DAMAYANTI DANS LA FORÊT
« Quand Nala Ait parti, la belle Damayantî, soulagée par le sommeil, s'éveilla pleine d'effroi, au sein de la forêt sauvage. N'apercevant plus son époux, elle Ait pénétrée de douleur, et elle se mit à crier à haute voix :
n 0 grand roi ! ô mon protecteur, ô roi, mon maître, pourquoi m'abandonnes-tu ? Hélas ! je suis perdue, je meurs ! — J'ai peur dans une forêt déserte! — N'es-tu pas attaché à ton devoir, fidôle à ta promesse? quand tu m'avais donné ta parole, comment as-tu pris la Alite pendant mon sommeil ? comment es-tu parti en abandonnant une épouse fidèle et dévouée qui n'est point la cause de ton malheur ? Pourrais-tu, ô prince des hommes, tenir envers moi en toute vérité le même langage que tu as tenu naguère devant les dieux maîtres des mondes ?... Certes, la mort ne vient pas pour les hommes sinon au terme fixé d'avance, puisque le moment où tu abandonnes ta bien-aimée n'est pas le dernier instant de sa vie ! *•
« Mais non, c'en est assez de ce jeu... Je tremble encore, héros invincible ; montre-toi, ô mon maître ! — Je te vois, oui, je te vois, tu es découvert, prince des Nischadhas ! Tu t'es caché dans le feuillage... Pourquoi ne pas répondre à ma voix? — Quoi, cruel ! tandis que je me lamente ici, tu ne parais pas, tu ne viens pas me rassurer? — Ce n'est pas moi que je plains; mon chagrin n'a pas non plus une autre cause... Que feras-tu seul, ô roi ? oui, c'est de toi que j'ai pitié !... que deviendras-tu le soir, au pied des arbres, abattu par la ikim et par la soif, épuisé de fatigue, quand tu ne me verras plus? »
tf Alors, saisie d'une violente douleur, le cœur brûlant d'inquiétude, Damayantî court çà et là en pleurant amèrement. Tantôt elle s'élance avec impétuosité, tantôt elle retombe comme égarée ; tantôt elle est anéantie par la peur, tantôt elle crie, elle fond en larmes. Consumée par ses angoisses, elle pousse sans cesse de douloureux soupirs ; la fille de Bhîma, âdôle à son époux, fait entendre ces paroles, au milieu des pleurs et des gémissements :
« Que l'être par la malédiction duquel le roi des Nischadhas est tombé
dans le malheur, éprouve un malheur plus grand encore que notre malheur ! Que le pervers qui a mis dans Taffliction Nalaau cœur innocent, soit réduit à une vie sans félicité! »
a L'épouse de Nala, après s'être ainsi lamentée, cherche ce prince magnanime dans la grande forêt, s^our des animaux sauvages ; elle court de tous côtés en gémissant, comme hors d'elle-même ; elle répète sans cesse les mêmes cris : « Hélas ! ô roi, hélas ! ** Damayantî faisait entendre des gémissements et des cris lamentables pareils à ceux de la femelle de l'aigle ; elle ne faisait que pleurer et se plaindre, quand tout à coup elle fht attaquée dans sa route par un serpent affamé, un boa aux immenses replis. Saisie par le monstre, c'est encore Nala qu'elle fit l'objet de ses plaintes ; c'est vers Nala que se reportèrent toutes ses pensées.
