‹ Les époques littéraires de l'IndeChapitre 14 sur 46 · RECONNAISSANCE DES DEUX ÉPOUX · texte numérisé non relu

RECONNAISSANCE DES DEUX ÉPOUX

Mais revenons quelques instants vers Nala qui, après avoir quitté Damayantî, avait précipité sa course dans une autre région de la solitude : ses aventures ne sont ni moins étranges ni moins merveilleuses que celles de sa malheureuse épouse.

Ayant aperçu un grand embrasement au milieu de la forêt, Nala vit en s'approchant un immense serpent qui réclama son secours par de.s sifflements aigus; Carcotaca, — ainsi se nommait ce roi des serpenta, — lui déclara qu'il l'attendait comme son libérateur, selon la prédiction du sage Nàrada qui l'avait naguère voué à l'exécration et condamné à rester immobile à une même place. Lorsque Nala, obéissant à sa prière, l'eut tiré du milieu des flammes, Carcotaca le mordit au talon, et lui communiqua ainsi sur le champ une autre forme sous laquelle il devint méconnaissable à tous les hommes; en même temps, pour récompenser son sauveur, il rendit inoffensif le génie mauvais qui s'était emparé de l'innocent Nala en lui transmettant le poison brûlant de son venin, cause perpétuelle de supplice, jusqu'à ce que ce génie f\ît sorti des membres du prince. Enfin Carcotaca conseilla à Nala d'aller se présenter comme un homme entièrement inconnu au roi d'Ayodhyâ en qualité d'écuyer, et d'obtenir de lui en retour de ses services la connaissance des secrets du jeu, un des plus sûrs moyens de recouvrer son royaume; après lui avoir donné un double vêtement céleste à l'aide duquel il reprendrait sa première forme, le roi des serpents disparut tout à coup aux yeux de Nala.

Dix jours après, Nala caché sous le nom de Vahouca entrait au service de Ritouparna, roi d'Ayodhyâ (l), avec le titre principal de chef des écuyers, sans parler d'autres charges qui lui furent confiées, et prenait sous ses ordres les deux serviteurs de ce prince, Varschnéya et Djîvala. Il vivait comblé d'honneurs dans cette ville florissante, mais

(1) Capitale de l'antique royaume de KAsala, Ayodhyà (rinvincible), qui s'élevait sur les bords du Sarayou, passait pour avoir été bâtie par le premier Manou : elle était réputée la patrie de Râma, le héros populaire des Hindous. C'est la moderne Oude dans la principauté du même nom voisine du Népal, qui n'a été réunie au territoire anglais qu'en 1856, et qui a été un des foyers de l'insurrection en 1857.

MAHARHARATA. i35

BQ reportant sans cesse en pensée vers la princesse de Vidarbha; tous les soirs il répétait ce même vers par lequel il lui faisait appel : ^ Où est jetée maintenant cette femme vei'tueuse, souffrant de la faim et de la soif, pensant encore à cet insensé?... Auprès de qui habite-t-elle en oejour?>* Comme ses compagnons Tentendaient continuellement répéter ces paroles, Nala ne put s'empêcher de leur raconter sa propre histoire en la mettant sous le nom d'un autre; au moins fut-il ainsi .soulagé en faisant Taveu de la faute qu*il avait commise.

