HISTOIRE DE SACOUNTALA
«On pourrait comparer Virg^inlo à quelques %ure8 de la poésie sacrée des Hindous, Sacoun» tal&. Damajanli, et l'on serait étonné de voir comment le mdm; sol, les mômes harmonies ont produit les mêmes êtres poétiques dans l'esprit des Orientaux et dans celui d'un homme de rOccideot... * Qvxviv, Qinie det BeUgion»,
Voici, dans sa forme native, l'histoire romantique qui fut le germe du drame célèbre de Calidâsa, appelé la Reconnaissance de Sacountalà^ et si bien accueilli de prime abord dans les traductions de sir W. Jones et de M. de Chézy : nous la faisons ici succéder avec intention à l'histoire de Naia et de Damayantî, parce que, portant le même coloris antique, elle forme cependant avec elle un certain contraste qui nousr montre les mœurs indiennes sous leurs divers aspects. La première est plutôt héroïque; la seconde est plus intimement rattachée à la mythologie des Brahmanes : Tune met en relief les devoirs et les sentiments ; l'autre fait plus de part aux passions, donne un plus libre cours aux émotions de Tâme et aux orages du cœur.
On a sous les yeux, dans l'histoire de Sacountalâ, réputée fort ancienne, un de ces incidents qui ne devaient point être rares dans la vie des races royales et guerrières, une de ces intrigues qui, des mœurs, ont passé dans les usages et qui ont même reçu des lois une sorte de sanction. L'union passionnée de Sacountalâ avec le roi Douchmanta qui la rencontre dans les jardins enchanteurs d'un ermitage indien, c'est un mode de mariage qui a porté le nom des Qandha'nxis, ou des musiciens et danseurs du séjour céleste, amants des nymphes divines appelées les Apsaras (1); c'est une des exceptions que le législateur
(1) Le ciel indien a été dépeint par d'anciens poètes comme presque aussi sensuel que le ciel de Mahomet, parce que ces poètes l'ont fait & l'image de
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avait été obligé d'admettre bien qu'elle dérogeât aux rites établis, mais qu'il s'était efifor<.é de rattacher aux symboles religieux en lui imposant une dénomination divine; ce mode d'union était devenu licite, rien que par l'empire de la coutume, parmi les KschatriyaSy qui avaient formé de bonne heure une caste distincte de la caste brahmanique. L'histoire épique que nous allons esquisser, n'en est pas moins un hommage rendu par la poésie à la femme, à son caractère et à ses vertus, dans les paroles qu'elle a prêtées à cette héroïne des anciens âges. La manière dont Sacountalà y exprime le sentiment de sa dignité a tellement frappé Frédéric de Schlegel, au commencement de ce siècle, qu'il en a donné un extrait en témoignage de ses assertions sur la valeur morale et sur l'art remarquable de l'ancienne poésie des Hindous ; .il se sert des termes suivants pour caractériser le long discours de Sacountalà à Douchmanta que nous reproduisons plus loin presque en entier :
« Pour le détail de cette partie de l'histoire, dit-il (1), l'ancienne épopée s'écarte beaucoup du drame de Calidàsa. Dans le Mahàbhàrata Sacountalà est aussi d'abord méconnue et rejetée de Douchmanta ; puis vient la reconnaissance et la réconciliation. Mais, quant à la circonstance de l'anneau enchanté (2), il n'y a rien de cela dans le poème. L'enfant de Sacountalà est déjà âgé de six ans, lorsque sa mère vient avec lui à la cour du roi, demander à ce prince l'accomplissement de la promesse qu'il lui a donnée, de déclarer son 111s comme l'héritier du royaume. Douchmanta désavoue Sacountalà, seulement parce qu'il craint qu'une reconnaissance trop facile et sans preuve n'éveille chez les grands des soupçons sur la légitimité de l'enfant; peut-être bien aussi fait-il des difficultés pour mettre à l'épreuve celle qu'il veut épouser.
» Sacountalà, animée par sa dureté, tombe dans le plus grand courroux, et sa douleur éclate enfin par un discours dans lequel elle tente de rappeler au perfide la voix de la conscience et la crainte de la divi-
la cour des chefs militaires et des princes de l'Inde, premiers infracteurs de la sévérité des mœurs antiques.
(1) Essai sur la langue et la philosophie des Indiens, livre IV. Poésie (trad. citée, p. 292-93).
(2) C'est l'usage d'un anneau comme moyen de reconnaissance qui a &if donner à la pièce indienne le titre de VAnneau fatal dans les premières traductions européennes.
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nité qui voit toutes les actions des mortels. Elle lui peint la sainteté du mariage et la fçràce de la nature enfantine, et elle finit par une plainte mélancolique sur son malheur. »
Ailleurs, Frédéric de Schlegel va même jusqu'à donner un suffrage de prédilection à la narration épique (1), après avoir loué Je drame de Calidâsa comme un des modèles de cette manière d'exposer dans laquelle les Hindous associent invinciblement à leurs impressions un sentiment très vif de l'immortalité dans une autre vie (2) ; car, il lui a paru d'un haut intérêt de rechercher, non-seulement quelle influence ces notions élevées ont exercée sur toutes les relations sociales, mais encore de quel genre de poésie, de beauté et de pathétique, leur expression a été susceptible dans les monuments écrits des Indiens.
«Ce qui nous charme dans leur poésie, dit-il, c'est. le sentiment 'délicat pour la solitude et le monde végétal animé dans toutes ses parties, qui^ se présente sous des formes si attrayantes dans le poëme dramatique de la Sacountalà : ce sont encore les traits de douceur et de fidélité des femmes, ainsi que de la beauté aimable de la nature enfantine, qui brille encore davantage dans l'exposition épique bien plus ancienne de la même tradition hindoue. Qu'elle est touchante et digne d'admiration, cette profondeur du sentiment moral d'après laquelle le poëte appelle la conscience, « Tancien solitaire, » ou « le témoin du cœur, •» à qui rien ne reste caché; et dit qu'une action injuste et une faute peuvent si peu demeurer cachées, que non-seulement tous les dieux et l'homme intérieur les connaissent, mais même que la nature inanimée les ressent!... >*
Malgré la beauté de l'épisode du Mahâlhârata que nous désirons faire connaître, il nous parait préférable de n'en citer en cet endroit que la dernière partie nous montrant Sacountalà dans l'attitude d'une
(1) Histoire de la littérature ancienne et moderne, leçon XV®, consacrée à la littératare et à la culture intellectuelle des Indiens. Comp. la Philosophie de Vhistoire du même auteur, leçon VI*.
