‹ Les époques littéraires de l'IndeChapitre 12 sur 46 · INFORTUNE DE NALA · texte numérisé non relu

INFORTUNE DE NALA

Toat était perda pour Nala : son heareox rival poussa l'audace jusqu'à lui demander quel serait son dernier epjeu, jusqu'à lui offirir de jouer pour Damayantî. A ces mots Tinfortuné Nala se sentit le cœur brisé de douleur, il ne lui répondit pas. Il déposa sur le champ tous ses ornements et, enveloppé d'un seul vêtement, il quitta son paliûs : la seule Damayantî à demi vêtue le suivait. Alors, repoussé par tous les habitants de sa capitale sur Tordre inflexible de leur nouveau maître, Nala qui avait passé trois nuits sans abri se vit forcé d'errer dans les forêts voisines. Quand bientôt la faim le pressa, il ftit réduit à l'eau de la source, à des fruits et des racines sauvages : tout à coup le seul manteau qu'il portait lui flit enlevé par les oiseaux qu'il voulait saisir comme une proie assurée, mais que le perfide Cali avait envoyés à dessein sur son passage (1). Mais ce Ait en vain que Nala, accablé par le sort, supplia Damayantî de regagner les États de son père : en vain lui montra-t-il les routes diverses qui conduisaient au midi, l'une vers la ville d'Avantî (nommée plus tard Oudjdjayinî) et le mont Rikscbavat, l'autre vers la chaîne du Vindhya et le cours du Payoschnî dans le voisinage de pieuses solitudes (2). Plus d'une fois il lui répéta les mêmes paroles en indiquant les chemins qui menaient au royaume des Vidarbhas ou à celui de Kosala ; cette femme courageuse voulut partager jusqu'au bout les souffrances de son époux et, par sa présence, adoucir pour lui les rigueurs de l'exil. La voix étouffée par ses sanglots, l'âme déchirée par la douleur, Damayantî tint au prince de Nischadha ce discours attendrissant :

« Mon cœur est agité, tous mes membres s'engourdissentde stupeur, ô prince, à la seule pensée d'une telle résolution ! Après la perte de ton royaume et de tes biens, quand tu es sans vêtement, quand tu es exposé à de cruelles privations, comment pourrais-je partir et t'abandonner dans une forêt déserte? Si tu succombes de faim et de lassitude, si tu regrettes ton bonheur passé, je serai à tes côtés en ces lieux

(1) Les esprits malfaisants qui avaient passé naguère dans les dés avaient pris cette autre forme trompeuse.

(2) Voir la savante élucidation que M. Lassen a consacrée À Titinéraire de nos deux personnages. {Antiquités indiennes ^ t. I, p. 572-75.)

affireux, ô mon maître, pour te consoler dans rabattement. Est-il un remède inventé par les sages qui soit comparable à une épouse dans tontes les douleurs? C'est une vérité que je te répète! »

« C'est comme tu le dis, ô gracieuse Damayantî! lui répondit Nala. Il n'est point pour l'homme affligé de remède aussi puissant que le cœur aimant d'une épouse. Non, je ne veux pas te quitter. Quel motif as tu de craindre encore, ô femme timide? Ce n'est pas toi, mais moi-même que j'abandonnerai en me séparant de toi, qui es au-dessus de tout reproche ! »

Damayantî repartit avec inquiétude : « Si tu ne veux pas me quitter, pourquoi me montrer la route du royaume des Vidarbhas ? Je le com* prends bien!... Ah! tu ne dois pas m'abandonner ! Ce n'est que dans un égarement d'esprit que tu pouvais y songer. Tu me montres le chemin à diverses reprises, ô le meilleur des honmies ! aussi tu ne fais qu'augmenter ma douleur,toi qui es semblable aux Immortels ! Si c'est ton dessein bien arrêté que je retourne chez les miens, ah! nous irons ensemble, nous gagnerons tous deux le pays des Vidarbhas. Le roi Bhîma t'y comblera d'honneurs, et tu seras heureux, ô prince, en habitant notre maison ! >»

Nala répondit alors à Damayantî : « Ce royaume, qui appartient à ton père, m'est ouvert, je n'en doute pas ; mais je n'irai point là dans l'infortune où je suis réduit. Quand j'y ai déjà paru dans l'éclat de la richesse, comment y reviendrais-je pauvre et malheureux, devenu la cause de ton chagrin, au lieu d'être la source de ta félicité?»