Cependant le roi Bhîma avait envoyé des centaines de Brahmanes dans tous les royaumes voisins pour xîhercher sa fille qui Tavait jadis instruit de sa fliite en compagnie de Nala. L'un d'entre eux, Soudé va, fi'étant présenté à la cour de Tchédi, y reconnut Damayantî malgré la maigreur qui défigurait cette princesse exilée : « Cette femme charmante, se dit-il, a bien la même figure avec laquelle je l'ai vue autrefois. Maintenant ma mission est remplie, puisque j'ai aperçu cette princesse chérie des hommes comme la déesse Çrî (1), dont le visage est semblable à la pleine lune, et le teint foncé; cette reine illuminant de son éclat toutes les régions de l'espace, aimée du monde entier, douée d'yeux grands et beaux comme des fleurs de lotus, telle enfin que l'épouse de Manmatha, le dieu de l'amour. N'est-elle pas comme la tige délicate du lotus, arrachée par le destin du lac de Vidarbha, et souillée de boue sur toutes ses tiges?... Dans sa misère, dans sa douleur au scget de son époux, n'est-elle pas comme uii fleuve aux ondes taries? N'estelle pas comme un lac de lotus dont la verdure s'est desséchée, dont les plantes ont été broyées par la trompe des éléphants? Cette femme délicate, gracieuse dans tous ses membres, digne d'une demeure enrichie de perles, digne des plus beaux diamans, je l'aperrois brûlée par le soleil, dépourvue de toute parure, telle que le croissant de la lune enveloppée dans le ciel do sombres nuages; je l'aperçois privée des délices d'un tendre amour, séparée de la foule de ses proches, soutenant misérablement son corps, toujours animée qu'elle est du désir de revoir son époux ! Un époux en effet, c'est le plus bel ornement de la femme sans qu'elle ait besoin d'autre parure : celle-ci abandonnée par le sien ne brille pas de tout l'éclat naturel qu'elle possède. Elle pratique la plus difficile des vertus, en soutenant elle-même son existence loin de Nala, en ne se laissant point succomber à sa douleur!...-

(l) C'est le nom de la déesse Lakschml, épouse de Vischnou : nom signifiant à la fois bonheur, grâce et beauté.

i36 ÉPOPÉE INDIENNE.

Sondera ne resta point plus longtemps sans consoler lui-même la âUe de son roi qu'il a contemplée quelques moments avec une douloureuse tendresse ; il lui apprit que son père, sa mère, ses frères, aiDsi que ses deux enfants vivaient à Vidarbha, et répondit à toutes les questions dont elle le pressa touchant sa famille et son pays natal.

En présence de la reine-mére, protectrice de Damayantt. le vénérable Soudéva flt connaître le sang illustre auquel appartenait cette princesse, et les circonstances qui avaient amené ses récentes infortunes; il avoua aussi à quel signe particulier ilavait reconnu ta allé de Bhima : c*était une tache de beauté que pamayanti portait au milieu d'un des sourcils, mais qui n'était pas visible à d'autres yeux qu'aux siens. Quand sa royale compagne, SouOandà, lui eut lavé le front, la tache y reparut dans tout son éclat, comme le disque de la lune dans un ciel serein. Une autre reconnaissance s'accomplit au même instant : la vieille reine des Tchédis se déclara la tante de Damayantî, dont la mère était, comme elle, allé de Soudàman, roi des Dasarnas. La lilld de Bhima rendit grâces à cette vénérable iemme pour l'hospitalité et la protection qu'elle lui avait généreusement accordées; mais elle la supplia de la laisser retourner sur le champ à Vidarbha après un trop long exil : « Il est, dit-elle, il est pour moi, après ce séjour agréable, un séjour plus agréable encore ! « Damayantî eut bientôt regagné les Etats de son père sous l'escorte d'une armée que le roi Soubàhou lui donna en signe d'honneur : son premier soin, quand elle a retrouvé les siens, quand elle habite le palais paternel, est d'envoyer de nouveau des Brahmanes dans toutes les contrées voisines pour y chercher le roi Nala : par son ordre, ils devront répéter en tous lieux ces mêmes vers ; « Où t'en es-tu allé, joueur, après avoir coupé la moitié de mon vêtement, et m'avoir abandonnée dans la forêt pendant mon sommeil, moi ta bien-aimée, 6 mon bien-aimé? Elle t'attend, cette femme fidèle à son devoir, le cœur consumé de douleur, couverte de la seule moitié d'un vêtement ! n Damayantî confie encore à ces Brahmanes d'autres paroles de pardon qu'ils feront entendre au prince désolé : - L'épouse doittoigours être soutenue et protégée par l'époux; comment cette double vérité n'est-elle plus rien pour toi qui connais si bien tes devoirs? Toi, dont on a toujours vanté Irf sagesse, la noblesse et la piiié, tu serais devenu sans miséricorde, je le crains, à cause de la ruine de mon heureuse fortune... Montre-moi donc de la tendresse, ô prince des hommes ! La bonté est le plus grand des devoirs : c'est le mot que j ai tant de fois entendu de ta bouche ! »