(2) La certitude d'une vie future, fait remarquer ce philosophe, a pour ainsi dire empiété dans Tlndé sur la vie terrestre actuelle ; tout n'est ici bas que préparation. « Les liens les plus doux, ceux de la nature et de l'amour, en rôçoivent aussi une consécration nouvelle. D*aprés ce système, le père et le fils sont tellement unis dans leur essence la plus intime, que la mort même ne saurait briser cette union ni la connexité de leurs destinées. Le mariage est aussi considéré comme d autant plus sacré qu'il s'étend au-delà de la vie. **
femme suppliaote, d*une épouse méconnue, d'une môre outragée. M. de Chézy, il est vrai, a donné de tout l'épisode une traduction fort élégante, mais libre, qu'on pourrait plutôt nommer une paraphrase poétique (1), et il l'a composée sans craindre de retrancher certains passages de son modèle en vue des exigences d'un grand cercle de lecteurs dans le monde littéraire de nos jours. Tout en reconnaissant le talent qu'il a dépensé dans cette partie de sa tâcboi nous avons cru devoir nous en tenir à un calque plus exact du texte sanscrit (2) : nous y sommes autorisé par l'exemple de Charles Wilkins qui le premier a traduit le même épisode en anglais, et même d'un traducteur en vers, M. Bernard Hirzel, de Zurich, qui a suivi constamment l'original avec une exacte, mais lumineuse fidélité (3).
Une rapide analyse des cinq premiers chants ou adhyàyaa nous suffira pour amener le lecteur aux pages que nous avons intérêt de reproduire non-seulement avec leur style et leur coloris poétique, mais encore avec une grande exactitude d'expression (4).
Un monarque vertueux et fort, du nom de Douchmanta, régnait jadis, par droit de conquête, sur la vaste contrée de l'Inde qui n'avait d'autres limites que les rivages de la mer et les confins des tribus les plus barbares. Le sol fertile de ses Etats donnait tout en abondance
(1) Dans son édition de la Reconnaissance de Sacountalà, À la suite du drame. (Paris, 1830, 1 vol. gr. in^^'. Texte sanscrit, en sept lectures, p. 5-42, trad. fr., p. 77-100).
(2) L*édition complète de l'épopée nous fournit le texte de l'épisode conforme presque en tout à celui qu'avait imprimé de Chézy, d après deux manuscrite de Paris. — '!•' livre, Adiparvan, lect. 68-74, v. 2799-3125 (t. I, p. 101-1 13, éd. de Calcutta). Voir Tépisode au tome I*' du Mah&bhârata, traduit par Hippolyte Fauche (tome I*', Paris 1863, pp, 297-330).
(3) Sahuntala oder der Er?iennungsring, ein indisches Drama u. s. w. ZQrich, 1833, in-8» (p. 127-55), 2* édit., ib. 1849.
(4) Avant d'analyser le drame de la Reconnaissance de Sakountalâ, dans le V* entretien de son Cours familier de littérature , M. de Lamartine a donné un résumé de Tépisode écrit, dit-il, avec une force et une simplicité plus antiques que le drame lui-même. « On vérifie au premier coup d'œil, ajoute-t-il plus loin au sujet des deux [ouvrages, un caractère de virilité dans l'antique, de raffinement et d'afieterie dans le moderne. •
aux peapies qai les habitaient : nulle part la nature ne s*était encore montrée si prodigue de ses bienfaits. Les hommes qui peuplaient cette terre favorisée étaient dignes d*an tel bien-être par leurs vertus; tous aimaient la justice et respectaient les lois ; ils conservaient rigoureusement parmi eux la distinction des quatre classes primitives : « Pendant ce règne, dit le poète, on ne vit point les castes se confondre par des mariages entre les différents ordres. »
Douchmanta paraissait aux hommes revêtu de tout Téclatde la puissance divine, et sa force prodigieuse était comparée à celle des plus puissants d'entre les dieux. On admirait ce prince partout où il portait ses pas. Tantôt il se montrait à la tête d'une brillante armée et re- ■cueillait les applaudissements d'une foule enthousiaste ; tantôt il entreprenait avec une imposante escorte une de ces chasses plus redoutables que la guerre elle-même : exercé au maniement des armes, il immolait dans sa course à travers les lôrêts des milliers d'animaux féroces qu'il perçait de son bras, et il portait lui^^méme le ravage et la la mort jusqu'au milieu des troupeaux d'éléphants sauvages. La forêt, Jonchéedesjavelotsqu'avait lancés son armée semblable à un oura- ;gan, et couverte des cadavres des animaux tombés sous les coups du roi, n'ofi^ait plus qu'un spectacle de carnage et de destruction.
A ces scènes terribles succède tout à coup le tableau des merveilles et des enchantements d'une nature plus douce : si ce n'était un horsd'œuvre en cet endroit, nous retracerions avec complaisance ces peintures délicates où se révèle l'art de décrire appliqué encore avec .sagesse par le poète indien. Un ermitage est dessiné dans tous ses détails les plus pittoresques, que fournit la végétation luxuriante des lieux humides et bien boisés de la Péninsule : les arbres et les fleurs, le cours d'une rivière, le chant des oiseaux, les groupes de pénitents, rien n'est omis dans les traits qui nous peignent une de ces solitudes Admirables dont les contemplatifs de l'Inde ont fait de tout temps leur séjour ftivori. Mais le narrateur épique nous fait suivre les pas de Douchmanta dans cet asile de paix et de délices.
