violence, déclare à Nala que c'est lui seul qu'elle prend pour époux.

« Après avoir adressé une adoration aux dieux, Damayantî lui dit » en souriant : « Épouse-moi, comme tu en as eu la confiance ! ô Roi, « que puis-je faire encore pour toi? Moi-même et les biens qui m'apn partiennent à quelque titre, tout cela est à toi : conclus donc ce mao riage en toute assurance, ô mon seigneur! Les paroles qu'ont fait f entendre les cygnes me consument d'amour; c'est en vue de toi, 6 » héros, que j'ai fait appeler ici tous ces rois. Si tu repousses mon affec- » tion, toi, maître de l'honneur, j'aurai recours à cause de toi à la r» corde, au poison, à l'eau, à la flamme même ! « — Nala répondit à ce discours de la princesse des Vidarbhas : « Quand les gardiens des ^ mondes, tu le sais, doivent être présents, comment portes-tu tes •* désirs sur un homme? Que ton esprit se fixe plutôt sur ces créateurs, » ces arbitres magnanimes de toutes choses, devant lesquels je suis n moins que la poussière de leurs pieds ! Car il est puni de mort, le n mortel qui fait quelque chose de contraire à la volonté des dieux. •• Sauve-moi, ô femme irréprochable! Choisis quelqu'un d'entre ces n divins dominateurs ; alors tu jouiras, par la faveur qu'ils t'accordef» ront, de vêtements purs de toute poussière, de guirlandes d'un éclat n céleste et de joyaux d'un prix incomparable !...»» —

Puis Nala énuméra les attributs de la puissance des quatre Dévas.

(1) Eichoff, Poésie héroïque des Indiens^ p. 239.

(2) De* ces grands dieux de l'Olympe indien, le premier était réputé flouverain du ciel; le second, dieu du feu; le troisième, maître des eaux; et le quatrième, dieu et juge des morts*

Damayantî lui répondit, les yeux mouillés de larmes que lui arrachait un violent chagrin, qu*elle rendrait hommage à tous les dieux» mais qu*elle le choisirait seul pour époux. Nala voulut encore lui résister, en invoquant la promesse qu'il avait flûte aux Dévas, d*étre leur messager auprès d'elle. Mais Damayanti, un doux sourire sur les lèvres, laissa entendre ces paroles d'une voix entrecoupée par les larmes :

« Il est un remède trouvé par moi, ô maitre des peuples, un moyen " sans fraude, et grâce auquel aucune faute ne retombera sur toi. Le n voici : toi, le meilleur des hommes, ainsi que les dieux ayant Indra f parmi eux, venez tous ensemble au lieu où sera célébrée pour moi la n cérémonie du choix d'un époux. Alors je te choisirai en présence des n maitres du monde, ô puissant prince ! De cette manière aucune transft gression ne sera commise. »

Quand il eut entendu ces paroles, Nala alla trouver les dieux qui Tavaient envoyé : il leur déclara de quelle façon mystérieuse il avait pénétré dans le palais de la princesse des Vidarbhas, et quelle volonté elle lui avait manifestée en le congédiant.

** Le temps propice étant arrivé, au jour pur marqué par le cours de la lune, à l'heure favorable, le roi Bhima convoqua les gardiens de la terre pour le Svayamvara de sa fille. A cette nouvelle, tous les maitres des pays voisins arrivèrent avec empressement, poussés par Tamour, pour briguer la main de Damayantî. Tels que les lions redoutables s'élancent vers une montagne, ces princes entrèrent dans l'enceinte admirable, par un portique étincelant formé de colonnes d'or. Là prirent i)lace sur des sièges divers tous les souverains parés de guirlandes parfumées et de boucles d'oreilles ornées de perles brillantes ; on voyait dans cette foule des bras semblables à des massues, beaux et souples, tels que des serpens à cinq têtes; de même que des constellations dans le ciel, on voyait briller les visages de ces rois surmontés de belles chevelures, rehaussés d'un grand éclat par la beauté des yeux et des sourcils. Quand se Ait formée cette assemblée de rois, remplie par les plus vaillants des hommes, comme la caverne ténébreuse des montagnes l'est par les tigres, tout à coup entra la bellç Damayantî, attirant à elle par l'éclat de ses traits les yeux et les cœurs de tous les assistants. Les regards de ces spectateurs magnanimes étant tombés sur ses membres y étaient fixement attachés, et ils ne pouvaient plus s'en détourner. <• '