Les Brahmanes envoyés par le roi Bhîma à la prière de sa allé se mirent à parcourir les villes et les royaumes, les bourgs, les cabanes et les ermitages. Quand ils avaient longtemps voyagé en vain, il arriva à Tun d'entre eux, Pârnada, de rencontrer à la cour d'Ayodhyâ, un écuyer fort habile, mais petit de taille, du nom de Vahouca. Parnâda revint en toute hâte auprès de Damayantî, pour lui rapporter les étran* ges discours que cet homme avait tenus en sa présence : « Les femmes de naissance, avait-il dit au milieu des soupirs et des pleurs, tombent* elles dans l'infortune, se gardent par elles-mêmes dans la vertu, acquérant ainsi le ciel pour récompense : il n*y a point de doute en cela. Même abandonnées par leurs époux, elles n'en conçoivent point de colore ; ces femmes excellentes continuent à mener une vie dont la cuirasse est la vertu de leur conduite ! >* L'infortuné semblait implorer en même temps la miséricorde d'une femme ainsi offensée en faveur de l'insensé qui l'avait naguère abandonnée sans pitié... A cette nouveile, Damayantî devina la présence de Nala caché sous le personnage de Vahouca dans les palais d'Ayodhyâ, mais elle obtint de son père qu'un appel fût fait aux princes voisins pour la cérémonie d'un second Svayamvara (1), afin que Nala eût lui-même l'occasion de se faire reconnaître par elle.

Quand la solennité annoncée par les ordres du roi Bhîma est connue dans la ville d'Ayodhyâ, le souverain des Kosalas, Ritouparna, se décide à s'y rendre en personne, pour briguer la main de Damayantî : il ordonne à Vahouca de l'accompagner pour conduire son char avec la plus grande rapidité. Nala obéit, l'esprit frappé toutefois de la résolution étonnante, qu'a prise une épouse qu'il croit encore lui être fidèle et dévouée. Il fut si heureux dans la conduite du char royal et dans la direction des coursiers magnifiques qu'il y avait attelés lui-même, que le prince en Ait saisi d'admiration, et que le second écuyer Varschnéya reconnut la main habile de son ancien maître, caché à ses yeux sous la forme d'un écuyer étranger de petite stature (2).

(1) Les lois défendaient un second mariage aux princesses comme aux autres femmes ; mais ici la cérémonie est un stratagème â l'aide duquel Damayantî veut ramener son époux dans le lieu même où elle Ta choisi une première fois.

(2) En devenant Soûta ou écuver, Nab, déchu de sa caste, était entré dans la première des classes dégradées, formée des rejetons d'un Kchatriya et d'une brahmine.

138 ÉeOPÉE INDIENNE.

Charmé de la prodigieuse adresse de Vahouca, le roi Ritouparna lui demande pendant la route de lui communiquer les secrets de son art dans Tattelage et la conduite de ses chevaux. Vahouca y consentit, quand le prince lui eut promis de Tinitier à toutes les difficultés de la science des nombres :car,Ritouparna avait en partage une telle promptitude dans le calcul, qu*il était capable, en traversant rapidement une forêt, de dire à Tinstant le nombre de feuilles et de fruits d*un arbre quelconque. Vahouca reçut en effet du roi d'Ayodhyà une véritable et complète tradition de la science du jeu, comprise dans celle des nombres, et à rinstant, le mauvais génie Cali sortit invisiblement du corps du héros qu*il avait persécuté. Nala devenu de nouveau maître de laimémot n'avait plus d'étranger que la forme nouvelle dont le serpent Carcotaca Tavait revêtu par sa morsure : c'est à la faveur de ce déguisement qu'il parvint à la capitale du pays des Vidarbhas sans être reconnu de la foule.