Après avoir cherché en vain dans l'ermitage le vénérable Canva, illustre descendant du divin Casyapa, Douchmanta rencontra une Jeune fille d'une rare beauté, portant l'humble vêtement d'une anachorète. Il l'interrogea sous l'empire de la plus vive admiration, et, quand elle se dit l'enfant adoptif du solitaire, il la pressa davantage encore de questions sur son origine et sur sa destinée. C'est alors que Sacountalà flt au noble étranger le récit de sa naissance et de son éducation,
itS2 ÉPCMPte fNDlBINE.
comme elle Tavait entendu elle-même de la bouche de Canva, son pro* tecteur et son gardien. Elle est de sang royal : son pore est le fameox Viçvàmitra qui avait obtenu par ses longues austérités de passer de la classe des Guerriers à celle des Brahmanes, et qui avait effirayé les Dévas eux-mêmes par la vertu de ses mortifications qui allait lui ouvrir le ciel (1). Menacé dans son pouvoir divin, Indra résolut dV néantir en un instant les mérites tout puissants de Tascéte, et il envoya auprès de lui une des Apsaras de sa cour, Ménacà, avec tou€ les moyens de séduction dont il pouvait disposer.comme maître de Tair et de la nature. La nymphe remplit sans peine Tobjet de sa mission; mais quand elle remonta au séjour céleste d*Indra, elle abandonna Tenfani qui venait de naître de son union avec l'orgueilleux et austère Viçvàmitra. Cette faible enfant, Canva, possesseur d*un ermitage voisin, la recueillit, couchée sur un lit de mousse et de fleurs, protégée par un berceau de verdure, et raft*aichie par le vol des Sacountas^ troupe d'oiseaux charmants qui avaient pris pitié d'elle dans son délaissement. Il la nomma Sacountala en souvenir de ces oiseaux, et la porta dans son ermitage où il Téleva avec la plus tendre sollicitude : il la considéra comme sa flUe, et à son tour Sacountala ne cessa de l'honorer comme un père.
Quand Douchmanta eut entendu le récit de la fille adoptive de Canva, il lui tint ce discours d'un ton ému qui trahissait en lui une passion exaltée (2) :
•< D'après ton langage, ô femme excellente, il est clair que tu es fille d'un roi : deviens mon épouse, femme gracieuse, et dis-moi ce que je dois faire pour toi ! Aiyourd'hui même je t'apporterai un collier en or, de riches vêtements, des boucles d'oreilles étincelantes d*or et des pierreries les plus rares provenant des contrées lointaines, des joyaux, gracieux ornement de la poitrine, ainsi que de riches fourrures. Consens à être mon épouse, et tout mon royaume t'appartiendra. Unis, vierge timide, unis tes jours aux miens par le lien nuptial des Gan-
(1) L'histoire religieuse de Tlnde est pleine de semblables exemples ile la jalousie des Dieux craignant d'être dépossédés de leurs prérogatives divines par des mortels devenant dieux à leur tour : Thistoire de Viçvàmitra, longuement racontée dans le RdmAf/ana, est le plus célèbre des nombreux exemples que nous en donne Tépopée sanscrite.
(2) Lecture VI» du texte de Chézy; lect. 73» du I" livre dans le Mahàbhùraia de Calcutta, v. 2955 87.
dharvas : car de toutes les manières de serrer les nœuds de rhjnnien, celle des Gandharvas est réputée la meilleure. »» — « 0 roi, lui répondit Sacountalâ, mon père est sorti de cet hermitage pour aller chercher des fruits : attends ici quelques instants; lui-même, j'en suis sûr, t'accordera ma main.» — -Beauté irréprochable, répartit aussitôt Douchmanta, je désire avant tout te vouer un culte d'amour! C'est pour toi, sache-le, que je suis venu en ces lieux : mon cœur s'en est allé vers toi ! Une âme s'unit par J'amitié à une autre ; une âme trouve son refuge dans une autre ; une âme se donne elle-même à une autre, telle est la règle que trace pour toi la loi divine. Selon cette loi il est huit manières de se marier (1). Les quatre premières, ainsi que l'a déclaré autrefois Manou dit Svayambhoû (existant par lui-même), conviennent à Tordre des Brahmanes, et les six premières appartiennent
de droit aux Kchatriyas Ainsi devons nous agir, en suivant la
route que la loi nous indique : le mode des Gandharvas et celui des Rdkchasas sont légitimes pour la caste guerrière, tu n'en peux douter; il n'est pas moins certain qu'ils puissent être usités, soit ensemble, soit séparément. Toi qui m'aimes du même amour que je t'aime moi-même, deviens donc mon épouse d'après le rite de mariage dit Gândhnrva! n
Sacountalâ dit alors à Douchmanta : « Si telle est la route tracée par la loi, si je suis libre de disposer de moi-même, écoute la condition que je mets à mon consentement, ô le meilleur des descendants de Pourou l Promets-moi d'accomplir en toute vérité ce que je vais te demander ici en secret : le fils à qui je donnerais le jour serait ton successeur en qualité de Youva-râdja (2). C'est une vérité que je dis, ô grand prince : si tu me l'accordes, que notre union soit bientôt consommée \n — u Qu'il en soit ainsi ! » lui répondit le roi sans plus longue réflexion. «<De plus, je te conduirai dans la capitale de mon royaume, ô femme au doux sourire : comme tu en es digne, je t'en fais formellement la promesse ; je te le dis en vérité ! «
Ainsi ce prince parla-t-il à celle qui avait toigours marché sans reproches ; puis il la prit par les mains d'après le rite consacré. Quand il eut passé quelque temps auprès de Sacountalâ dans ce lieu paisible, Douchmanta prit congé d'elle, mais en l'assurant de nouveau qu'il lui enverrait une escorte pour la conduire à son palais. Il partit, songeant à Canva, et à ce que ferait le saint personnage en apprenant les évé-
(1) Mânaca-àharma, Liv. III, v. 21 et suiv. Voir ci-dessus page 86.
(2) « Jeune roi, *» prince royal, héritier présomptif de la couronne.