« 0 mon protecteur, disait-elle, que n'accours-tu vers moi, qu'a saisie ce terrible serpent, au milieu d'une affreuse solitude ?. . Mais que vas-tu faire, ô souverain des Nischadhas, en te souvenant de moi, quand plus tard, délivré de la malédiction, tu auras recouvré ta raison et retrouvé tes richesses ? 0 prince des rois, qui te soulagera désormais dans tes fatigues, dans ton abattement et tes angoisses ? »
Un chasseur qui traversait l'épaisse forêt entendit les pleurs de Damayantî ; il accourut promptement vers elle et l'aperçut tout enlacée par l'énorme serpent : aussitôt, d'un de ses traits aigus, il le perça sans qu'il remuât davantage. L'audacieux chasseur, firappé de la beauté de celle qu'il venait de délivrer, lui présenta des aliments ; puis il se mit à l'interroger en disant : « Quelle est ton origine, femme aux yeux d'antilope? comment es-tu venue dans cette forêt? comment es- tu tombée dans cette grande infortune, femme excellente ? »» Après avoir appris de la bouche de Damayantî toute la suite de ses malheurs, il osa lui adresser d'une voix douce des paroles dictées par l'amour ; mais la fidèle Damayantî, comprenant la pensée de cet homme pervers, fut enflammée de colère et d'indignation, et elle lui lança cette imprécation terrible : « Comme il est de toute vérité que je ne songe à aucun autre qu'au prince des Nischadhas, que ce vil chasseur tombe à l'instant sans vie ! » Ces paroles à peine prononcées, le chasseur fbt renversé par terre, inanimé, tel qu'un arbre consumé par les flammes.
n Alors la jeune femme aux yeux de lotus s'avança dans l'épaisseur de la forêt immense, retentissant du bruissement des grillons, remplie de troupes de lions, de panthères, de daims, de tigres, d'ours et de bufiles, embellie par des milliers d'oiseaux de tout plumage, habitée
aussi par des voleurs et des races barbares (1) : cette forêt était couverte des arbustes les plus variés, et ornée de plantes de tout genre, les Salas, les Venons, les Dhavas, les Asvatthas, les Ingoudas, les Kin^ soucas, les JDjambous, les Amras rouges, les Khadiras, les Cadamlnis, Damayantî rencontra sur sa route des montagnes riches en métaux divers, des bosquets animés par des chants mélodieux, de vastes avenues, des rivières, des lacs d'un aspect merveilleux ; elle vit une multitude de quadrupèdes et d*oiseaux, beaucoup de génies d'une forme horrible, des Piçâtchas, des Ouragas^ des Rakchasas (2) ; elle aperçut de tous côtés des sommets de montagnes, des fleuves, des étangs, des cataractes admirables à voir. La fllle du roi des Yidarbhas découvrit, rassemblés en troupes immenses, des buffles, des sangliers, des ours, des serpents, hôtes féroces de cette solitude. Réunissant en sa personne Téclat, le courage et la félicité constante de la vertu, la princesse, tille des rois, est seule dans la forêts cherchant toujours Nala ; mais elle n'a la crainte d'aucun être. Au sein de cette solitude effroyable, Damayantî, tourmentée par les malheurs de son époux, se lamente ainsi sur un rocher, où elle s'esc réfugiée (3) :
n Prince à la robuste poitrine, aux bras vigoureux, souverain des peuples de Nischadha, où es-tu allé, me laissant seule dans ces lieux déserts? Après avoir accompli le sacrifice de VAçvamédfia et tant d'autres (4;, sacrifices fournis de nombreuses ofù^andes, comment peux-tu ainsi me tromper ? Souviens-toi, ô le meilleur des hommes, du langage que tu as tenu autrefois en ma présence. Prends en considération les paroles que les cygnes messagers t'ont jadis fait entendre
(1) Le nom de Mlétchas qui leur est donné désigne des races impures, étrangères à la race ancienne de l'Inde et parlant des idiomes particuliers.
(2) Les RôLkschasas sont des géants impies, ennemis des dieux et ravisseurs des offrandes sacrées ; les Piçâtchas, des êtres malfaisants qui vivent dans les forêts sous la forme de nains et de vampires ; mais les serpents dits Nàgas, Ouragas, sont des demi-dieux, habitant les régions souterraines, sans être méchants par nature.