Cependant, quand le char de Ritouparna entra dans Coundina, son illustre écuyer fît retentir d*un fracas inaccoutumé par le roulement de ce char toutes les parties du sol, toutes les régions de l'espace. Les chevaux de Nala, à ce roulement, trépignèrent de joie, comme jadis ils le iaisaient en présence de leur maître. Damayanti écouta ce même roulement avec surprise, comme le bruit tonnant d'un nuage enflammé au choc d'un autre nuage. Quand ils Tentendirent à leur tour, les paons dans la cour du palais, les éléphants dans leurs vastes écuries, poussèrent de longs cris d'étonnement. C'est alors que Damayanti s'écria :

« Ah ! que le fï*acas de ce char, qui remplit en quelque sorte le monde entier, fait de bien à mon àme ! C'est bien Nala le maître de la terre ! Si je ne revois pas ai^ourd'hui Nala dont le visage est semblable à la lune, ce héros doué d'innombrables vertus, certainement, je périrai : si je ne puis me jeter aujourd'hui dans la douce étreinte des bras de ce héros, sans aucun doute, je n'existerai plus. Si le prince des Nischadhas ne vient pas chez moi avec le retentissement d'un nuage qui s'approche, j'entrerai dans les flammes aux couleurs d'or. S'il ne vient pas vers moi, le prince des rois, ayant le courage d'un lion et la force d'un éléphant dans l'ivresse, je périrai sans nul doute. Non, je n'ai souvenir d'aucun mensonge, d'aucune offense, dont il aurait été coupable; je n'ai point non plus souvenir d'une parole vaine qu'il aurait prononcée. Le prince des Nischadhas qui m'appartient est bien supérieur à la plupart des rois en noblesse de sentiments, en patience; en valeur, en gé-

HAHABHARATA.

nérosité, et il est incapable de jamais accéder même secrètement à des pensées basses. Oui, quand je pense à toutes ses vertus, moi qui lui suis attachée, et le jour et la nuit, mon cœur est déchiré par le chagrin en l'absence de son bien-aimé ! "

Bientôt après Damayantî était montée sur la terrasse du palais pour mieux observer les conducteurs du char royal : elle aperçut Vahouca, Tun d'eux, occupé à dételer les chevaux, tandis que Ritouparna allait rendre ses premiers hommages à Bhîma. La fête à laquelle un message I»articulier Tavaii invité n'étant point célébrée a Coundina, le roi d'Ayodhyâ se disposait à partir après avoir accepté l'hospitalité du souverain de cette ville ; déjà Vahouca avait rassemblé les coursiers, et avait pris place sur le siège du char en face du magnifique attelage qu'il devait diriger, quand Damayantî, plongée dans une désolante perplexité, résolut d'envoyer un^de ses suivantes auprès de cet écuyer inconnu sous les traits vulgaires duquel elle croyait découvrir la personne de Nala.

La belle et prudente Kéçinî, fidèle aux recommandations de sa maîtresse, aborda le conducteur du char et le pressa de questions sur le but du puissant roi des Kosalas dans ce voyage. Ritouparna s'est rendu en toute hâte à Coundina, traîné par ses meilleurs coursiers qui ont la vitesse du vent, afin d'assister au second Svayamvara de Damayantî qu'un Brahmane était venu lui annoncer. Celui qui se trouve à ses côtés, c'est un de ses nouveaux serviteurs, Varschnéya, l'ancien écuyer du roi Nala qu'il n'a quitté qu'au moment de la fuite de ce prince. Le conducteur du char lui-même, Vahouca, se dit un maître fort habile et fort célèbre dans la conduite des chevaux, qui a pris service auprès de Ritouparna en cette qualité et à la fois en titre de cuisinier et d'artiste. Telles sont les premières réponses que la sage Kéçini obtient de cet écuyer qui avait fixé les regards de la noble princesse. Quand elle lui demande si Varschnéya ne sait rien sur le sort de Nala, son ancien maître, Vahouca lui répond qu'il ne sait pas plus sur ce point qu'aucun autre homme, que Nala erre sans doute dans le monde sous une forme qui n'est pas la sienne, et qu'il n'a jamais lait connaître les signes distinctifs de sa personne. Kéçini insista auprès de Vahouca : rapportant les vers que le Brahmane Parnâda a prononcés naguères devant lui au nom de Damayantî, elle le supplie de venir répéter devant cette princesse les vers qu'il a fait entendre en ce moment au fidèle Brahmane. Ce ne fut pas sans larmes que Vahouca répéta en présence de Kéçini Téloge qu'il avait fait de la fidélité des

femmes vertueuses tombées dans le malheur, et les paroles de supplication qu'il avait adressées à une femme malheureuse au nom d'an époux qui l'aurait offensée et trahie. Alors Kéçinî s'en retourna en hâte vers Damayantî pour lui rapporter cet entretien tout entier et lui décrire la vive émotion à laquelle Vahouca était en proie en répondant à ses questions.