Déments qui veDaient de se passer dans son ermitage. Il était encore livré à ces pensées, quand il rentrait dans sa capitale.
Peu d'instants après Canva était de retour dans l'enceinte sacrée; Sacountalâ, agitée d'esprit et de cœur qu'elle était, n'alla point à la rencontre de son père« Mais le pieux solitaire, doué d'un savoir divin Bi rendu pénétrant par la ferveur religieuse, lui dit avec joie en jetant sur elle un regard prophétique : « Bienheureuse, l'union que tu as contractée aigourd'hui de toi-même sans me consulter n'a rien de contraire à la loi divine. Certes, le mariage nommé Gândfiarva est le plus convenable pour l'ordre des guerriers : c'est l'union secrète et sans invocations sacrées de deux amants qui s'aiment d'un amour mutael. Douchmanta que tu as pris pour époux, ô Sacountalâ, est le meilleur des hommes, doué de vertu religieuse et de grandeur d'âme. Ton fîls, chef d'une grande race, redoutable par sa force, aura en sa puissance ce monde tout entier auquel l'Océan sert de limite : ce héros magnanime marche-t-il au combat avec une excellente armée, elle restera à jamais invincible ! n Alors Sacountalâ ayant déchargé le vieux Canva de son fardeau et déposé les fruits qu'il apportait, versa une eau frsâche sur les pieds du vénérable solitaire, et elle lui dit quand il eut goûté quelque repos. « L'excellent roi Douchmanta que j'ai choisi pour époux, oh ! puisses-tu répandre tes bénédictions sur lui et sur tous ses amis! » — «A cause de toi, lui répondit Canva, je veux lui être propice, ô femme accomplie ! Obtiens de moi, à ton choix, la faveur que tu désires le plus vivement ! » Alors Sacountalâ sollicita de lui pour la race de Pourou la fidélité dans le devoir et la persévérance dans le bonheur, tant était grand son désir de ce qui assurerait la félicité de Douchmanta.
« En l'absence du prince qui lui avait donné la promesse d'un prompt retour, plusieurs lunes s'étant déjà écoulées, Sacountalâ mit au monde un fils d'une force incomparable, d'un éclat égal à celui de la flamme, doué de beauté et de nobles vertus : il reçut le nom de Douchmanti (1). Le meilleur des ascètes, Canva accomplit rigoureusement pour l'enfant toutes les cérémonies prescrites depuis la naissance jusqu'aux années de la jeunesse. Là grandit rapidement le jeune prince, au corps de lion, aux dents blanches et aiguës, portant sur la main la marque
(1) Ce nouveau récit et tous ceux qui vont suivre forment la lecture YIII^ du texte de l'épisode (127 dist.), la lecture 74« du J<^' livre du MahàbhùrcOa (v. 2988-3125).
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d'une roue (1), ayant une tête imposante et une force redoutable, semblable enfin à quelque rejeton des dieux. A peine âgé de six ans, il ramenait vers la retraite de Canva les lions, les tigres, les ours, les éléphants, les buffles, et d'une main puissante il les attachait au tronc des arbres qui entouraient Thermitago; puis il les montait et les apprivoisait, comme en se jouant^ dans ses courses lointaines. De là vint le nouveau nom que lui donnèrent les habitants de cette pieuse solitude : « Qu*il soit nommé, dirent-ils, Sarvadamana, celui qui dompte tout, puisqu'il sait dompter tous les êtres ! » Ainsi Tenfant obtint-il le nom de Sarvadamana,
*• Le sage qui voit cet enfant rempli ds courage, de force et de vigueur, accomplissant des actions en quelque sorte surhumaines, dit un Jour à Sacountalà : « Il est temps qu*ll soit reconnu pour Théritier du trône! » Découvrant donc en lui une vertu supérieure, Canva dit alors à ses disciples : Suivez la belle Sacountalà en compagnie de son flls! Conduisez-la avec honneur d*ici jusqu'à la demeure de son époux, après ravoir parée de tous les ornements qui conviennent à sa dignité. Il ne sied pas que les femmes demeurent trop longtemps parmi leurs proches et leurs amis; cela nuit à leur réputation, à leurs mœurs, et à leurs devoirs : c'est pourquoi, emmenez-la d'ici promptement! » Après avoir répondu qu'ils étaient prêts à obéir, ces sages d'une insigne vertu placèrent Sacountalà et son ûls devant eux, et ils partirent ensemble pour la ville de Gadjasàhvaya (2).
B Prenant par la main son fils aux yeux de lotus, semblable aux enfants des Immortels, Sacountalà, au sortir de la forêt, alla directement au palais de Douchmanta. Après qu'elle eut été annoncée et introduite auprès du roi avec son fils égal en splendeur au soleil levant, ses compagnons de route s'en retournèrent à leur ermitage. De son côté, quand Sacountalà eut témoigné sa vénération au prince selon l'usage, elle lui adressa ces paroles : « Ordonne que cet enfant, ô grand roi, soit con-
(1) Ce signe était regardé comme présage certain de la domination suprême : le nom de Tcliacra était donné, par les devins de l'Inde, à une disposition des lignes de la main, en forme de roue ou de soleil.
(2) Un des noms de la ville antique Hâstinapoura, analogue au premier en ce qu'il désigne un « combat ou concours d'éléphants, «*
sacré par l'eau sainte à la dignité d'héritier royal (yâxivarâdjya) ! car c'est ton fils qui, semblable à une divinité, est le fruit de ton amour pour moi. Ordonne cette cérémonie, chef des hon^mes, selon l'engagement que tu en an pris quand nous nous sommes unis naguère ; souviens-toi, prince fortuné, que c'était dans Tenceinte de l'hermitage de Canva!»