(3) Nous n'avons rien retranché de cette description un peu surchargée selon les habitudes du goût indien, mais servant très-bien au poète a représenter la scène où il a placé Damayantî pendant le long et touchant monologae que nous traduisons en entier.
(4) Le sacrifice du cheval, dit Açvamédha, est le pins solennel des sacrifices ofiforts par les rois à l'occasion de graves événemants : il est une des institutions propres & la caste guerrière.
et les paroles quMls m'ont adressées, ô maître de la terre! Oui les quatre Védas, avec les Angas et les Oupangas (1), lus et étudiés dans leur ensemble, c'est bien une seule et même vérité ! Ainsi, maître des hommes, destructeur de tes ennemis, tu dois accomplir la promesse que tu as faite naguère en ma présence ! Ne suis-je pas ta bien-aimée, ô héros pur de toute offense? Pourquoi ne me réponds-tu pas dans cette solitude effroyable ? Le tigre féroce, le roi terrible de la forêt, pressé par la faim, viendra, la gueule béante, me dévorer... Ah ? que ne viens-tu me secourir? Tu répétais sans cesse : Aucune autre que toi ne m'est chère! Rends donc vraies ces paroles que tu prononçais naguère, ô prince accompli I... Ah? mon maître désiré, que ne répondstu pas à la voix d'une épouse qui se lamente éperdue et qui est chérie de toi ? J'erre ici, malheureuse, pâle, amaigrie, couverte de fknge, à demi vêtue, seule, semblable à l'antilope aux grands yeux séparée de son troupeau, et tu ne viens pas prendre ma défense, tandis que je pleure et je me lamente, ô toi, destructeur de tes ennemis! Seule dans la vaste forêt, c'est moi qui t'appelle, c'est Damayantî qui te parle... Pourquoi ne réponds-tu pas à ma voix? toi, le meilleur des hommes, doué de naissance et de beauté, gracieux dans tous tes membres, ne te reverrai-je pas aujourd'hui autour de cette montagne, dans cette forêt habitée par les lions et les tigres? Ne te retrou verai-je pas couché ou assis, debout ou marchant, toi qui as augmenté ma douleur !
i» Exténuée par la douleur que j'éprouve pour toi, à qui donc vais-je faire cette question : « As-tu rencontré par hasard dans le forêt le roi Nala? n — Qui me fera découvrir aujourd'hui dans cette solitude ce roi beau, magnanime, vainqueur de ses ennemis ? — « Le roi Nala, aux yeux de lotus, que tu cherches... il est ici! » Ah! de qui pourrai-je entendre une si douce parole?
» Je vois s'approcher le tigre, roi de la forêt, aux dents menaçantes,, aux énormes mâchoires... Je m'avance vers lui sans trembler : Tu es le roi des quadrupèdes, tu es le souverain de cette forêt ; pour moi, sache que je suis Damayantî, la fille du roi des Vidarbhas, l'épouse de
(1) Les Angas ou VédtXngcis sont les <« membres *> ou branches de la science sacrée contenue dans les Védas et leurs livres supplémentaires dits Oupavédas : quant aux Oupangas, ce sont quatre autres branches considérées comme accessoires des précédentes, et comprenant les traditions épiques et pouraniques, ainsi que les systèmes principaux des écoles religieuses de droit et de philosophie.
Nala, prince des Nischadhas, rexterminateur de ses ennemis ; je le cherche, seule^ malheureuse, déchirée par la douleur. Rassure -moi, ô roi des solitudes, si tu as vu Nala; ou bien si tu ne sais rien de Nala, dévore-moi, délivre-moi d'une telle souffrance !
n Je le vois, au bruit de mes gémissements, le roi de la forêt luimême s'en va vers le fleuve aux eaux limpides, qui se rend dans les vastes mers...