Persuadée que Nala est près d'elle, mais caché à ses yeux par une forme empruntée, Damayantî envoya de nouveau Kécinî auprès de Vahouca, afin qu'elle l'observât dans tous ses mouvements. Bientôt sa fidèle messagère vint lui faire part des choses merveilleuses qu'elle avait remarquées dans la conduite de l'étranger. Ainsi jamais Vahouca ne se baisse devant une porte; mais, à son approche, la porte s'élève suivant son bon plaisir; lui apporte- t-on des vases pour laver des aliments, ils se remplissent d'eau à son seul regard ; présentet-il une poignée d'herbe au soleil, la flamme y jaillit à l'instant; par une plus grande merveille encore, le feu qu'il touche ne le brûle pas, et l'eau qui s'est écoulée revient promptement à sa voix : enfin, prodige bien plus étonnant que les autres, les fleurs qu'il a broyées de ses mains se relèvent aussitôt plus fraîches et plus parftimées.

Frappée par le récit de toutes ces merveilles, Damayantî ne douta plus que l'écuyer mystérieux ne fut Nala à qui les dieux avaient dispensé autrefois des dons éminents et des facultés surnaturelles avant de remonter au ciel d'Indra. Cependant elle voulut le soumettre à de nouvelles épreuves avant de le reconnaître publiquement pour son époux (1). Ainsi Kéoinî lui apporta une des viandes préparées par Vahouca; à peine Damayantî en eùt-elle goûté, qu'elle tomba dans la plus vive agitation et poussa un grand cri.

Revenue à elle, elle envoya, sous la conduite de Kéçinî, ses deux enfants auprès de Vahouca qui les embrassa et les pressa contre sa poitrine : tandis qu'il les tenait à ses côtes, il ne cessa de pleurer douloureusement, et il dit à Kéçinî en les lui remettant : «Ces deux enfants, ô femme excellecte, sont tout à fait semblables aux miens; c'est pourquoi, dès que je les ai vus, j'ai versé des larmes.»

C'en était trop : Damayantî ne pouvait plus résister au désir de se

(1) « Une série d'épreuves naïvement ingénieuses, tentées sur le cœur uo son époux par Damayantî, pour forcer Nala de confesser son vrai nom, rappelle celle que Pénélope fait subir â Ulysse, dans TOdyssée, avant de le reconnaître pour son époux. » (De Lamartine).

HAHABHARATA. 141

trouver elle-même en présence de Vahouca. Ayant fait part de ses intentions au roi Bhima et à sa vénérable mère, elle le fit entrer dans le palais. A la vue de Damayanti, Nala, pénétré de douleur, resta immobile, le visage inondé de larmes; à la vue de Nala, cette femme excellente Ait de son côté saisie de la plus vive tristesse. Vêtue d'une robe rougeàtre, les cheveux en désordre, la figure encore souillée de boue, Damayanti la première lui adressa la parole :

» N*avez-vous jamais rencontré, Vahouca, un homme instruit de ses devoirs qui s'en est allé en abandonnant au milieu d'une forêt une femme plongée dans le sommeil? Qui fuirait loin d'une épouse innocente, chérie, épuisée de fatigue au seiii d'un désert, si ce n'est Nala dit Pounyaçlôka? Quelle offense ai-je donc pu commettre depuis ma tendre jeunesse envers ce maître de la terre, pour qu'il soit parti en me délaissant dans la solitude, vaincue que j'étais par le sommeil? Celui que j'ai choisi autrefois pour époux, en présence de tous, sans égards aux Dévas, comment a-t-il pu m'abandonner, moi, son épouse dévouée, pleine d'amour pour lui, moi, la mère de ses enfants? Tandis que naguère, nos mains s'étant unies au-dessus du feu sacré, il m'a fait entendre ces paroles : Je serai ton époux ! c'est la vérité ! Qu'a-t-il donc fait de sa promesse? >* .