En entendant ces mots, et quoiqu'il n'eût point oublié ses promesses, le roi s'écria : « Je ne m'en souviens pas ! De qui proviens-tu, pénitente maudite? Je n'ai point souvenir d!avoir formé légalement quelque lien d'amour avec toi; va-t-en, ou reste ici, à ton bon plaisir : fais ce que tu voudras ! »» Interdite, atterrée par ces paroles, privée de ses sens par la douleur, cette femme pleine d'intelligence et de beauté resta d'abord sans mouvement con.ime une colonne immobile : ses yeux étaient enflammés d'indignation, et un violent dépit agitait ses lèvres ; le feu de son regard semblait dévorer le roi, quand elle lançait les yeux sur lui. Tantôt elle se contenait avec dignité: tantôt elle tressaillait, pénétrée du désir de venger son outrage; elle se sentait constamment animée de cette ardeur qu'inspire et soutient la pratique des austérités. Accablée par l'excès de sa douleur, elle hésita quelques instants; ensuite, fixant ses regards sur son royal époux, elle lui dit avec Tacoent de la colère :
•« Toi qui connais la vérité, ô grand roi, comment se fait-il que tu oses soutenir sans crainte ne pas me connaître, ainsi que le ferait un homme vulgaire et de sentiments bas? Ton coeur sait ce qui est en cela vérité ou mensonge; dis en conscience ce qu'il est juste de dire, et ne te ravale point toi-même! Celui qui se juge et se déclare autrement qu'il n'est, en vérité, n'est-il pas coupable du même crime que le brigand qui se déroberait à lui-même? Je suis seul, as-tu pensé peut-être ? mais tu ne sais ce que c'est que ce solitaire intérieur et permanent qui a connaissance de toute action mauvaise, et en présence de qui tu commets l'iniquité! L'homme qui fait le mal se prend à dire : personne ne me voit ! Mais les dieux le voient, et son propre (juge), l'homme intérieur, le voit aussi ! Le Soleil et la Lune,le Feu et l'Air, le Ciel, la Terre et les Eaux, le Jour et la Nuit, les deux Crépuscules du matin et du soir, Yama et Dharma (1), aussi bien que le cœur, sont tous les té-
(1) Dharma est le dieu en qui est personnifiée toute justice : Yama est le dieu des morts, juge des enfers, qui est en action dans l'histoire de Sâvitri ; il est au nombre des personnalités divines invoquées dans les textes védiques (v. VEsscU sur le mythe des RibTiavas, p. 76 et.suiv.).
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moiris des plus secrètes actions des mortels I... Yama.âls de Vivasvat, pardonne son crime à celui dont l'âme trouve satisfaction dans le souvenir intime de son acte; au contraire, il punit durement l'action coupable de l'homme qui n'en conserve pas en lui-même la conscience. Non, les dieux ne sont point propices à celui qui,s'avili88ant lui-même, ^'attache à un autre témoignage qu'à celui de son âme , quand même 8on âme ne serait pas la cause du mal ! n
« Toi qui naguère es venu librement vers moi, ne me méprise pas, moi qui te suis dévouée comme à un époux ! Tu ne peux traiter avec dédain réponse digne d'honneur qui se présente à toi! Pourquoi me repousses-tu comme une femme misérable, abandonnée, en présence de toute cette assemblée? Ce n'est pas dans un désert que je profère ma plainte: pourquoi ne m'écoutes-tu pas? si tu ne donnes point de réponse à mes supplications, Douchmanta, crains que ta tête coupable ne se brise en cent éclats ! n
" Les anciens chantres l'ont déclaré : l'homme qui s'unit à la femme renaît par elle dans ses enfants ; de là vient pour l'épouse le titre de mère (djâyâ). Un fils naît-il à l'homme fidèle aux lois de sa croyance, il sauve par la perpétuité de sa race ses ancêtres autrefois décédés. De ce qu'il délivre l'âme de son père du séjour infernal appelé Pout, un iils est appelé pourra, ainsi que l'a déclaré Svayambhoù lui-même (1). L'épouse est un objet d'honneur dans la maison ; c'est elle qui élève les enfants; l'épouse est le souffle de vie de son époux; elle est tout dévouement à son maître. L'épouse est la moitié de l'homme ; elle est pour lui le meilleur des amis : l'épouse est la source du parfait bienêtre ; elle est la racine de la famille et de sa perpétuité.Les hommes qui ont une épouse accomplissent bien les cérémonies sacrées et remplissent les devoirs de chefs de maison : quand ils possèdent une épouse, les hommes sont comblés de joie, et le bonheur da salut leur est assuré. Dans des lieux déserts, les femmes sont des amies procurant con- ^lation par leur doux langage ; elles sont comme des pères dans les devoirs sérieux de la vie ; elles deviennent comme des mères dans les temps d'infortune. Les femmes sont un appui dans des solitudes sauvages pour le voyageur délaissé : qui a une épouse est assuré d'un soutien ; c'est pourquoi, les femmes offrent le meilleur des refuges dans l'existence. Son époux émigre-t-il dans un autre monde et tombe-t-il seul dans les lieux de ténèbres, une épouse constamment dévouée le
(1) Jlfânatxi-d^rma, liv, IX. V. 138. Voir plus haut riatroductioD,p. 81.
suit dans cette région. Meurt-elle la première.répouse âdôle reste sans cesse dans Tattente de son époux, sur lequel sont fixés ses regards ; si son époux la précède, la femme vertueuse le suit même dans la mort(l). »
Aussi, le mariage, ô prince, est-il un état très désiré : le mari possède en effet son épouse, non-seulement dans cette vie, mais encore dans celle qui esta venir. Les sages ont dit que le fils de Thomme étant un autre lui-même, né de lui-même, Thomme doit respecter sa femme, la mère de son enfant, autant que sa propre mère. Quand il regarde Tenfant de son épouse, comme il verrait sa propre image dans un miroir, il éprouve la même joie que Thomme pur qui a obtenu le ciel. Consumés par les peines de rame, affligés par des revers, les hommes trouvent de pures délices auprès de leur épouse, comme les êtres souffï»ant de la chaleur en trouvent dans la fï^aîcheur des eaux. Bien qu'irrité par un outrage, que Thomme ne cause jamais de chagrin à la femme qui Ta charmé : qu'il considère plutôt que c'est d'elle que dépendent sa joie, son bonheur et Taccomplissement de ses devoirs! La femme est la source constante et sacrée de l'existence ; car sans son secours, leBRischis (sages divinisés) eux-mêmes donneraient-ils le jour à un enfant? Lorsqu'un fils accourt vers son père, même tout couvert de poussière, lorsqu'il vient l'embrasser, quel plus grand plaisir peut-il exister?