y» J'aperçois cette montagne pure, dont les sommets élancés qui touchent le ciel, brillent d'un vif éclat et reflètent les plus riches couleurs; cette montagne, remplie de métaux variés, ornée des perles les plus précieuses, s'élève comme l'étendard de cette immense forêt ; elle est peuplée par des troupes de lions, de tigres, d'éléphants, de sangliers, de gazelles; résonnant de tous côtés du chant des oiseaux, traversée par de nombreux ruisseaux, elle est couverte d'arbustes et de plantes aux fleurs magnifiques, les Açôcas^ les Yacoulas, les Pcmnruigas, les Kamikàras. Je vais interroger le roi des monts sur le sort du maître des hommes (1).
n Hommage à toi, vénérable Montagne céleste qui offres un asile assuré ! Je te salue en t'abordant... Âpprends-le : je suis la fille, la bru et l'épouse des rois; j'ai nom Damayanti. C'est mon père qui règne sur les Vidarbhas, le héros Bhîma, protecteur des quatre castes, fidèle à accomplir les sacrifices solennels, le meilleur des rois, religieux, véridique^ incapable d'une malédiction, noble de caractère, plein de vaillance, doué de félicité, attaché à ses devoirs, pur de toute faute, gardien de son peuple, vainqueur de ses ennemis; sache-le, je suis sa fille, ô vénérable Montagne ! Chez les Nischadhas est mon second père, le meilleur des hommes, célèbre sous le nom de Vîraséna ; le fils de ce roi, le héros heureux et fort qui gouverne le royaume paternel, le
(1) Des allocutions de ce genre sont tout à &it dans le génie de l'épopée indienne; ses héros contemplent la nature dans l'extase et conversent avec elle. Avant de monter au ciel d'Indra, Ardjouna adresse de touchants adieux au mont Mandara qui avait été sa retraite et le lieu de ses épreuves ascétiques (Mahùbhàrata^ liv. III«, épisode traduit par Bopp).
Une élégie tibétaine du Kanjc/ur cous présente un parallèle dans les plaintes de Norzang à la recherche de Yidphroma (Ph. Ed. Foucaux. Le Trésor des belles paroles, Paris 1858, in-8<> pp. 44-46.) Norzang interroge sur le sort de sa bien aimée la lune, une gazelle, une abeille de la forêt, an serpent, un kokila, un açoka.
prince au visage d'un teint foncé, porte le nom de Nala, et il est aussi appelé Pounyaçlôka; il est religieux, savant dans les Védas, éloquent, pur, assidu aux sacrifices, buvant le jus du Sôma dans les libations, nourrissant le feu sacré, généreux et vaillant, en un mot digne en tout de commander. Sache-le, je suis son épouse, et privée d*un soutien, plongée dans le malheur, je cherche mon époux, le meilleur des hommes!
n 0 toi, la plus haute des Montagnes, Nala nVt-il pas été vu dans cette forêt terrible par toi dont les sommets innombrables s'élancent dans les airs? n*a-t-il pas été aperçu par toi, le prince des Nischadhas, Nala, mon glorieux époux, sage, véridique, vaillant, impétueux, doué de la force des éléphants ? 0 Montagne vénérable, dans mon Isolement et mon trouble, que ne me consoles-tu par ta voix, comme ta fille affligée? — 0 Nala! héros, maître delà terre, fidèle à tes promesses, montre-toi, si tu es dans cette forêt ; parais toi-même ! Quand entendrai-je la voix du roi des Nischadhas, grave et sonore, pareille au bruit de la foudre? Quand entendrai-je cette voix aussi douce que TAmbroisie (Amrita), m'appelant du nom de ^^ princesse des Vidarbhas^ »» cette voix à qui la tradition sacrée est familière, voix heureuse qui seule peut dissiper mon affliction? 0 roi, ami de la vertu, rassure-moi dans ma crainte, console-moi... »