*• Tandis que l'on proclamait lâs. noms des rois, la flUe de Bhima aperçut dans l'assemblée cinq homiMB entièrement semblables l'un à

Tautre. Voyant qu'il n'était pas possible de les distinguer chacun par sa forme, la princesse des Yidarbhas ne parvint pas, dans sa perplexité, à reconniûtre à l'instant le roi Nala. Chacun de ceux qu'elle regardait tour à tour, elle le prenait pour Nala. Alors toute absorbée dans ses réflexions, elle se demanda : «Comment reconnaitrai-je les dieux? » Comment reconnaîtrai-je le roi Nala?» Puis, la princesse affligée se mit à repasser dans son esprit les insignes des dieux, qu'elle avait appris naguère à. connaître : «< Les signes distinctifô des Dévas que j'ai « entendu décrire par les vieillards, je ne les reconnais eu aucun de " ceux qui se tiennent ici debout sur la terre ! » Quand elle eut encore réfléchi, quand elle eut tout examiné à diverses reprises, ella crut que le temps était venu de recourir aux dieux eux-mêmes; après qu'elle leur eut témoigné sa vénération en esprit et de vive voix, les mains encore jointes ensemble, elle leur tint en tremblant ce discours :

« Comme il est vrai qu'après le message des cygnes le prince des *• Nischadas a été choisi par moi en qualité d'époux, en raison de cette » vérité, veuillent les Dévas le montrer à mes yeux ! — Comme il est t certain que je ne commets aucune transgression ni en paroles, ni en » pensée, en raison de cette vérité, veuillent les Dévas le montrer à •» mes yeux ! — De même que le souverain des Nischadhas m'a été desn tiné pour époux par les Dévas eux-mêmes, en raison de cette vérité, » que les Dévas veuillent le découvrir à mes regards ! — De même que

•Av.

•> j'ai formé ce vœu solennel pour honorer Nala, en raison de cette n vérité, veuillent lés'Dévas*: le. découvrir à mes regards! — Que les " puissants dominateurs, maîtres des mondes, reprennent leur forme, n afin que je reconnaisse Pounyaçloka, le maître des hommes (1) ! >•

Quand ils eurent entendu ces plaintes lamentables de Damayanti, quand ils eurent reconnu sa haute et sincère résolution, la pureté de son âme, sa belle intelligence, son amour et son attachement passionné pour le prince des Nischadhas, les Dévas satisfirent au désir qu'elle avait exprimé en reprenant tout à coup les signes distinctifs de la puissance divine. Damayanti vit alors tous les immortels levant des fronts sans sueur, tenant les yeux immobiles, parés de fï'aîches couronnes et de vêtements purs, demeurant suspendus sans toucher la terre : d'un autre côté apparaissait la personne de Nala, doublée par son ombre, posant les pieds sur le sol, les paupières agitées d'un léger

(1) Pounyaçloha, surnom de Nala, signifie celui «qui est célébré dans des vers purs, dans des poèmes sacrés. »

mouvement, parée de guirlandes fanées, couverte de sueur et de poussière (1). Après qu'elle eut considéré les uns et les autres, la fllle de Bhima, usant de son droit, se déclara pour le prince des Nischadhas. La princesse aux grands yeux saisit en rougissant Textrémité de son vêtement, et déposa sur ses épaules une magnifique couronne de fleurs : ainsi cette femme excellente choisit-elle Nala pour son époux. Aussitôt les souverains firent entendre leurs acclamations, en criant : « Ah! ah!« Les Dieux et les Richis, stupéfaits, s'écrièrent: «Bien! biefn! »• pour saluer le roi Nala. En môme temps, le fils de Vîraséna, Tesprit pénétré de joie, consolait ainsi Damayantî à la belle taille : « Puisque tu m'honores de ton choix en présence des Dévas, ô femme " excelleifte, sache que tu as en moi un époux fidèlement attentif à tes » paroles ! Tant qu'un soufiie de vie animera mon corps, ô femme au n doux sourire, aussi longtemps je demeurerai avec toi : c'est une « vérité que je t'affirme (2)! «