» Comment peux-tu donc regarder d'un œil de mépris ce jeune enfant qui est ton fils, alors que lui-même dirige vers toi ses beaux yeux avec tant d'affection? La petite fourmi veille sur ses propres œul^ et ne les brise pas !... et toi, qui connais la justice, comment ne protôgeraîstu pas ton enfant? L'attouchement d'un tendre enfant, lorsqu'on le tient embrassé, est plus doux et plus suave que celui de vêtements? délicats, que celui de l'eau la plus fï»aîche. Le Brahmane est le premier des hommes; la vache, le premier des quadrupèdes; le gourou^ notre guide spirituel, et vénéré au-dessus de tous; de même l'attouchement d'un enfant est de toutes les sensations la plus délicieuse ! Permets donc que cet enfant dont l'œil est plein d'affection t'embrasse et te caresse, puisqu'il n'y a pas dans le monde de plus douce sensation que les caresses d'un enfant ! n n Trois fois trois lunes s'étant écoulées, j'ai donné le jour, ô puissant
(1) Allusion à ces immolations volontaires des veuves, rares sans doute, mais certainement assez anciennes dans l'Inde héroïque.
prince, à cet enfant vigoureux et fort qui doit éloigner de toi à jamais tous les chagrins. Cent fois il offrira le grand sacrifice du cheval (le Vâéljimédha) ! » Telles sont les paroles qu'une voix céleste me fit entendre au moment de sa naissance. N'est-il pas vrai que l'homme qui rentre volontiers dans sa demeure après une absence, presse avec amour son fils contre son sein et lui imprime sur le ft*ont de tendres baisers? Les Brahmanes, tu le sais, dans les cérémonies pratiquées à la naissance de l'enfant, prononcent cette formule de la liturgie sacrée : « C'est de mon corps, de mon propre corps que tu es né ; c'est de mon cœur que tu es issu : tu es un autre moi-même, ô flls ; puisses-tu vivre cent automnes ! » Celui-ôi est né de tes membres, c'est un autre homme issu de toi : comme dans une eau pure, regarde tes traits dans ceux de ton fils. De même que le feu du sacrifice s'allume d'une étincelle du foyer domestique, cet enfant que tu as engendré n'est qu'une partie de toi-même !
» Hélas! un jour, ô prince, un chasseur, à la poursuite des bétes fauves, vint s'emparer de moi, jeune encore, dans le paisible asile de mon père. Parmi les six premières d'entre les Apsaras, brille d'un grand éclat Ménacâ, la fille de Bralima : descendue un jour du ciel sur la terre, cette nymphe me donna l'existence en s'unissant à Viçvàmitra< Après qu'elle m'eut mise au monde sur un des plateaux de l'Himalaya, cette femme cruelle m'abandonna comine si j'eusse été l'enfant d'une autre. Quel crime ai-je donc pu commettre dans une autre vie avant ma naissance, pour avoir été délaissée par mes parents et pour être maintenant repoussée par toi ? Si tu me rejettes aujourd'hui, c'est avec bonheur que je regagnerai mon paisible ermitage : mais cet enfant» qui est ton propre fils, non, tu n'oseras point le délaisser !»
Douchmanta dit alors à cette femme éplorée .- « Je ne reconnais pas le fils, que tu as mis au monde, Sacountalâ ! Les femmes ont en partage l'art de feindre : qui ajouterait foi à ton langage? En croirai-je Ménacà, cette mère sans pitié qui t'a abandonnée sur le mont Himavat comme on abandonne les restes impurs d'une offrande? Et combien lut insensible ton père, le descendant des Kchatriyas, Yiçvàmitra qui, devenu Brahmane, est tombé par ses désirs sous la puissance de l'amour! N'importe que Menaça ait le premier rang parmi les Apsaras, et ton père parmi les Maharchis (1) : toi, leur enfant, pourquoi tienstu ici- des discours comme la plus méprisable des femmes ? Ne rougis^
(1) Grands Rischis, sages déifié» de Tordre le plus élevé.
tu pas de racouter une histoire dénuée de toute vérité, et cela en ma présence? Sors dlci, pénitente indigne! Quel fut le sort du farouche Maharschi, et celui de Menaça, belle entre les nympbes du ciel? Et quel est le tien, misérable, qui portes ici les vêtements d'une anachorète? Le fils que tu nous montres ici a, certes, une taille trop haute pour l'âge que tu lui prêtes, et sa force est trop grande pour un garçon Bi jeune : comment, en si peu d'années, a-t-il pu croître jusqu*à la hauteur du Sala (l)? Non : tu es une femme de l'espèce la plus vile; tu tiens le langage d'une courtisane effrontée! Ne reconnaît-on pas en toi le fruit des amours de l'impudique Ménacâ ! Ce n'est que mensonge, tout ce que tu viens de dire, étrange pénitente! Je ne te reconnais pas : laisse-moi... tu jpeux aller où te portera ton caprice!
Sacountalà répondit : « 0 prince, tu remarques dans les autres des fautes aussi petites qu'un grain de moutarde (2), tandis que de tes yeux tu n'aperçois aucunement les tiennes, aussi grosses que le fruit du Vilva (3). Ménacâ habite les cieux où elle est servie par des génies célestes. Ma naissance, ô Douchmanta, est bien autrement illustre que ta naissance. Je traverse l'espace des airs, tandis que tu marches attaché à la terre. Vois bien la différence qui existe entre nous deux : c'est celle que Ton remarque entre le mont Mérou et un grain de Sarschapa (4). Les demeures célestes du grand Indra, de Varouna, de Yama et de Couvera (5), il m'est donné de les visiter ; apprécie donc, souverain des hommes, l'étendue de ma puissance !