Après avoir tenu ce langage à la montagne, la fille des rois, Damayantî se mit en marche vers le nord de la forêt immense. Quand elle eut marché trois jours et trois nuits, cette femme accomplie aperçut une solitude de pénitents qui avait Taspect imcomparable d'une forêt céleste ; elle était peuplée par des anachorètes, semblables aux fhmeux Rischis Yasischtha, Brighou et Atri, par des pénitents austères, doués de tempérance et de pureté, se nourrissant d'eau et de feuilles, ou vivant seulement de Tair, maîtres absolus de leurs sens, heureux de leur destinée, désireux de la voie du ciel, vêtus d'écorces d'arbre ou de peaux d'antilope. Damayantî contempla cet agréable séjour des anachorètes, cet hermitage qui donne abri à tous les animaux sauvages de la forêt et à des troupes de singes et de gazelles. A cette vue, elle respira et se sentit soulagée. Alors la pieuse Damayantî, la perle des femmes, à la belle chevelure, aux beaux sourcils, aux yeux grands et noirs, répandant autour d'elle un vif éclat, entra dans l'enceinte sacrée de l'ermitage. Après avoir saiué ces liommes riches en mortifications, elle resta modestement inclinée. « Sois la bienvenue ! « Ainsi fbt-elle saluée par tous les aioftehorètes. Qfiand
ils lui eurent rendu les lionneurs consacrés par Tusage et Teurent fait asseoir, ils lui dirent : « Parle, que ferons-nous pour toi? »
« Fortunés solitaires, hommes innocents, reprit la gracieuse Damayantî, étes-vous pleinement heureux dans vos pénitences, dans vos devoirs, dans vos pratiques, dans vos cérémonies, dans les êtres qui TOUS entourent?
» 0 bienheureuse, répondirent-ils, tout est bien autour de nous ! Mais» dis-nous, beauté accomplie, qui tu es, dis-nous ce que tu veux faire. A la vue de ta beauté parfaite et de Téclat qui t'environne, l'admiration s'est emparée de nous. Sois rassurée» bannis toute inquiétude!... Es-tu la déesse de cette forêt? Es-tu la déesse de ce fleuve ou de cette montagne? Dis-nous la vérité ! »
Damayantî répondit aux sages : << Je ne suis point la déesse de cette forêt, je ne suis point la déesse de cette montagne ou de ce fleuve, 6 brahmanes ! Sachez que je suis une simple mortelle, hommes riches en mortifications (1) ! »
Alors elle raconta aux solitaires comment elle était la fllie du roi Bhîma et l'épouse du vertueux Nala; comment son époux avait eu le malheur de perdre au jeu son royaume et ses richesses. « Je parcours, leur dit-elle, les forêts, les montagnes, les lacs et les fleuves ; j'erre dans les vastes solitudes, toujours en proie à ma douleur, cherchant mon époux, le généreux Nala, habile dans les armes, expérimenté dans les combats ! N'est-il pas venu dans cette retraite charmante, asile de la pénitence, le roi Nala, pour qui je parcours la forêt effrayante, horrible, remplie de tigres et de bêtes sauvages. Ah ? si dans quelques jours je ne revois pas le roi Nala, j'atteindrai la félicité en me délivrant de ce corps misérable ! Quel intérêt s'attache encore pour moi à la vie sans ce maître des hommes? Comment existerais-je, accablée du poids de mes regrets pour un époux que je pleure? »
La fllle de Bhîma se lamentait ainsi dans la forêt ; ces pénitents, doués d'une infaillible prescience, dirent alors à Damayantî : « L'avenir sera heureux pour toi, ô femme accomplie! Nous le prévoyons par la force de notre dévotion... Tu reverras bientôt le souverain des Nis-
- (1) Les mêmes formules de salutation se retrouvent dans bien des passages des épopées indiennes : nous ne citerons que le colloque de Viçvàmitra et de Vasischtha dans Tépisode célèbre du Râmâyana^ qu*a traduit feu Jacquet, orientaliste belge, enlevé trop tôt à la science. (Journal asiatique, 1839, t. VII, 3« série, p. 152-53.)