Damayanti ne put tenir ce langage de re{>roche, sans verser en abondance des larmes que lui arrachait sa profonde douleur. Nala ne fut point capable de supporter longtemps le spectacle de ces pleurs qui s'échappaient des beaux yeux noirs de Damayanti sans se faire connaître à elle et sans lui avouer la source de ses fautes et de ses malheurs. La perte de son royaume, l'abandon de son épouse, ainsi osa-t-il le lui affirmer, ce sont des actes de la vengeance de Cali; mais ce génie pervers qu'a atteint la malédiction prononcée par Damayanti dans sa détresse n'a trouvé dans le corps de Nala qu'un lieu de supplice où il était consumé comme dans un foyer de flammes; enfin, vaincu par ses œuvres et par sa pénitence, il en est sorti et a pris la Aiîte. Nala déclara ensuite à Damayanti que, devenu libre de ce joug, c'est en vue d'elle seule qu'il est arrivé à Vidarbha. Mais il lui demanda comment, oubliant un époux dévoué, elle s'est résolue à en choisir tout à coup un autre, puisque la proclamation faite par ses messagers a amené le roi d'Ayodhyâ dans la capitale de son père. A peine Damayanti eût-elle entendu ces plaintes de Nala, qu'elle lui dit en joignant les mains, tremblante d'émotion et fortement agitée de crainte :

«Ne me soupçonne jamais, homme excellent, coupable d'aucune

442 ÉPOPÉE INDIKN.NE,

faute! N'est-ce point moi, prince des Nischadhas, qui t'ai clioisi pour époux, sans prendre garde aux Dévas présents? Puis, pour te ramener vers moi, des Brahmanes s*en sont allés de tous côtés, chantant sur certains modes mes paroles et les répétant aux dix régions de l'espace. Bientôt un sage Brahmane, Parnàda, te rencontra, ô prince, dans le pays de Kosala, dans le palais de Ritouparna. Quand il eut fait entendre ces paroles et reçu la réponse qui leur était faite, c'est moi qui ai découvert cette ruse pour Vamener ici, ô prince de Nischadhaî Aprôs toi il n'est personne dans le monde, souverain des hommes, qui soit capable de parcourir avec des chevaux cent yodjanas en un jonr(l). En témoignage de cette vérité, que je touche tes pieds, maître de la terre, de môme qu'il est vrai que je ne me sais coupable d'aucun mensonge même en pensée !

u Voilà ce Vent (Vayou) qui parcourt le monde en témoin perpétuel des êtres : qu'il m'ôte le souffle de vie, si je commets une offense! De même que l'astre aux rayons ardents ne cesse de poursuivre sa course au-dessus de l'univers créé : qu'il m'ôte le souffle de vie, si je commets une offense! La lune (tchandraynas) s'avance comme un témoin permanent au milieu de tous les êtres : qu'elle m'ôte le souffle de vie, si je commets une offense ! Ces trois divinités soutiennent constamment les trois mondes dans leur universalité : qu'elles proclament la vérité,, ou qu'elles me retirent l'existence en ce jour! »•

En réponse à cette invocation de Damayantî, le dieu Vayou fit entendre ces paroles du milieu des airs : «Non, elle n'a commis aucune transgression, ô Nala! C'est une vérité que je te dis. Ràdj^t 1© riche trésor de sa vertu a été bien gardé par Damayantî : pendant trois années nous avons été les témoins de sa vie et les protecteurs de sa personne! C'est en vue de toi qu'elle a imaginé elle-même ce stratagème sans pareil ; car, quel homme, si ce n'est toi, parcourrait cent yoéljcmas en un jour? Tu as rejoins la fille de Bhîma, et la fille de Bhîma t'a retrouvé, ô maître de la terre ! Tu ne peux plus balancer : sois uni de nouveau à ton épouse! »

« Tandis que Vayou parlait ainsi, une pluie de fleurs tombait du ciel, les tambours de la cour des dieux retentissaient, et un zéphyr agréa-

ble répandait son souffle sur la terre. A la vue de ce prodige, le roi

(1) Les yodjanas fioxïi des lieues indiennes qui valent chacune comme huit milles anglais d'après la moyenne des calculs : Tépopée sanscrite ne connaît guère d'autre mesure des distances.