«Le discours que j'ai tenu devant toi, c'est la vérité même : je l'ai proféré, pour t'éclairer et non pour te faire iqjure : ne devais-tu pas l'entendre avec patience? Tant qu'il n'a pas vu son propre visage dans un miroir, l'homme d'une horrible laideur s'estime lui-même bien plus beau qu'aucun mortel : mais, dès que le miroir lui a montré la diffor-
(1) Arbre trè.s élevé qui croît dans le nord du Bengale.
(2) Cette comparaison indienne est d'une analogie frappante avec celle de la paille et de la poutre dans la sentence évangélique bien connue.
(3) L'arbre dit Vilva (Aegle marmelos) a pour fruit une baie spbérique, remarquable par sa grosseur, et fort recherchée des Indiens pour le parfum et le goût exquis de sa pulpe jaunâtre.
(4) Le grain de moutarde a été chez beaucoup de peuples rexpression proverbiale servant â désigner la plus petite quantité possible. Qu'on se rappelle la parabole de l'Evangile (S. Mathieu, chap. XIII, v. 31-32).
(5) Varouna, dieu des eaux, est le Neptune indien ; Couvera est un autre Plu tus, gardien et dispensateur des richesses.
HAHABHARATA. 161
mité de son visage, il aperçoit clairement la différence qui existe entre lui et les autres hommes. Il ne méprise personne, celui qui a en partage le privilège d'une grande beauté : il se gardera de causer de la douleur par des paroles à qui n'est pas doué comme lui. Entend-il en même temps des propos honnêtes et des propos méchants, Tinsensé choisira certainement les pires, de même que le sanglier qui se roule dans la fange. Mais entend-il des discours opposés les uns aux autres, le sage ne s'arrête qu'aux paroles sensées, de même que le cygne qui sépare subtilement le lait d'avec l'eau (1). Si l'homme vertueux se repent du mal qu'il a dit de son semblable, on entend d'ordinaire le méchant se réjouir des outrages qu'il lui a faits. L'un se plaît à respecter la vieillesse et trouve une pure satisfaction dans cette conduite ; l'autre met au contraire sa joie à offenser des personnes dignes de vénération. Heureux celui qui ignore les fautes des autres ! Insensé celui qui s'ingénie à les rechercher ! Qu'y a-t-il de plus digne de pitié dans ce monde que le pervers qui mérite le blâme des gens de bien et qui cependant leur inflige le seul nom qui convienne à sa propre méchanceté? Un athée lui-même est aussi terrifié par la vue d'un homme qui est sorti de la route du bien et du devoir, que par l'aspect de la dent empoisonnée d'un serpent Airieux ! Quelle doit donc être à cette vue la terreur du vrai croyant? »•
« Les maîtres du ciel anéantiront le bonheur de celui qui est capable de traiter avec mépris l'enfant auquel il a donné l'être : il ne pourra jamais prétendre à la béatitude dans d'autres mondes. D'après la sentence des ancêtres, le fils est le secours de la famille, le salut de la race : que personne n'ait donc le malheur de repousser un fils, l'être en qui réside le plus sacré des devoirs! Manou a reconnu que les hommes peuvent être pères de cinq manières (2) : ils le sont lorsqu'ils ont eu des enfants de leur propre épouse, lorsqu'ils les ont achetés,
(1) L'opinion populaire attribuait cette propriété à plusieurs volatiles de l'espèce des oies : Calidâsa j a fait allusion dans une des stances du VI* acte de Sacounicdà^ et Bartrihari a consacré la même tradition dans une de ses sentences morales (éd. Bohlen, sect. II, sent. 15).
(2) Une grande partie du livre IX" a été consacrée par les rédacteurs du Code de Manou aux sources nouvelles de la paternité légale et aux droits différents dont jouissent les enfants simplement comme parents ou comme héritiers : la jurisprudence a introduit en cette matière des distinctions subtiles sans aucun doute étrangères A la coutume antique.
i62 ÉPOPÉE INDIENNE.
lorsqu'ils les ont élevés, lorsqu'ils les ont trouvés, et enfin lorsqu'ils les ont eus d'une femme étrangère. Les enfants sont les soutiens de la croyance et de la bonne renommée de l'auteur de leurs jours, et ils augmentent le bonheur de son âme : puis, par l'accomplissement des devoirs sacrés, ils délivrent des régions ténébreuses du Naraca les âmes de leurs ancêtres. -
« Tu ne dois donc point repousser ton fils, prince puissant entre tous les rois : si tu veilles à te conserver toi-même dans la vertu et la justice, ô toi qui es le lion des souverains de la terre, tu ne peux en ce moment user d'aucune feinte trompeuse. Certes, un squl lac vaut mieux que cent fontaines, et un sacrifice est plus agréable aux Dieux que cent lacs : la naissance d'un fils est préférable à une centaine de sacrifices, mais la vérité vaut bien mieux que la naissance de cent fils. Oui, la vérité l'emporterait encore si on la mettait dans la balance avec mille sacrifices solennels comme VAçvamédka, Une parole vraie ! On peut douter, ô prince, si elle n'égale pas en efilcacilé la lecture entière des Védas, ou la pratique de se baigner dans les saints lieux de pèlerinage ! La vérité, c'est la première des vertus ; c'est aussi la plus haute des choses que l'on connaisse, tandis qu'il n'est riei; de plus odieux que le mensonge dans le monde entier! La vérité, c'est le Brahma suprême; c'est l'ordre supérieur à tous les ordres! Ah! ne viole pas, ô Roi, cette loi souveraine.... tiens-toi lié à la sincérité de tes promesses. Mais, si tu restes attaché au mensonge, si tu deviens infidèle à la foi jurée, oui, je pars à l'instant, je me retire de moimême; car personne ne s'approcherait encore d'un homme tel que toi !...