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chadhas, Nala, le destructeur de ses ennemis ! Tu reverras, fille de Bhîma, le meilleur des hommes vertueux, délivré de toute entrave, libre de tout péché, gouvernant de nouveau cette ville, et paré des plus riches joyaux; tu reverras ton époux, ce prince d'illustre origine, la terreur de ses ennemis, le consolateur de ses amis ! ^
A ces mots, tous les anachorètes s'évanouirent, et avec eux disparurent le feu sacré, les offrandes et Termitcige tout entier. En présence d'un si grand prodige, la belle Damayaniî resta stupéfaite ; enfin elle se demanda : « Est-ce un rêve qui s'est offert à mes yeux? Est-ce quelque effet du hasard? Que sont devenus tous ces anachorètes? Oil est ce vaste ermitage ? Où est ce fleuve délicieux, aux ondes pures, visité sans cesse par les oiseaux ? Où sont ces arbres charmants ornés de fleurs et de fruits ? » Absorbée dans la réflexion, Damayanti, au sourire pur, était là, le visage pale, tout entière à sa douleur.
Damayanti se dirigeait vers une autre partie de la forêt, les yeux inondés de larmes, quand elle aperçut Taçôca chargé de fleurs et de boutons et comme paré d'autant de perles précieuses (1). « Hélas î s'écria-t-elle, cet arbre est heureux au milieu de la forêt, il est resplendissant de ses guirlandes de fleurs, comme s'il était le roi de la montagne ! Açôca, dont la vue est si belle, délivre-moi bientôt de ma peine : toi qui es dit « privé de douleur, »• as-tu vu le roi Nala, l'époux chéri de Damayanti, mon bien-aimé, couvert d'un lambeau de vêtement, doué de grâce ce de souplesse dans ses membres ? N'as-tu pas vu ce héros accablé par le malheur dans les chemins tortueux de cette forêt ? Açôca, fais que je m'en retourne sans douleur; que ton nom soit vrai! VAçôca, oui, c'est le destructeur de la peine. » Alors Damayanti fit le tour de l'arbre merveilleux; puis elle pénétra dans une contrée plus sauvage encore.
(1; Le nom sanscrit d'Açoka (a priv.) signifie littéralement sans douleur. C'est k ce sens qu'il est fait ici allusion par un jeu de mot toléré et mémo fort goûté dans l.i poésie indienne : il reparaît aussi dans la légende relative A la naissance et au nom du roi Açoca, fameux dans les annales bouddhiques de l'Inde. (V. Burnoup, Inti'oduction à Vhisioire du Buddhisine indien, tom. I, p. 360.) — Jones a déjà remarqué que peu d'arbres offrent un aussi beau coup d'œil que V Açoca (qu'on a nommé Jottesia Asoca)^ quand il est complètement en fleur. Les poètes n'ont pas manqué de lo célébrer à tout instant dans leurs descriptions : ils le représentent, par exemple, dans le Méghadùia (ou lo Nuage messager), étalant en abondance ses fleurs aux teintes éblouissantes.
MAHVHIURATA. 131
Après avoir fait un long chemin à travers les monts et les vallées. le long des fleuves et des lacs, d'un aspect admirable, Damayantî au doux sourire aperçut une grande caravane de marchands mêlée de chevaux, de chars, d'éléphants. L'épouse de Nala se présenta, la chevelure en désordre et à peine vêtue, le visage pâle, le regard troublé, au milieu des hommes de cette caravane, et sa vue les remplit de surprise ou de peur : les uns s'enftiirent, les autres restèrent immobiles ou se mirent à crier ; les uns lui prodiguèrent le mépris et les injures, les autres, au contraire, lui montrèrent de la pitié et lui demandèrent de se faire connaître à eux, déesse, génie, ou bien simple mortelle. Quelques-uns allèrent même jusqu'à implorer sa protection comme celle d'un être tutélaire, de la déité qui règne dans cette contrée sauvage. Damayantî se dit la fille du roi des Vidarbhas et l'épouse de Nala, qu'elle cherche en ces lieux. Quand elle apprit du chef de la caravane qu'il n'avait vu aucun homme du nom de Nala, elle se décida à le suivre dans les Etats de Soubâhou, roi de Tchêdi (1).