Nala et Damayantî, ayant reçu leurs serments mutuels et accompli la cérémonie de l'union des mains, se mirent à implorer le secours des Dévas. Les maîtres du monde, qui avaient assisté au Svayamvara, voulurent, avant de remonter au ciel sur leurs chars, accorder à Nala huit faveurs signalées, huit facultés surnaturelles; c'étaient, par exemple, celles d'avoir une perception claire de ce qui est visible dans les cérémonies sacrées, de se mouvoir et de se transporter en tous lieux à sa guise, de faire jaillir les eaux partout où il le voudrait, de discerner la vraie saveur des aliments, de jouir de fleurs du plus délicieux parfum, enfin d'être inébranlable dans sa haute vertu. Après le départ des dieux et des rois, Bhîma fit célébrer pompeusement les noces de Nala et de Damayantî dans sa résidence royale ; puis les deux époux regagnèrent le royaume des Nischadhas. Là tout Ait d'abord prospérité pour eux : Nala vivait heureux avec Damayantii, comme le dieu du. ciel, Indra, avec la divine Satchî : chéri de son peuple, fidèle à accomplir les grands sacrifices, le héros gouvernait sagement son royaume et protégeait la terre au comble de l'abondance.

(1) C'est à des signes du même genre que Ton reconnaissait la nature humaine suivant les fables grecques : le devin Thespesius fut reconnu & son ombre pour un vivant dans la région des âmes (Plutarque, Des délais de la justice divine), A son entrée dans le paradis, Dante conserva deux signes distinctifs, le clignotement des yeux, et l'ombre projetée par son corps.

(2) Lect. V*, V. 23-33.

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Cependant le mauvais génie Cali qui voyait avec rage le bonheur de Nala résolut, malgré les instancres que lui firent les dieux, de tirer yengeance de ce prince, parce qu*il avait été préféré par Damayanti aux habitants du monde céleste : s*associant à un génie aussi pervers que lui, Dvâpara (1), il jura d^enlever à Nala son royaume et de le séparer de sa fidèle épouse. Après douze années d'attente, Cali parvint à le surprendre en faute, parce quil avait négligé d'accomplir une des purifications conmiandées à certains moments du jour, et, étant entré aussitôt dans son esprit, il s'en empara complètement : il lui inspira une passion irrésistible pour le jeu de dés, et l'excita à jouer contre son frère Pouchcara. Malgré la défense expresse que la loi faisait aux princes (2), Nala se laissa entraîner par le perfide Cali à cette passion devenue tout d'un coup dominante ; il ne lui arriva jamais de toucher sans quelque perte les dés dans lesquels était entré Dvâpara (3), le second de ses ennemis. Dans un jeu qu'il poursuivit plusieurs mois avec le même acharnement, il risqua et perdit tour à tour ses joyaux, ses vêtements, ses chevaux, ses biens et enfin tout son royaume.

C'est en vain que la ville entière le supplia de renoncer à ce jeu fatal : c'est en vain que Damayanti lui fit entendre sa voix. Les conseillers du royaume virent bien que Nala n'était plus maître de lui-même; Damayanti reconnut que ce n'était pas la faute du magnanime Nala, s'il n'avait pas plus écouté ses exhortations que celles du peuple. Il vint alors à l'esprit de cette femme dévouée l'idée de mettre en sûreté Indraséna et Indrasénâ, les deux enfants qu'elle avait eus de Nala, en les envoyant à la cour du roi son père : c'est à l'écuyer du prince, Vârschnéya, qu'elle confia le soin de les conduire sur un char jusqu'à la ville de Coundina, dans le royaume des Vidarbhas (4).

(1) Dvâpara, compagnon de Cali dans cet épisode, est un démon qui personnifiait pour les Indiens le troisième âge du monde ; Cali, dont le nom signifie guerre, discorde, représentait le quatrième âge, celui d'une complète décadence, que les anciens ont nommé âge de fer.

(2) Mânava-dharma-çcistrat liv. IV, v. 74 ; liv. VII, v. 50.

(3) Ce démon avait pris la figure du taureau (Vriscfia)^ la principale pièce d*entre les dés qui sont appelés vaches l^àvas).

(4) Vârschnéya lui-même entra, d'après les intentions de Damayanti, au service d'un autre prince, Ritouparna, qui régnait à Ayodhyâ, l'Oude des modernes, capitale de l'ancien royaume de Kosala au nord de Tlnde.

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