» Au reste, apprends-le, Douchmanta, même sans ton secours, moo fils régnera un jour sur le monde qui étend ses frontières jusqu'aux quatre mers et qui a pour couronnement le glorieux Mérou, le roi des Montagnes ! »
§ lïL
Sacountalà, ayant ainsi parlé au roi, se disposait à partir, quand tout à coup une voix surhumaine descendit du haut des cieux et, s'adressant à Douchmanta, qui était entouré de ses prêtres (1), de ses précepteurs spirituels et de ses conseillers, lui fit entendre ces paroles :
(1) C'étaient le PurchUa ou grand prêtre domestique, et les Ritvidj ou directeurs des cérémonies du sacrifice ; puis les Atchàrycuf on maîtres chargés d'enseigner les écritures*
MAHABHVRATA. J63
« Celui à qui il a donné Têtre, — son flls, — c'est pour un père sa propre personne : accueille donc ce flls, ô Douchmanta, et ne repousse pas Sacountalà ! C'est par son fils que le père fait sortir ses ancêtres du sombre séjour de Yama. Oui, tu es le père de cet enfant : Sacountalà a dit la vérité ! C'est une autre moitié de toi-même que sa mère a mise au jour. Douchmanta, chéris le fils que t'a donné Sacountalà; protège ce flls encore vivant, afin qu'elle vive aussi, cette femme na- ^nève si tristement abandonnée ! Protège, ô descendant de Pourou, le magnanime Dauchmanti, l'enfant de Sacountalà ! Puisque tu dois le chérir et le protéger, d après les paroles que tu viens d'entendre, que ton flls s'appelle désormais Bhavata (l), c'est-à-dire le protégé! »»
Le roi, entendant cette déclaration solennelle des maîtres du ciel, en éprouva une grande joie, et dit aussitôt à ses prêtres et à ses ministres : « Ecoutez, ô vous, hommes sages, le langage que m'a tenu l'envoyé des Dieux ! Cet enfant, je le reconnais, moi aussi, pour mon propre fils. Mais si je l'avais aussitôt reçu comme mon flls, sur la simple parole de sa mère, mon peuple eût conçu peut-être des doutes sur sa naissance : ce fils n'eût peut-être jamais été pur à ses yeux ! •
Après avoir ainsi, grâce au secours d'un message céleste, éclaircî l'origine de son enfant, D3uchmanta, au comble de la joie, le saisit tendrement par les mains. Puis, quand il eut fait accomplir toutes les cérémonies prescrites à un père par la loi en faveur de ce fils qu'il venait de rendre au bonheur, il le baisa doucement sur le front et le pressa avec effusion dans ses bras. Félicité par les brahmanes et loué par les chantres de sa cour, le prince goûta la joie la plus vive en serrant contre son sein le fils qu'il retrouvait. Douchmanta rendit de même à son épouse les honneurs consacrés par l'usage, et il prit soin de la consoler par de douces paroles :
« Nos engagements, dit le prince à Sacountalà, étaient inconnus à mon peuple; toute ma conduite jusqu'ici a eu pour objet de les divulguer dignement à tous les yeux. Maintenant ce peuple sait que tu es liée à moi par le titre d'épouse. A cet enfant, à notre fils, appartient de droit la succession au trône : c'est dans ce dessein que j'ai tot^ours^ agi. Les paroles dures que tu m*as adressées dans un mouvement de
(1) Ce nom. dérivé de la racine hhri (soutenir, nourrir), est pris ici dan& sa signification passive : à la fin du drame, au contraire, il est entendu avec le sens actif de soutien ou protecteur. Nous ne faisons que rapporter son interprétation poétique et légendaire.
colère, je te les pardonne, à toi qui m'aimes, épouse chérie, femme gracieuse, dont les grands yeux ont tant de charmes! »»
Après avoir consolé par de semblables discours son épouse bienaimée, le sage Douchmanta lui fit donner des vêtements somptueux et lui présenta des mets délicats. Puis il proclama sous le nom de Bha- RATA le flls qu'il avait eu de Sacountalâ, et le fit consacrer solennellement comme l'héritier de son trône avec le titre de Youvarâdya.
L'armée de ce prince magnanime,toiy ours brillante d'un éclat céleste, et toujours invincible, suivait partout ses pas ; le monde retentissait d'un grand fracas au bruit de sa marche. Bharata subjugua bien des souverains et les rendit les vassaux de son empire; il accorda aux bons justice et protection, et il s'acquit ainsi une gloire incomparable. Ce grand roi, chef d'une monarchie universelle (1), gouverna la terre toute entière avec force et magnificence ; pareil à Indra, roi des êtres célestes, il offrait des sacrifices innombrables. C'était le sage Canva qui dirigeait toutes ces cérémonies selon la loi divine: un jour Bharata fit accomplir le grand Sacrifice du cheval, réputé s'étendre jusques au .ciel, et le bienheureux prince fit à Canva don de mille padmas en guise d'offrande dans cette solennité (2).
(1) Bharata aurait étendu sa domination au point que Tlnde entière, selon la tradition, prit de lui le nom de BJiarata-Varcha. lie fils de Douchmanta et de Sacountalâ serait le plus célèbre des princes indiens qui ont porté le môme nom de Bharaia : il a été la souche de la race fameuse des Bharatides qui se sont partagé les plus beaux pays de la Péninsule.
VAitaréya Bràhmana, qui se rattache au Rigvéda, décrit la consécration royale de Bharata et parle également de ses conquêtes et de ses sacrifices ; il en est des extraits dans le Mémoire bien connu de Colebrooke sur les Védaa.
(2) Qu'on observe la conclusion pratique qui termine l'histoire héroïque des fondateurs de la grande dynastie des Bharatides, on y trouve un exemple du soin qu'ont pris les Brahmanes de conserver avec les noms saillants des généalogies royales le souvenir des ofirandes et des dons faits à de pieux personnages de l'antiquité hindoue. Ici le père adoptîf de Sacountalâ reçoit de Bharata cent padmas équivalant à un cadeau de plusieurs millions, d'après le calcul que les Indiens avaient coutume d'appliquer aux valeurs d'or et d'argent. C'est un de ces traits naïfs qui tirent le lecteur du merveilleux des légendes mythologiques, pour le ramener d*un seul coup dans le domaine des réalites de l'histoire.