MAHABIIARATA. 143

Nala chassa de son âme tout soupçon fUneste contre Damayantî. Aussitôt, attentif à la recommandation que lui avait faite le Roi desSerpent8, il se couvrit d*un vêtement pur de toute poussière, et il reprit à rinstant sa première forme. Apercevant soudain son époux sous ses traits véritables, la fille de Bhima se mit à crier avec force et le serra dans ses bras. De son côté, le roi Nala, resplendissant du même éclat qu'autrefois, embrassa la fille de Bhima, et fit à ses deux enfants de douces caresses.

Nala et Damayanti conversèrent longtemps, tantôt avec des larmes et des soupirs, tantôt avec le sourire serein qui attestait la joie de leur àme ; ils se racontèrent leurs avrentures de la forêt, leurs courses errantes dans plusieurs royaumes, et ils habitèrent ensemble le palais de Coundina après une séparation d'environ quatre années. Damayanti rendue à son époux, croissait en grâce et en éclat, semblable à une terre dont la rosée fait grandir les tendres moissons : son àme était dilatée par la joie la plus pure, accompagnant la satisfaction de ses plus chers désirs.

Le roi et la reine des Vidarbhas comblèrent d'honneurs et de consolations celui qu'ils aimaient comme un fils chéri, l'époux de Damayanti : Nala, de son côté, leur rendit les hommages qui leur étaient dûs et leur renouvela ses serments. « Dans la ville de Coundina, les joyeuses acclamations de tous les habitants accueillirent le retour du jeune prince ; ses édifices furent ornés d'étendards et de banderolles ; ses rues royales furent arrosées et parées des guirlandes les plus fraîches ; le seuil de toutes les portes Ait jonché de fieurs, et il ne resta aucun autel qui ne Alt honoré d'offrandes. »

Quand Ritouparna apprit que c'était le roi Nala, lui-même qui était demeuré auprès de lui caché, sous l'apparence de son écuyer Vahouca, il le félicita sur l'heureux événement qui l'avait rendu à son ^épouse, et il alla même jusqu'à s'excuser auprès de lui de ne pas l'avoir traité en prince dans son royaume, faute de pouvoir le connaître. Nala remercia son royal maître de la généreuse hospitalité et de la noble confiance qu'il lui a longtemps accordées, et il lui communiqua avec joie la science de conduire les chevaux, dont il avait fait rofcget d'une promesse solennelle. Possesseur de cette science précieuse, le roi d'Ayodhyà regagna promptement sa capitale en compagnie d'un autre écuyer.

Après un mois de séjour à la cour de Bhima, Nala se dirigea vers le pays des Nischadhas avec un petit nombre de serviteurs, monté lui-

même sur uq char qu'entouraient seize éléphants, cinquante chevaux et six cents fantassins. Arrivé en toute hâte dans son domaine royal, le fils de Viraséna alla droit à son fï*ère Pouchcara ; il le somma de recommencer le jeu de dés en y exposant lui-même les grandes richesses qu'il avait acquises, mais en y engageant la possession du royaume qu'il avait perdu jadis : si Pouchcara ne voulait point accepter le jeu, Nala le provoquait à un combat singulier où ils se dispu* taraient la victoire l'arc à la main (1). « Qui a triomphé d'un autre, disait-il, en lui prenant soit son royaume, soit des richesses, doit lui donner la chance d'une revanche : c'est pour lui un devoir rigoureux ! •• Comptant sur un succès assuré, Pouchcara accepta le défi et se vanta insolemment sur le champ d'avoir conquis avec les nouvelles richesses de Nala la belle Damayanti pour laquelle il avait toujours gardé un amour passionné au fond de son cœur. Mais à peine le jeu s'était-il engagé, que Nala devenait maître des joyaux et des trésors de Pouchcara, et bientôt après du beau royaume de ses pères : quand il eut déclaré à son fï^ôre insensé que Cali seul était l'auteur de l'ancienne victoire qu'il avait remportée, le magnanime Nala lui fit grâce de la vie et, tandis qu'il avait le droit de le garder à sa cour comme esclave, il voulut le laisser en possession d'une part convenable dans les biens héréditaires de leur famille. Prenant l'attitude d'un suppliant, Pouchcara se prosterna à ses pieds, en lui faisant, des souhaits de longue vie pour tant de clémence et de longanimité ; puis il partit, avec sa suite, pour la cité qui lui était assignée comme résidence.