« Après une longue route, les gens de la caravane aperçurent au sein d'une superbe forêt un grand lac, aux bords charmants, aux eaux fraîches, rempli de lotus odorants, et dont les rives étaient couvertes d'herbôs touffues, de bocages épais, et ornées de fleurs et de fruifs. Comme leurs chevaux succombaient de fatigue, ils résolurent de se reposer auprès de ce lac aux eaux limpides et pures qui répandaient partout une fraîcheur délicieuse. Avec l'assentiment de leur chef, ils entrèrent dans la vaste forêt, et la nombreuse caravane alla passer la nuit sur la rive occidentale du lac. Vers le milieu de la nuit humide et silencieuse, tandis que la caravane entière était profondément endormie, un troupeau d'éléphants s'avança pour se désaltérer vers le fleuve de la montagne, dont les eaux avaient déjà été troublées par le suc découlant de leurs tempes. Ils aperçurent bientôt la caravane.
« A la vue des éléphants apprivoisés, tous les éléphants sauvages de la forêt, transportés de f\ireur, se ruèrent sur eux avec impétuosité oour les mettre à mort. Le choc de ces animaux lancés à l'attaque était irrésistible, comme celui des cimes se détachant de la crête d'une haute montagne et retombant avec fracas sur la terre. Après'la course rapide des éléphants, les routes de la forêt flirent obstruées aussitôt
(1) Le royaume de Tchédi, un des plus anciens de l'Inde, était situé au nord de la Péninsule, dans la contrée appelée Bandéla-Khand par les oiernes .
par les arbres renversés de toutes parts. Alors la troupe d*éléphants se jeta sur la caravane endormie autour du lac des lotus, et broya tout en un clin d'œil, sans résistance, sur la surface du sol. Poussant des cris d'épouvante, la plupart des hommes se mirent à courir vers les taillis de la forêt pour s'y réfugier; mais ils étaient encore aveugles de sommeil. Les uns furent fï*appés par les défenses des éléphants, les autres saisis par leurs vastes trompes r beaucoup d'autres furent écrasés sous leurs pieds énormes. Ceux dont les chameaux étaient mort.s se trouvèrent mêlés à la foule, et, courant dans leur effroi de tous côtés, ils se fï*appôrent et se tuèrent les uns les autres. Jetant des cris horribles, ils tombèrent tous ça et là sur la terre, brisés contre le tronc des arbres ou renversés dans le creux des ravins. C'est ainsi que ces éléphants, amenés par le destin, mirent en pièces la riche caravane. Le tumulte fut épouvantable, et répandit la terreur dans les trois mondes (l). »
Au milieu de ce carnage lamentable, Damayantî s'éveilla terrifiée: elle se leva, ne respirant plus de stupeur et d'effroi à l'aspect d'un tel massacre ; elle entendit même quelques hommes échappés à la mort l'accuser d'avoir attiré ce désastre par des prestiges et des maléfices, l'appeler une Raicchasî portée au mal, et la menacer de leur vengeance, et d'une fin cruelle, si jamais ils la revoyaient. Damayantî, à ces paroles, s'enftiit effrayée dans l'épaisseur de la forêt. Elle se lamentait par crainte d'une faute semblable : « Hélas! disait elle, le courroux du destin contre moi est grand et terrible ! Le bonheur ne suit point mes pas... De quelle mauvaise action ce désastre serait-il le fruit? Je ne me souviens pas de la plus petite offense faite à personne, en action, en pensée, en paroles. Quelle peut être la cause d'un tel malheur? Ce sera quelque faute énorme commise dans une autre vie... Ah! je suis arrivée au point extrême de l'infortune! Mon époux est dépouillé de son royaume et séparé de ses proches; je suis éloignée de mon époux et séparée de mes deux enfants; je suis errante, sans protecteur, dans une forêt peuplée de serpents. De quelle faute ai-je été coupable?» — Ainsi Damayantî revenait-elle sans cesse à se plaindre. — «Que ce grand rassemblement d'hommes que j'ai rencontré au sein de la forêt ait péri sous les coups d'une troupe d'éléphants, c'est là sans doute une suite de la mauvaise fortune qui s'attache à moi! Certes je ne suis point encore au bout de mes douleurs; les vieillards n'ont-ils pas dit :
(1) Le ciel, la terre et l'enfer ou monde inférieur, srxirga, bhûmi, palala.