« C'est en ces termes que Nala cherchait sans cesse à consoler la belle Damayantî. Après avoir erré longtemps couverts d'un seul vêtement qu'ils se partageaient (1), ils arrivèrent épuisés par la faim et la soif au seiiil d'une cabane; ils y entrèrent,et l'ancien roi desNischadhas s'y assit sur le sol avec la princesse des Vidarbhas. N'ayant pas même trouvé une couche de gazon, Nala, couvert de poussière et de boue, s'y endormit de fatigue et d'accablement sur la terre nue. Damayantî ferma bientôt ses yeux appesantis parle sommeil ; cette fenmie douce et résignée avait connu la douleur! »

Cependant Nala s'éveilla au bout de quelques instants, l'âme agitée par les plus vives angoisses. Repassant dans son esprit ses premiers malheurs, la perte de son royaume, l'abandon de ses amis, sa fUite

(1) Ce trait ne rappelle-t-il pas Paul et Virginie marchant, pendant l'orage, enveloppés presque en entier de la même couverture ?

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précipitée, envisageant d^ailieurs les soof&ances qu'il doit attendre encore d'une vie errante, il conçoit la résolution d'abandonner Damayantî dans la forêt, pour qu'elle échappe à tant de vicissitudes et qu'elle puisse rejoindre ses proches. Il se disait (1) : « Que m'adviendra-t-il si je le fais, que m'adviendra-t-11 si je ne le fais pas? que vaut mieux pour moi, ou la mort, ou le complet abandon de&hommes ? Cesi à cause de moi que cette femme qui m'est si dévouée tombe dans on état d'infortune; en mon absence, ne regagnerait-elle pas quelque jour sa famille ! Auprès de moi, il n'y a point de doute, elle ne trouvera que le malheur ; séparée de moi, peut-être, retrouverait-elle le bonheur quelque part ! **

Nala revint plusieurs fois sur ses pas et contempla en pleurant l'innocente Damayantî, qui allait se trouver seule sans soutien, sans protecteur, sans autre défenseur que l'éclat de sa personne, dans cette solitude effrayante. Sans cesse rappelé par l'amour qu'il lui portait, mais entraîné de nouveau par le perfide Cali, son cœur était douloureusement partagé. Enfin, les yeux inondés de larmes, il fit à Damayantî ses adieux :

« Celle que jamais ni le vent, ni le soleil n'avait aperçue, ma bienaimée dort maintenant au milieu de cette cabane sur la terre nue, comme un être sans protecteur. Cette femme au gracieux sourire, que deviendra-t-elle en se réveillant, l'esprit ft^appé de stupeur ? La noble fille de Bhîma que j'abandonne, comment se guidera-t-elle seule dans cette forêt aflt*euse habitée par les serpents et les bêtes sauvages ? Ahl! puissent te garder les AdityaSy les Vasavds, les lUmdras^ les deux Açmnas avec les troupes des Maroutas (2) ! 0 femme aux grandes destinées, tu es protégée par ta vertu ! »

Nala quitta, en gémissant amèrement, en pleurant d'une manière

(1) Dans l'hymne védique cité ci-dessus, le poëte fait dire au joueur : « Ma femme ne me maltraite pas ; elle ne m'injurie pas ; elle a toujours « été bonne avec mes amis comme elle Test avec moi ; et moi pour un dé »i qui d'un seul coup peut tout ruiner, je délaisse une si tendre épouse! «•

(2) Les trois premiers noms désignent trois ordres de génies subordonnés aux grandes divinités du ciel indien, mais présidant au jeu des éléments et aux destinées des mortels. Les AçtHnas sont les jumeaux célestes invoqués comme médecins et comme cavaliers ; les Maroutas sont les enfants d'Ek>le auxquelsj'lnde a voué un culte plus sérieux que la Grèce : génies des vents, ils dispersent les nuages qui répandent la fertilité avec la pluie, le premier des bien&its pour les régions tropicales.

lamentable, sa âdôle épouse encore endormie sur le sol, et il 8*enfonça d^ns les profondeurs de la forêt.

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