Alors Nala, au comble du bonheur, fit son entrée avec pompe dans la capitale des Nischadhiens décorée partout des plus riches ornements Habitants de la ville et habitants de la campagne, tous vinrent vers lui dans des transports d'allégresse, ils s'écrièrent en élevant les mains : « Aigourd'hui, ô roi, à la ville et à la campagne, nous sommes dans le bonheur et la sécurité : nous venons de nouveau vers vous pour vous rendre hommage, comme les Dévas le font à Çatakratou (2) ! » Quand les premières réjouissances flirent terminées, Nala ramena dans sa capitale Damayanti que son père ne laissa point

(1) A ce trait, nous nous rappelons Ulysse se posant seul avec son arme devant la troupe des amants de Pénélope, avant de les percer tour à tour de ses flèches.

(2) ÇatakrcUou, « possesseur de cent ofirandes, » est un des surnoms dlndra, le Jupiter de l'Olympe indien.

partir sans la combler de prôsens. Entouré de la princesse de Vidarbha et de ses deux enfknts, Nala vivait heureux dans son royaume, comme le Roi des Dieux dans les jardins merveilleux du Nandana (1). Célèbre bientôt entre tous les souverains de Tlnde, ce prince gouvernait de nouveau son royaume avec une gloire éclatante, et offrait constamment, selon les rites prescrits, de nombreux sacrifices pourvus de riches offrandes.

Nous n*ajouterons que peu de mots au récit que nous venons dé faire de cette aventure héroïque. Il n'est pas besoin, pour vanter le mérite du poëme indien, de le surfaire à Taide de comparaisons ambitieuses comme celles qu'un premier coup d'oeil a suggérées à M. de Lamartine : on ne sait à quel propos il met en cause la Bible, Homère et Milton; on se demande s'il a pu sérieusement porter jusqu'à trois fois à Dante le défi de produire de plu^ hautes conceptions,de plus belles scènes (2). Voici la vérité sur ce chant épique qu'il est permis d'admirer, mais qu'on ne saurait appeler avec le poëte français « une immense conception ! •• L'épisode de Nala appartient, par sa forme, au style classique de l'épopée sanscrite, style d'une simplicité et d'une naïve négligence qui n'est pas sans charme; la composition en est irréprochable : point de surcharge, peu de redondances. Le fond du même épisode nous représente avec fidélité l'état moral de la première société brahmanique, tirant sa force de 3es lois religieuses ; il est emprunté à l'histoire des plus anciennes dynasties, dont les bardes indiens aient pu nous transmettre le souvenir. Nous ne dirions pas avec M. de Lamartine que « Nala est un héros aussi beau et plus doux que l'Achille d'Homère, et Damayantî, l'Eve d'un autre jardin. » Mais l'histoire de Nala et de Damayantî, nous ne craignons pas de le répéter, est un des exemples qui caractérisent le mieux la douceur et même la délicatesse des mœurs dans les hautes castes, la place donnée à la femme dans la famille et la société, et l'idéal des portraits de femme qu'il a été donné à la poésie indienne de réaliser. Faisant allusion à l'histoire de la jeune brahmine Sàvitri, analysée ci-dessus, M. Ditandy remarque avec raison (3) que « la femme du Kchatriya, plus passionnée que la femme du

(1) Nandana^ » lieu de plaisance, •• est le jardin du ciel d'Indra, qui a pour centre le mont Mérou, pour capitale AmaravcUi (l'Immortelle), pour palais Yaidjayanta (l'Etendard yictorieux).

(2) Cours familier de liUérai., 4« entretien, pp. 294, 299, 303.

(3) Parallèle, etc., chap. V, p. 70-72, p. 87 et suiv., p. 93.

146 ÉPOPÉE niDIElfllE.

brahmane, est non moins inébranlable qu'elle dans Tobservation de cette loi, tout indienne, du dévouement absolu de réponse à l'époux, *qu'elle s'identifie sans cesse, par l'esprit et le cœur, à son époux absent, et que « son caractère inaccessible à toute faiblesse l'est également à la vanité, n Se dévouer, être sublime est chez elle un acte aussi naturel que de marcher ou de respirer.

Page 1