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- Aucun homme ne meurt avant le temps fixé?» C'est pourquoi, malheureuse, je n'ai point été moi-même en ce jour broyée sous les pieds des éléphants ! On le sait, rien n'arrive aux hommes, si ce n'est par une volonté suprême. Et cependant, dans les années de mon enfance, je n'ai commis aucune faute en action, en pensée, en paroles, au point d'attirer sur moi une telle douleur! Il est bien vrai, les dieux maîtres du monde étaient présents à la cérémonie du Soaj/amvara, et j'ai résisté à leurs vœux en faveur de Nala; c'est par leur toute-puissance, sans aucun doute, que je souffre maintenant cette cruelle séparation ! »
Cependant Damayantî rejoignit les pieux brahmanes échappés au massacre de la caravane, et, semblable au croissant de la lune d'automne, elle se remit de nouveau en marche à travers l'immense forêt. Elle arriva enfin vers le soir à la capitale du vertueux Soubàhou (1). Quoique couverte de misérables haillons et dépourvue d'ornements, tous distinguèrent en elle les signes d'une beauté supérieure et d'une noble origine : semblable à l'éclair qui brille au milieu des sombres nuages, plusieurs ne reconnurent point en elle la forme d'une femme mortelle. Quand elle approcha du palais, suivie par la foule, la mère du roi qui l'aperçut du haut de la terrasse, la flt appeler et, apprenar.t quelle était son infortune, sans savoir encore son nom et son rang élevé, elle lui offrit un asile à la cour de Tchédi ; Damayantî l'accepta jusqu'au moment où elle aurdit retrouvé son malheureux époux, le héros qu'elle n'a pas voulu nommer, mais qu'elle a déclaré chercher partout, comme l'ombre suit le voyageur jusqu'à la fln d'une route :
« C'est à ces conditions, dit-elle à la vénérable princese, ô mère des liéros, que je puis consentir à demeurer auprès de vous : que je ne mange jamais les restes des aliments, que je ne fasse aucune course à pied, et que je n'adresse la parole à des hommes en aucune circonstance. Si quelqu'un ose m'exprimer un désir, qu'il soit châtié par votre ordre, que le malheureux quelquefois soit puni de mort : tel est le vœu que je forme. Mais, afin de me mettre à la recherche de mon époux, qu'il me soit permis de voir des Brahmanes. Si ce désir vous agrée, j'habiterai volontiers en ces lieux; mais là où il en serait autrement, aucun séjour ne peut m'être agréable ! »
La reine-mère consentit au désir de Damayantî; puis, elle la présenta comme une ouvrière habile, comme une amie et une compagne de même âge, à sa lllle, la princesse Sounandà qui la ât entrer dans les appartements du palais.
(1) Les peuples des Tchédis avaient ÇaMimcUi pour ville principale.
434 Ki»oi»ÉK i>die>'m:.
§ IV